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Chapitre 4

last update Tanggal publikasi: 2026-05-14 06:02:17

Chapitre 4

Le regard de l'inconnu ne me lâche pas.

Je sens son attention posée sur moi comme une main invisible, chaude, insistante. Elle glisse sur ma nuque, s'attarde sur mes lèvres quand je bois une gorgée de saké, suit le mouvement de ma gorge quand j'avale. Je n'ai jamais été observée ainsi. Pas avec cette intensité calme, cette patience de prédateur qui sait que le temps joue en sa faveur.

Le bar continue de respirer autour de nous, indifférent. Les conversations feutrées, la musique pincée du koto, la fumée qui danse. Tout cela existe dans un brouillard lointain. La seule chose réelle, c'est cet homme, cette alcôve d'ombre, et ce fil invisible qui se tend entre nous, de plus en plus serré.

Je finis mon verre. Le saké réchauffe mon ventre, délie mes membres, mais ne touche pas à ma lucidité. Je suis parfaitement consciente de ce que je fais quand je me lève, quand je prends ma bouteille et mon verre, et quand je traverse la salle dans sa direction. Mes talons claquent sur le bois du plancher, un bruit régulier, déterminé. Je ne me donne pas le temps d'hésiter. L'hésitation est un luxe que je ne peux plus me permettre.

Il ne bouge pas à mon approche. Il reste adossé à sa banquette, les bras écartés sur le dossier de velours élimé, les jambes légèrement ouvertes. Une posture d'homme sûr de lui, de son territoire. Sa chemise blanche est entrouverte au col, deux boutons défaits, laissant voir la naissance de ses clavicules et un triangle de peau hâlée. Ses yeux me suivent, tranquilles, et dans leur profondeur sombre, je vois danser la flamme des bougies. Des yeux de tempête, pensé-je. Des yeux qui promettent la foudre.

Je pose ma bouteille et mon verre sur sa table sans qu'on m'y invite. Le bois sonne creux sous le choc.

— Vous permettez ?

Ma voix est plus ferme que je ne l'espérais. Aucun tremblement. Juste une politesse glacée qui frôle l'insolence.

Il incline légèrement la tête. Un mouvement lent, calculé. Il ne dit pas oui, ne dit pas non. Il se contente de m'observer, et ce silence est plus éloquent qu'un discours. Il veut voir jusqu'où j'irai.

Je m'assois en face de lui. La banquette est moelleuse, le velours râpé sous mes paumes. De près, il est encore plus saisissant. La pénombre ne cachait pas tout : elle atténuait, estompait, rendait flou ce qui est maintenant d'une netteté dévastatrice. Sa mâchoire est ciselée comme au burin, sa peau mate, ses pommettes hautes. Ses lèvres, que j'avais devinées, sont exactement ce que j'imaginais : pleines, dessinées avec une précision presque cruelle. Et ses yeux, ces yeux qui m'ont maintenue captive pendant une heure, sont d'un noir profond, pailleté d'éclats dorés que les bougies allument.

Il ne parle pas. Il attend. Il veut que ce soit moi qui engage la conversation. Évidemment. Un homme comme lui ne fait jamais le premier pas verbal. Il a déjà fait le premier pas visuel, et cela lui suffit.

— Vous fixez toutes les inconnues avec cette insistance, ou j'ai droit à un traitement de faveur ?

Ma voix est légère, teintée d'ironie. Je me sers un nouveau verre de saké, prends mon temps, ne lui en propose pas.

Il esquisse ce sourire infime que j'ai surpris tout à l'heure. Un mouvement d'un millimètre au coin des lèvres. Ses doigts se referment sur son verre de whisky, le font tourner lentement. La glace a fondu depuis longtemps, mais il ne semble pas s'en soucier.

— Seulement celles qui entrent dans un bar en robe de gala et en ressortent les yeux rouges.

La réplique est immédiate, précise. Sa voix est grave, un timbre chaud qui glisse sous la peau comme une caresse involontaire. Il n'y a pas de moquerie dans son ton, juste un constat. Il a remarqué la robe, les yeux rouges. Il a tout vu, depuis le début. Mon entrée, mon état, mes larmes retenues.

Je sens une rougeur monter à mes joues, mais je ne baisse pas les yeux. Je n'en ai pas le droit. Pas avec lui.

— Vous êtes observateur. C'est une qualité professionnelle ou un passe-temps ?

— Les deux.

Il boit une gorgée de whisky, sa pomme d'Adam bouge, et je me surprends à suivre ce mouvement du regard. Quand je relève les yeux vers les siens, je vois qu'il a remarqué. Ce sourire imperceptible s'élargit d'un cheveu.

