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Chapitre 2

last update publish date: 2026-06-25 17:00:34

Chapitre 2

Nathan

Maman dort par terre, enroulée dans son manteau beige parce qu'il n'y a pas assez de couvertures et qu'elle a voulu me laisser la seule qui restait. Elle a posé un matelas tout fin à côté de mon lit, un matelas qui sent la poussière et le moisi, et elle s'est couchée dessus sans un soupir, sans une plainte, sans rien dire. Je la regarde par-dessus le bord du lit et j'ai envie de descendre, de me glisser à côté d'elle, de poser ma tête sur son épaule, mais elle se réveillerait tout de suite, elle se réveille toujours, elle a le sommeil léger comme les chats de gouttière, toujours aux aguets, toujours prête à bondir au moindre bruit.

Je reste immobile et je l'observe dans la pénombre du matin. Même endormie, même épuisée, même froissée par la fatigue, elle est belle. Ses cheveux noirs sont étalés sur l'oreiller comme de l'encre renversée, comme une rivière sombre qui coule sur le tissu blanc. Ses cils sont longs et foncés, ils dessinent des ombres sur ses joues. Elle a une cicatrice minuscule sur la lèvre inférieure, une toute petite ligne blanche qu'on voit à peine. Je lui ai demandé une fois d'où elle venait, elle m'a dit qu'elle s'était mordue pendant un cauchemar. Je ne sais pas si c'est vrai. Maman ne ment jamais, mais elle ne dit pas tout non plus, elle garde des choses pour elle, des choses lourdes, des choses anciennes, des choses qui lui font plisser les yeux quand elle regarde par la fenêtre.

Je me lève doucement, sans faire de bruit, en retenant mon souffle. Le plancher craque sous mes pieds nus et je m'arrête, je tends l'oreille, mais maman n'a pas bougé. Mes jambes sont cotonneuses, comme tous les matins, comme si elles étaient remplies de ouate au lieu de muscles. Le docteur Jérôme dit que c'est à cause des reins, que mon sang n'est pas assez propre, qu'il y a des toxines qui s'accumulent et qui fatiguent mes muscles, mes os, mon cerveau. Il dit qu'il faut que je prenne mes médicaments, que je mange sans sel, que je me repose. Je déteste manger sans sel. Tout a le goût de rien, le goût du carton mouillé.

Je vais à la fenêtre et j'écarte le rideau, un tissu jaunâtre qui sent le tabac refroidi et la vieille poussière. Dehors, la ville est grise et mouillée, enveloppée dans un brouillard léger qui monte du bitume. Il pleut encore, une pluie fine qui tombe sans bruit, comme si elle s'excusait de déranger. Des gens passent dans la rue, des silhouettes courbées sous des parapluies noirs. Des voitures roulent lentement dans les flaques. Un bus passe dans un grondement de moteur, s'arrête, repart. Et au loin, très loin, au bout de l'avenue, j'aperçois un grand bâtiment tout blanc qui brille même sous la pluie, même sans soleil, comme s'il avait sa propre lumière intérieure, un bâtiment immense avec des centaines de fenêtres et une grande entrée vitrée. Je l'ai déjà vu, ce bâtiment, je l'ai vu hier depuis le taxi quand on traversait la ville.

— Maman, je murmure en me retournant vers elle.

Elle ouvre les yeux tout de suite, immédiatement, comme si elle n'avait jamais vraiment dormi, comme si une partie d'elle était restée en alerte pendant que l'autre se reposait.

— Nathan, tu vas bien ? Tu as mal ?

— Non, maman, j'ai pas mal. J'ai faim, c'est tout.

Elle se lève, remet ses cheveux en place d'un geste rapide, et se dirige vers la cuisine minuscule. Elle bouge comme une danseuse, légère et précise, même ici, même dans ce studio tout pourri, même avec ses vêtements usés et ses pieds nus sur le carrelage froid. Ma mère est la femme la plus élégante que je connaisse, elle pourrait porter un sac poubelle qu'elle serait quand même élégante, elle tient sa tête comme une reine, le menton haut, le dos droit, même quand elle est fatiguée, même quand elle a faim, même quand elle a peur.

