ANMELDENChapitre 2
Nathan
Maman dort par terre, enroulée dans son manteau beige parce qu'il n'y a pas assez de couvertures et qu'elle a voulu me laisser la seule qui restait. Elle a posé un matelas tout fin à côté de mon lit, un matelas qui sent la poussière et le moisi, et elle s'est couchée dessus sans un soupir, sans une plainte, sans rien dire. Je la regarde par-dessus le bord du lit et j'ai envie de descendre, de me glisser à côté d'elle, de poser ma tête sur son épaule, mais elle se réveillerait tout de suite, elle se réveille toujours, elle a le sommeil léger comme les chats de gouttière, toujours aux aguets, toujours prête à bondir au moindre bruit.
Je reste immobile et je l'observe dans la pénombre du matin. Même endormie, même épuisée, même froissée par la fatigue, elle est belle. Ses cheveux noirs sont étalés sur l'oreiller comme de l'encre renversée, comme une rivière sombre qui coule sur le tissu blanc. Ses cils sont longs et foncés, ils dessinent des ombres sur ses joues. Elle a une cicatrice minuscule sur la lèvre inférieure, une toute petite ligne blanche qu'on voit à peine. Je lui ai demandé une fois d'où elle venait, elle m'a dit qu'elle s'était mordue pendant un cauchemar. Je ne sais pas si c'est vrai. Maman ne ment jamais, mais elle ne dit pas tout non plus, elle garde des choses pour elle, des choses lourdes, des choses anciennes, des choses qui lui font plisser les yeux quand elle regarde par la fenêtre.
Je me lève doucement, sans faire de bruit, en retenant mon souffle. Le plancher craque sous mes pieds nus et je m'arrête, je tends l'oreille, mais maman n'a pas bougé. Mes jambes sont cotonneuses, comme tous les matins, comme si elles étaient remplies de ouate au lieu de muscles. Le docteur Jérôme dit que c'est à cause des reins, que mon sang n'est pas assez propre, qu'il y a des toxines qui s'accumulent et qui fatiguent mes muscles, mes os, mon cerveau. Il dit qu'il faut que je prenne mes médicaments, que je mange sans sel, que je me repose. Je déteste manger sans sel. Tout a le goût de rien, le goût du carton mouillé.
Je vais à la fenêtre et j'écarte le rideau, un tissu jaunâtre qui sent le tabac refroidi et la vieille poussière. Dehors, la ville est grise et mouillée, enveloppée dans un brouillard léger qui monte du bitume. Il pleut encore, une pluie fine qui tombe sans bruit, comme si elle s'excusait de déranger. Des gens passent dans la rue, des silhouettes courbées sous des parapluies noirs. Des voitures roulent lentement dans les flaques. Un bus passe dans un grondement de moteur, s'arrête, repart. Et au loin, très loin, au bout de l'avenue, j'aperçois un grand bâtiment tout blanc qui brille même sous la pluie, même sans soleil, comme s'il avait sa propre lumière intérieure, un bâtiment immense avec des centaines de fenêtres et une grande entrée vitrée. Je l'ai déjà vu, ce bâtiment, je l'ai vu hier depuis le taxi quand on traversait la ville.
— Maman, je murmure en me retournant vers elle.
Elle ouvre les yeux tout de suite, immédiatement, comme si elle n'avait jamais vraiment dormi, comme si une partie d'elle était restée en alerte pendant que l'autre se reposait.
— Nathan, tu vas bien ? Tu as mal ?
— Non, maman, j'ai pas mal. J'ai faim, c'est tout.
Elle se lève, remet ses cheveux en place d'un geste rapide, et se dirige vers la cuisine minuscule. Elle bouge comme une danseuse, légère et précise, même ici, même dans ce studio tout pourri, même avec ses vêtements usés et ses pieds nus sur le carrelage froid. Ma mère est la femme la plus élégante que je connaisse, elle pourrait porter un sac poubelle qu'elle serait quand même élégante, elle tient sa tête comme une reine, le menton haut, le dos droit, même quand elle est fatiguée, même quand elle a faim, même quand elle a peur.
Elle prépare des tartines avec du pain un peu rassis, celui qui restait du voyage, et du thé sans sucre. Je m'assois sur la seule chaise, celle qui ne boite pas, et je mange en silence. Elle me regarde, debout contre le plan de travail, les bras croisés sur sa poitrine, les sourcils un peu froncés. Elle réfléchit tout le temps, ma mère, elle calcule, elle prévoit, elle imagine tous les scénarios possibles, toutes les catastrophes qui pourraient arriver, comme un joueur d'échecs qui pense dix coups à l'avance.