— Et vous, qu'est-ce qui vous amène à La Lanterne Fendue à une heure où les gens respectables dorment ?

Je hausse un sourcil.

— Peut-être que je ne suis pas respectable.

— Peut-être.

Il repose son verre, incline la tête de l'autre côté. Ses yeux ne quittent pas les miens. C'est déstabilisant, cette attention absolue. Il ne regarde pas son téléphone, ne jette pas de coups d'œil autour de lui, ne semble pas s'ennuyer. Il est là, pleinement, entièrement. Cela faisait longtemps qu'on ne m'avait pas regardée ainsi. Peut-être jamais.

— Vous venez d'arriver à Yozora, dit-il.

Ce n'est pas une question. C'est une affirmation. Je fronce les sourcils.

— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

— Votre façon de regarder les lanternes. Les gens d'ici ne les voient plus. Vous, vous les avez comptées.

Je ne réponds pas tout de suite. Il a raison. En marchant dans les rues tout à l'heure, je les ai comptées, ces lanternes. Machinalement, comme on égrène un chapelet. Une par une, jusqu'à perdre le fil.

— Vous êtes psychologue ? dis-je pour masquer mon trouble.

— Pire. Homme d'affaires.

Un rire m'échappe. Un vrai rire, bref, un peu rauque. Cela ne m'était pas arrivé depuis le gala. Depuis bien avant le gala, en réalité. Julian ne me faisait pas rire. Il me faisait sourire, ce qui n'est pas la même chose.

— Et vous, dis-je, qu'est-ce qui vous amène ici à cette heure ? Les gens d'affaires respectables dorment, eux aussi.

— Je n'ai jamais prétendu être respectable.

Il y a une nuance d'amusement dans sa voix. Il reprend son verre, boit, et je remarque la finesse de ses doigts, la ligne nette de ses ongles, la montre en acier brossé qui luit à son poignet. Un objet cher, mais pas ostentatoire. De l'argent qu'on devine, qu'on sent, mais qui ne s'affiche pas.

— Vous avez fui quelque chose, reprend-il. Ou quelqu'un.

Mon dos se raidit. La chaleur du saké reflue d'un coup, remplacée par une vague de méfiance.

— On ne vous a jamais dit qu'il était impoli de tirer des conclusions sur les gens qu'on ne connaît pas ?

— On me l'a dit. Je n'en tiens pas compte.

— C'est une forme d'arrogance.

— C'est une forme d'honnêteté.

Je le fixe, mi-agacée, mi-fascinée. Il soutient mon regard sans ciller. Il ne cherche pas à me plaire, c'est évident. Il ne cherche pas à me séduire avec des compliments faciles ou des questions convenues. Il est direct, tranchant, et cette franchise brutale est étrangement rafraîchissante après des années passées dans les salons de Vintergard où chaque phrase était enrobée de sucre et de poison.

— Très bien, dis-je. J'ai fui quelque chose. Ou quelqu'un. Les deux, en fait.

— Et vous avez atterri ici.

— Et j'ai atterri ici.

Il hoche la tête, comme si ma réponse confirmait une hypothèse qu'il avait déjà formulée. Il ne pose pas d'autres questions. Il ne me demande pas qui j'ai fui, ni pourquoi. Cette retenue est presque plus troublante que son insistance.

— Vous ne voulez pas savoir ? dis-je.

— Vous me le direz si vous en avez envie.

— Et si je n'en ai pas envie ?

— Alors nous parlerons d'autre chose.

Il y a une simplicité dans sa réponse qui me désarme. Pas de pression, pas de curiosité malsaine. Juste une présence, une écoute disponible. Cela faisait si longtemps qu'on ne m'avait pas offert cela. Julian voulait toujours tout savoir, tout contrôler, tout analyser. Il disséquait mes émotions comme des spécimens de laboratoire, et quand il en avait terminé, il les jetait.

— Vous êtes étrange, dis-je.

— On me l'a déjà dit.

— Comme un compliment ?

— Comme un constat.

Je souris malgré moi. Il prend la bouteille de saké, cette fois, et remplit mon verre sans que je le demande. Ses doigts effleurent les miens quand il repose la bouteille. Un contact bref, à peine une seconde, mais assez pour que je sente une décharge électrique remonter le long de mon bras. Il l'a sentie aussi. Je le vois à la façon dont son regard bascule vers ma main, puis remonte vers mon visage.

— Vous avez un nom ? demande-t-il.

— Aelys.

Je ne donne que mon prénom. Pas mon nom de famille. Dargan est une étiquette trop lourde, trop sale. Je veux être quelqu'un d'autre ce soir.

— Aelys, répète-t-il.