Elle prépare des tartines avec du pain un peu rassis, celui qui restait du voyage, et du thé sans sucre. Je m'assois sur la seule chaise, celle qui ne boite pas, et je mange en silence. Elle me regarde, debout contre le plan de travail, les bras croisés sur sa poitrine, les sourcils un peu froncés. Elle réfléchit tout le temps, ma mère, elle calcule, elle prévoit, elle imagine tous les scénarios possibles, toutes les catastrophes qui pourraient arriver, comme un joueur d'échecs qui pense dix coups à l'avance.

Je regarde par la fenêtre, vers le grand bâtiment blanc qui brille au loin dans la grisaille du matin. Et soudain, la question qui me tourne dans la tête depuis hier, depuis qu'on est montés dans le car, depuis que maman a dit qu'on revenait dans cette ville qu'elle déteste, cette question sort toute seule, sans que je l'aie décidée.

— Maman, pourquoi on est revenus ici ? T'as toujours dit que cette ville, c'était du poison.

Elle se fige. Complètement. Ses doigts se resserrent autour de sa tasse, ses jointures blanchissent, et son regard se perd dehors, vers ce grand bâtiment blanc qui brille à l'horizon comme un phare dans la brume. Le silence dure une seconde, deux secondes, trois secondes, un silence lourd comme du plomb.

— Pour les médecins, mon cœur, elle dit enfin, sans me regarder, les yeux toujours fixés sur l'hôpital au loin. Les meilleurs sont ici.

Sa voix est bizarre, plus basse que d'habitude, plus grave, comme si chaque mot lui coûtait, comme si parler était un effort, comme si les phrases étaient des pierres qu'elle devait arracher de sa poitrine une à une.

— Dans cet hôpital, là-bas ? je demande en pointant le bâtiment blanc par la fenêtre.

— Oui. Celui-là.

Elle fixe l'hôpital comme on fixe un ennemi avant la bataille, et ses mains tremblent légèrement autour de sa tasse, je les vois trembler même si elle essaie de le cacher.

— C'est un bel hôpital, je dis pour la rassurer. Il est grand. Les médecins doivent être super forts.

Elle baisse les yeux sur moi et son regard s'adoucit. Elle pose sa tasse, s'accroupit devant ma chaise, prend mon visage entre ses mains. Ses paumes sont rugueuses, abîmées par le travail, mais ses gestes sont doux, infiniment doux.

— Nathan, écoute-moi. Cet hôpital, c'est le meilleur de la région. Il y a des médecins qui viennent du monde entier. Ils vont s'occuper de toi, ils vont trouver ce qui ne va pas, et tu iras mieux. C'est pour ça qu'on est revenus. Juste pour ça.

— Et après, on repartira ? Loin d'ici ?

— Oui. Dès que tu seras guéri, on prendra le premier train et on ne se retournera pas. La mer, la montagne, ce que tu veux.

Je hoche la tête. Mais au fond de moi, je sais qu'elle ne me dit pas tout. Pourquoi est-ce qu'elle déteste cette ville si c'est juste pour les médecins ? Pourquoi est-ce qu'elle vérifie la porte trois fois tous les soirs ? Pourquoi est-ce qu'elle regarde toujours par-dessus son épaule dans la rue ? Il y a autre chose, quelque chose de grand et de sombre qu'elle garde pour elle, un secret qui la ronge de l'intérieur.

Maman se relève et retourne à la cuisine. Elle range les tasses, essuie le plan de travail, s'occupe les mains pour ne pas penser. Mais ses yeux retournent sans cesse vers la fenêtre, vers ce bâtiment blanc au loin.

Je finis ma tartine et je vais m'habiller. J'enfile mon pull bleu marine, celui qu'elle a tricoté l'hiver dernier. Il est trop petit maintenant, les manches s'arrêtent au-dessus de mes poignets, mais je m'en fiche, il sent la laine et l'amour et les soirs de tempête.

Et je regarde encore par la fenêtre, vers l'hôpital blanc qui attend au bout de la ville, et je me demande ce que ma mère ne me dit pas.

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