LOGINChapitre 5
Les rues de Yozora sont désertes à cette heure.
La neige tombe plus dense maintenant, des flocons épais qui tourbillonnent dans la lumière des lanternes, se posent sur les toits incurvés, sur les câbles électriques, sur le pavé luisant. Tout est silencieux. La ville retient son souffle sous ce manteau blanc qui efface les angles, adoucit les ombres, transforme les ruelles en décors de rêve.
Il marche devant moi, sa main toujours serrée autour de la mienne. Ses pas sont assurés, il connaît cette ville comme on connaît un corps aimé. Il tourne à droite, à gauche, s'enfonce dans des ruelles si étroites que mes épaules frôlent les murs. Je le suis sans poser de questions. Je le suivrais n'importe où ce soir. La femme qui réfléchissait, qui calculait, qui pesait chaque décision, cette femme-là est restée à Vintergard. Celle qui marche dans la neige est libre.
Nous passons devant un temple minuscule coincé entre deux immeubles. Des lanternes de pierre brûlent à l'entrée, leurs flammes abritées du vent par des panneaux de papier huilé. L'odeur de l'encens flotte jusqu'à nous, âcre et douce. Ryuu ralentit, tourne la tête vers moi. La neige parsème ses cheveux, ses cils. Il est beau à couper le souffle.
— Tu n'as pas froid ?
Je secoue la tête. Je n'ai pas froid. Je ne sens rien d'autre que la chaleur de sa main, la brûlure de son baiser encore sur mes lèvres, et ce désir qui monte en moi comme une marée.
Il reprend sa marche. Quelques minutes plus tard, nous nous arrêtons devant une porte discrète, coincée entre un restaurant fermé et une boutique d'antiquités. Un hôtel, ou quelque chose qui y ressemble. La façade est ancienne, en bois sombre, et des lanternes rouges pendent de part et d'autre de l'entrée. Aucune enseigne. Seulement un numéro gravé dans une plaque de cuivre.
Il sort une clé de sa poche. Il ne passe pas par la réception. Peut-être connaît-il le propriétaire. Peut-être cet endroit est-il à lui. Je ne pose pas de questions. Nous gravissons un escalier étroit, en bois ciré, qui craque sous nos pas. Les murs sont couverts d'un papier peint ancien, un motif de vagues et de carpes. La lumière est tamisée, dorée.
Au troisième étage, il ouvre une porte et s'efface pour me laisser entrer.
La chambre est petite, mais d'une beauté à couper le souffle. Un lit bas, en bois sombre, recouvert d'un édredon de soie pourpre. Des murs en papier de riz, tendus sur des cadres de bois, qui laissent filtrer une lumière douce. Une fenêtre ouverte sur les toits de Yozora, sur la neige qui tombe, sur les lanternes qui oscillent dans la nuit. Un paravent ancien, peint de hérons et de lotus, cache un coin de la pièce. Il y a un vase en grès posé sur une table basse, avec une branche de cerisier en fleur. L'air sent le bois de cèdre et la mousse humide.
Je reste immobile au milieu de la pièce, saisie par tant de beauté simple. Ryuu referme la porte derrière nous. Le loquet claque doucement.
— C'est magnifique, dis-je.
— C'est un endroit où je viens quand j'ai besoin de disparaître.
Je me tourne vers lui. Il est adossé à la porte, les mains dans les poches, et il me regarde. Il ne fait pas un geste, ne dit pas un mot. Il attend. Il veut que ce soit moi qui décide, moi qui fasse le premier pas. Cette patience me trouble plus que toutes les avances.
Je fais un pas vers lui. Puis un autre. Mes bottines sont trempées de neige, mes cheveux constellés de flocons. Je dois être une apparition étrange, une femme en pull noir et jean trempé, les joues rougies par le froid, les yeux fiévreux. Mais la façon dont il me regarde me donne l'impression d'être la plus belle chose qu'il ait jamais vue.
Je m'arrête devant lui. Nos souffles se mêlent dans l'air froid. Je lève la main, lentement, et je pose mes doigts sur sa joue. Sa peau est chaude, légèrement râpeuse, une barbe naissante. Il ferme les yeux une seconde, comme si ce contact le brûlait.
— Tu es sûr ? dis-je.
Je ne sais pas pourquoi je pose cette question. Peut-être parce que je veux qu'il sache que je ne suis pas en train de jouer. Peut-être parce que je veux me l'entendre dire.
Il rouvre les yeux. Les flammes des lanternes dansent dans ses prunelles noires.
— Je n'ai jamais été aussi sûr de quelque chose.
Alors je l'embrasse.
Ce baiser n'a rien à voir avec le premier. Le premier était une découverte, une promesse. Celui-ci est une reddition. Il est profond, urgent, désespéré. Mes doigts s'enfoncent dans ses cheveux, s'accrochent à ses mèches sombres. Ses mains se posent sur mes hanches, remontent dans mon dos, me plaquent contre lui. Je sens son torse contre le mien, la chaleur de sa peau à travers le tissu de sa chemise. Son cœur bat fort, aussi fort que le mien.