Je regarde par la fenêtre, vers le grand bâtiment blanc qui brille au loin dans la grisaille du matin. Et soudain, la question qui me tourne dans la tête depuis hier, depuis qu'on est montés dans le car, depuis que maman a dit qu'on revenait dans cette ville qu'elle déteste, cette question sort toute seule, sans que je l'aie décidée.
— Maman, pourquoi on est revenus ici ? T'as toujours dit que cette ville, c'était du poison.
Elle se fige. Complètement. Ses doigts se resserrent autour de sa tasse, ses jointures blanchissent, et son regard se perd dehors, vers ce grand bâtiment blanc qui brille à l'horizon comme un phare dans la brume. Le silence dure une seconde, deux secondes, trois secondes, un silence lourd comme du plomb.
— Pour les médecins, mon cœur, elle dit enfin, sans me regarder, les yeux toujours fixés sur l'hôpital au loin. Les meilleurs sont ici.
Sa voix est bizarre, plus basse que d'habitude, plus grave, comme si chaque mot lui coûtait, comme si parler était un effort, comme si les phrases étaient des pierres qu'elle devait arracher de sa poitrine une à une.
— Dans cet hôpital, là-bas ? je demande en pointant le bâtiment blanc par la fenêtre.
— Oui. Celui-là.
Elle fixe l'hôpital comme on fixe un ennemi avant la bataille, et ses mains tremblent légèrement autour de sa tasse, je les vois trembler même si elle essaie de le cacher.
— C'est un bel hôpital, je dis pour la rassurer. Il est grand. Les médecins doivent être super forts.
Elle baisse les yeux sur moi et son regard s'adoucit. Elle pose sa tasse, s'accroupit devant ma chaise, prend mon visage entre ses mains. Ses paumes sont rugueuses, abîmées par le travail, mais ses gestes sont doux, infiniment doux.
— Nathan, écoute-moi. Cet hôpital, c'est le meilleur de la région. Il y a des médecins qui viennent du monde entier. Ils vont s'occuper de toi, ils vont trouver ce qui ne va pas, et tu iras mieux. C'est pour ça qu'on est revenus. Juste pour ça.
— Et après, on repartira ? Loin d'ici ?
— Oui. Dès que tu seras guéri, on prendra le premier train et on ne se retournera pas. La mer, la montagne, ce que tu veux.
Je hoche la tête. Mais au fond de moi, je sais qu'elle ne me dit pas tout. Pourquoi est-ce qu'elle déteste cette ville si c'est juste pour les médecins ? Pourquoi est-ce qu'elle vérifie la porte trois fois tous les soirs ? Pourquoi est-ce qu'elle regarde toujours par-dessus son épaule dans la rue ? Il y a autre chose, quelque chose de grand et de sombre qu'elle garde pour elle, un secret qui la ronge de l'intérieur.
Maman se relève et retourne à la cuisine. Elle range les tasses, essuie le plan de travail, s'occupe les mains pour ne pas penser. Mais ses yeux retournent sans cesse vers la fenêtre, vers ce bâtiment blanc au loin.
Je finis ma tartine et je vais m'habiller. J'enfile mon pull bleu marine, celui qu'elle a tricoté l'hiver dernier. Il est trop petit maintenant, les manches s'arrêtent au-dessus de mes poignets, mais je m'en fiche, il sent la laine et l'amour et les soirs de tempête.
Et je regarde encore par la fenêtre, vers l'hôpital blanc qui attend au bout de la ville, et je me demande ce que ma mère ne me dit pas.