Nous nous déplaçons sans nous détacher, une valse maladroite vers le lit. Mes genoux heurtent le bois du sommier. Il me retient, m'empêche de tomber, et nous basculons ensemble sur la soie pourpre.
Il est au-dessus de moi, appuyé sur ses avant-bras. La neige continue de tomber derrière la fenêtre, dessinant des ombres mouvantes sur le papier de riz. Les lanternes de la ville projettent des lueurs rouges et or. La chambre est un écrin de pénombre et de soie.
Il embrasse mon front, mes paupières, le bout de mon nez. Il descend le long de ma joue, de ma mâchoire, s'attarde sur mon cou. Chaque baiser est une braise. Je frissonne tout entière. Mes doigts s'agrippent à son dos, à sa chemise que je voudrais déjà arracher.
— Aelys, murmure-t-il contre ma peau.
Mon prénom dans sa bouche est une prière, une caresse, une possession. Il le dit comme on scelle un pacte.
Je défais les boutons de sa chemise un à un, lentement. Le coton glisse sur ses épaules, découvrant sa peau mate, la courbe de ses muscles, cette cicatrice qui barre son torse du cou jusqu'aux côtes. Une cicatrice ancienne, noueuse, qui raconte une histoire que je ne connais pas. Je la suis du doigt, légèrement. Il frissonne, mais ne se dérobe pas.
— Un accident, répète-t-il.
— Tu mens, dis-je doucement.
Il ne répond pas. Il se penche et m'embrasse à nouveau, plus fort, comme s'il voulait effacer la question. Je me laisse faire. Cette nuit n'est pas celle des secrets. Elle est celle des corps.
Il enlève mon pull, le fait passer par-dessus ma tête. Ses mains sont chaudes sur ma peau nue. Il défait l'attache de mes cheveux, les libère sur l'oreiller. Il me contemple un instant, et dans son regard, il y a quelque chose qui ressemble à de la dévotion. Personne ne m'a jamais regardée ainsi. Comme si j'étais une œuvre d'art. Comme si j'étais sacrée.
Puis il m'embrasse encore, et nous cessons de penser.
La nuit s'étire, incandescente. La neige tombe sur Yozora, silencieuse, obstinée. Les lanternes vacillent dans le vent. Par la fenêtre, je vois parfois leurs lueurs qui dansent au plafond, des vagues rouges et or. Le lit de soie froissée, la chaleur de sa peau contre la mienne, ses mains qui n'en finissent pas de me découvrir.
Il est à la fois tendre et sauvage, patient et affamé. Il me prend comme si j'étais la première femme qu'il touchait, et en même temps comme s'il voulait me graver dans sa mémoire. Chaque geste est précis, chaque caresse est une question à laquelle je réponds par une autre caresse. Nous parlons sans mots, dans ce langage ancien que les corps connaissent mieux que les âmes.
À un moment, je ne sais plus quand, il s'arrête. Appuyé sur un coude, il me regarde. Ses cheveux sont en bataille, ses lèvres gonflées, ses yeux brillants. Il est magnifique, vulnérable, humain.
— Aelys, dit-il. Regarde-moi.
Je le regarde.
— Quoi qu'il arrive, quoi que tu apprennes demain, quoi que tu penses de moi après cette nuit, souviens-toi de cet instant. Ce moment est vrai.
Sa voix est grave, intense. Une mise en garde presque. Une prophétie. Je devrais m'inquiéter, lui demander ce qu'il veut dire. Mais je ne le fais pas. Je passe mes bras autour de son cou et je l'attire contre moi.
— Tais-toi, dis-je. Juste cette nuit. Rien d'autre.
Il sourit, ce sourire qui creuse sa fossette, et je le sens fondre contre moi. Nous reprenons notre danse, plus lente cette fois, plus profonde. La neige continue de tomber. Les heures glissent sur nous sans que nous les sentions. Il y a des rires étouffés, des soupirs, des silences. Il y a ce moment où il enfouit son visage dans mon cou et reste là, immobile, comme s'il puisait en moi quelque chose dont il avait désespérément besoin. Il y a cet autre moment où je trace du doigt les contours de son visage, ses sourcils, son nez, ses lèvres, comme pour l'apprendre par cœur.
Chapitre 139AelysLa lumière du matin est encore pâle, hésitante, comme si le jour lui-même n'osait pas se lever sur ce que nous allions faire. Le penthouse est silencieux, trop silencieux, chaque bruit amplifié par l'absence, par la peur, par l'attente. Les aiguilles de l'horloge tournent lentement, comme si le temps retenait son souffle, comme si chaque seconde était un adieu, comme si chaque battement de mon cœur était un compte à rebours.Miya et Kael sont là, debout dans l'entrée, leurs visages fermés, leurs mains serrées. Miya porte une robe simple, bleu pâle, ses cheveux attachés en queue de cheval, ses yeux rouges, ses lèvres pincées. Kael est en costume noir, comme toujours, mais ses mains, d'habitude si calmes, tremblent légèrement, ses doigts jouant avec les boutons de sa veste.
Chapitre 138AelysLa lumière du matin entre par les grandes fenêtres du penthouse, blanche, froide, impitoyable, comme un couperet, comme un jugement, comme une vérité qui ne peut plus être niée. Elle éclaire chaque recoin de la pièce, chaque pli du canapé, chaque ligne du visage de Ryuu, debout devant la baie vitrée, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, les épaules tendues, la nuque raide. Il est immobile, comme une statue de glace, comme un homme qui se prépare à la guerre, comme un soldat qui sait qu'il ne reviendra peut-être pas.Ses doigts sont crispés dans ses poches, je le vois, je le sens. Les jointures blanchissent sous la pression. Il respire lentement, trop lentement, comme s'il mesurait chaque inspiration, comme s'il économisait chaque souffle pour l'affrontement qui vient.
Chapitre 137RyuuElle pose la lettre sur la table devant moi. Ses doigts tremblent encore, ses yeux sont rouges, ses joues marquées par les larmes. Je la regarde, elle, puis la lettre, puis elle. Mes mains ne bougent pas. Je ne veux pas la toucher. Je ne veux pas la lire. Je sais ce qu'elle contient, je l'ai lu dans ses yeux avant même qu'elle ne la pose.— C'est ta mère, dit-elle. C'est la vérité.— Je sais.— Tu n'as pas à la lire, si tu ne veux pas. Tu peux attendre.— Non.Ma voix est dure, tranchante, comme une lame que je ne contrôle plus. Ma main se tend, mes doigts se referment sur le papier. Il est fin, fragile, vieux. L'encre a pâli, mais les mots sont encore là, comme des cicatrices, comme des brûlures."Mon cher Ryuu
Chapitre 136AelysJe suis debout devant la fenêtre du penthouse, les bras croisés, mes doigts serrant mes coudes, mes yeux fixés sur l'horizon sans voir les gratte-ciel qui se dressent sous la lumière dorée du couchant. Les mots de la lettre tournent encore dans ma tête, dansent, s'entrechoquent, hurlent dans le silence qui s'est installé entre Ryuu et moi. Hideo. Le grand-père. Le monstre. Toujours vivant. Jamais inquiété.— Il vit dans un domaine privé, dit Ryuu. À l'autre bout de la préfecture. Retiré, isolé, protégé. Il ne sort jamais. Il ne voit personne. Il a tout manigancé pour rester dans l'ombre.Sa voix est calme, trop calme. Il est assis sur le canapé, ses mains posées sur ses genoux, ses doigts entrelacés. Il ne me regarde pas. Il regarde
Chapitre 135AelysLe grenier du manoir est silencieux, comme un tombeau, comme une mémoire, comme un secret qui attend d'être déterré. La lumière grise filtre par la fenêtre étroite, dessine des ombres allongées sur les caisses, sur les cartons, sur mes mains qui tremblent en tenant le carnet de la mère de Ryuu. J'ai déjà trouvé une lettre, une lettre qui a parlé d'amour, de pardon, de vérité. Mais il y a autre chose. Je le sens. Je le sais.Mes doigts courent sur les pages, cherchent les irrégularités, les épaisseurs, les secrets. Je trouve une zone où les pages sont collées ensemble, plus épaisses que les autres, une fine couche de colle séchée, presque invisible, qui scelle deux feuilles l'une contre l'autre. Je prends la lame, je glisse le métal entre l
Chapitre 134AelysLe grenier du manoir de la famille Kurogane sent la poussière, l'encre, le bois mort et les larmes séchées. La lumière grise entre par une fenêtre étroite, dessine des losanges pâles sur les caisses, les cartons, les meubles recouverts de draps blancs. Ryuu m'a demandé de ranger ici, de faire le tri, de décider ce qui doit être gardé, ce qui doit être brûlé. Il n'a pas pu venir lui-même. Il m'a dit : « Fais ce que tu veux, Aelys. Je te fais confiance. » Il m'a embrassée sur le front et il est parti.Je fouille depuis des heures. Mes doigts sont noirs de poussière, ma gorge est sèche, mes yeux piquent. Je n'ai rien trouvé d'important, rien qui mérite d'être conservé, jusqu'à ce que ma main rencontre un carton étiqueté d'une &e
Chapitre 1Je sens le regard de Julian avant même de le voir.Il est là, debout près de la fontaine de champagne, une coupe à la main, l’autre posée sur les reins d’une femme que je ne connais pas. Une femme vêtue de satin blanc si pâle qu’il en devient presque irréel sous les lustres, un collier d
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Chapitre 3L’escalier est raide, étroit, si étroit que mes épaules frôlent les murs. Mes doigts effleurent la brique froide, rugueuse sous la peinture écaillée qui s’effrite par endroits, laissant apparaître la terre cuite originelle. Plus je descends, plus l’air s’épaissit. Il se charge de senteur
Chapitre 2Le train ralentit dans un grincement doux, une plainte mécanique qui se répercute le long des wagons, et je découvre Yozora à travers la buée de la vitre. Mon souffle a dessiné un halo sur le verre, une auréole de condensation derrière laquelle la ville apparaît par fragments, comme un t