Chapitre 36JérômeJe lui propose de l'héberger loin d'ici, loin de cette ville qui la dévore, loin de cet hôpital où elle passe ses jours et ses nuits à veiller un enfant qui s'épuise, loin de cet homme qui rôde dans les couloirs comme un prédateur attendant son heure. Nous sommes assis dans la cafétéria de l'hôpital, à une petite table en formica près de la fenêtre qui donne sur le parking, et la lumière grise de novembre filtre à travers la vitre sale, dessinant des ombres sur nos visages fatigués. Devant nous, deux gobelets de café refroidi que personne n'a touchés, et au-dessus de nos têtes, le néon qui grésille avec ce bruit agaçant qu'ont tous les néons d'hôpital, ce bourdonnement électrique qui vous tape sur les nerfs sans qu'on sache
Chapitre 35LucasJe la vois m'apercevoir, je vois la panique s'emparer de son visage comme un incendie qui se propage, je vois ses yeux marron s'écarquiller, ses lèvres s'entrouvrir, ses mains se mettre à trembler sur le comptoir de la pharmacie. Elle sait que je sais, elle a compris, elle a lu dans mon regard ce que je n'ai pas encore eu le temps de lui dire, cette vérité que j'ai découverte ce matin en ouvrant le rapport de Simon Vasseur. Et au lieu de m'affronter, au lieu de s'expliquer, au lieu de me dire pourquoi elle m'a menti pendant toutes ces années, elle attrape ses médicaments sur le comptoir et elle fuit. Elle fuit comme elle a toujours fui, comme elle a fui il y a huit ans, comme elle fuit depuis qu'elle est revenue dans cette ville.La pharmacienne ouvre la bouche pour la rappeler, la main tendue vers le terminal de paiement qui affiche encore la tran
Chapitre 34SarahLa pharmacie de l'hôpital est presque vide à cette heure de l'après-midi, seules deux personnes font la queue devant le comptoir, une femme âgée appuyée sur une canne et un jeune homme qui tapote nerveusement sur son téléphone, et je serre mon portefeuille entre mes doigts en attendant mon tour. Les ordonnances sont dans ma main, froissées d'avoir été pliées et dépliées trop de fois, des prescriptions pour Nathan, ses immunosuppresseurs, ses antihypertenseurs, ses analgésiques, toute cette pharmacopée qui le maintient en vie et qui coûte une fortune que je n'ai pas. Je fixe les boîtes que la pharmacienne aligne devant elle sur le comptoir sans vraiment les voir, des boîtes blanches et bleues et roses, des noms imprononçables, des dosages qui changent chaque semaine en fonction des rés
Chapitre 33LucasLe rapport de Simon Vasseur est arrivé ce matin, glissé sous ma porte dans une enveloppe kraft sans en-tête, sans signature, sans rien qui puisse trahir son expéditeur, juste mon nom écrit à la main d'une écriture fine et serrée que je reconnais immédiatement. Je l'ai ramassée en sortant de la douche, les cheveux encore humides, une serviette autour du cou, et je l'ai ouverte debout dans l'entrée de mon penthouse, les doigts tremblants, le cœur battant si fort que je l'entendais résonner dans mes tempes comme un tambour de guerre. L'enveloppe contenait trois feuillets dactylographiés, trois pages de papier blanc remplies de faits, de dates, de lieux, de noms, toute la vie de Sarah étalée devant moi en caractères froids et impersonnels, toute son existence réduite à un rapport d'enq
Chapitre 32NathanAujourd'hui je dessine le monsieur triste, celui qui est entré dans ma chambre d'hôpital quand maman n'était pas là, celui qui avait des yeux gris comme les miens et une fossette au menton comme la mienne, celui qui a dit « bonjour » d'une voix qui tremblait comme s'il allait pleurer. Je prends mon crayon, mon crayon préféré, celui qui a presque la couleur de la mine, et je le taille soigneusement avec le petit taille-crayon que maman m'a acheté à la boutique de l'hôpital. Puis j'ouvre mon carnet de dessin à une page blanche, j'appuie la pointe du crayon sur le papier, et je laisse ma main tracer les contours de son visage.Je commence par le front, haut et large, puis je descends vers les sourcils, épais et bien dessinés, puis vers les yeux, ces yeux gris profonds que je n'oublierai jamai
Chapitre 31LucasJe ne dors pas, je n'ai pas dormi depuis trois nuits, depuis que j'ai vu Sarah sortir de cet hôpital avec cet homme, ce médecin, ce Jérôme dont elle a prononcé le nom dans le couloir, ce fantôme qui est revenu d'entre les morts pour la serrer dans ses bras comme si elle lui appartenait. Chaque fois que je ferme les yeux, la scène rejoue derrière mes paupières, implacable, obsédante, insupportable. Les mains de cet homme sur le dos de Sarah, les doigts qui caressent la laine usée du manteau beige, le visage de Sarah enfoui dans le cou de cet homme, ses cheveux noirs qui se mêlent au col de sa veste, son corps qui s'abandonne contre le sien avec une confiance qu'elle ne m'a jamais accordée.Et la jalousie me ronge comme un acide, me dévore de l'intérieur, grignote mes organes un par un, s'infiltre dans mes veines et contamine mon sang. Je ne sais plus si je suis jaloux de cet homme parce qu'il la touche, ou parce qu'elle le laisse la toucher, ou parce qu'il a peut-être