Il fait rouler les syllabes dans sa bouche comme un vin qu'on déguste. La façon dont il prononce mon prénom me donne des frissons. C'est idiot. C'est purement physiologique. Mais c'est ainsi.

— Et vous ? dis-je. Vous avez un nom, ou vous préférez rester l'Inconnu Mystérieux du fond du bar ?

— Ryuu.

Il ne donne pas son nom de famille non plus. Peut-être a-t-il, lui aussi, des étiquettes trop lourdes. Peut-être joue-t-il le même jeu que moi.

— Ryuu, dis-je à mon tour.

C'est un prénom rare, du moins dans ma langue. Il sonne comme une lame qu'on dégaine. Sec, net, tranchant.

— Cela signifie dragon, précise-t-il.

— Je sais.

Il hausse un sourcil.

— Vous parlez la langue ?

— Quelques mots. Assez pour comprendre ce que je bois.

Je désigne la bouteille de saké, l'étiquette calligraphiée. Il sourit, un vrai sourire cette fois, qui creuse une fossette sur sa joue gauche. Le voir sourire me fait l'effet d'un soleil perçant soudainement les nuages. C'est inattendu, presque dérangeant dans sa beauté.

— Vous êtes pleine de surprises, Aelys.

— Vous aussi, Ryuu.

Nous restons un instant silencieux, à nous regarder. La tension entre nous a changé de nature. Elle était électrique, chargée de défi. Elle est maintenant plus profonde, plus douce, comme une nappe d'eau sombre qui invite à s'y plonger. Les bougies vacillent autour de nous. La musique du koto s'est tue, remplacée par un air plus lent, plus mélancolique. Le barman essuie ses verres, imperturbable.

— Parlez-moi de vous, dit-il enfin.

— Que voulez-vous savoir ?

— Ce que vous avez envie de me dire.

Je réfléchis. Les mots se bousculent dans ma tête, des fragments de vérité, des éclats de mensonge. Je choisis un compromis.

— Je viens de Vintergard. Je devais assister à un gala ce soir. Je n'y suis pas restée.

— Le gala était décevant ?

— Le gala était parfait. C'est moi qui étais à côté.

Il ne relève pas l'étrangeté de la phrase. Il se contente de hocher la tête, lentement, et je vois dans ses yeux qu'il a compris. Pas les détails, mais l'essentiel. L'humiliation, la fuite, la robe de gala portée comme un linceul.

— Vintergard est une belle ville, dit-il. Mais elle dévore les siens.

— Vous connaissez ?

— J'y ai vécu. Quelques années, il y a longtemps.

— Et vous en êtes parti.

— J'en suis parti.

— Pour les mêmes raisons que moi ?

— Pour des raisons différentes. Mais le résultat est le même.

Il y a une ombre dans sa voix, une fêlure à peine audible. Il cache quelque chose, lui aussi. Des blessures, des souvenirs, peut-être des regrets. Cela le rend soudain plus humain, plus proche. Je me surprends à vouloir en savoir plus, à vouloir gratter cette surface lisse pour voir ce qui se cache en dessous.

— Vous venez souvent ici ? dis-je.

— Assez souvent.

— Seul ?

— Seul.

— Pourquoi ?

Il prend son temps pour répondre. Ses doigts tournent le verre de whisky, encore et encore.

— Pour écouter le silence. C'est un luxe rare.

— Vous n'avez pas de silence chez vous ?

— Chez moi, le silence est plein de bruits. De responsabilités, de décisions à prendre, de gens qui attendent quelque chose de moi. Ici, personne n'attend rien. C'est pour cela que je viens.

Je comprends. Je comprends trop bien. Moi aussi, j'ai passé ma vie à être celle qu'on attendait. La fille parfaite, la fiancée modèle, l'héritière déchue qui devait redorer le blason familial. Jusqu'à ce soir. Ce soir, je ne suis rien. Et c'est une forme de liberté.

— Alors je vous dérange, dis-je. Vous étiez venu pour le silence, et je vous impose ma conversation.

— Vous ne me dérangez pas.

Sa réponse est immédiate. Trop immédiate. Il ajoute, plus bas :

— Vous êtes la première chose intéressante qui m'arrive depuis des semaines.

Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je devrais me méfier, je le sais. Les phrases trop belles sont des pièges, je les connais. Mais la façon dont il l'a dite, cette sincérité brute, sans apprêt, me fait l'effet d'une main tendue dans l'obscurité.

— Intéressante ? dis-je. C'est un euphémisme.

— C'est un euphémisme.

Il sourit de nouveau, cette fossette qui se creuse, et je me surprends à sourire aussi. Nous devons avoir l'air étranges, tous les deux, dans ce bar souterrain, à nous sourire au-dessus d'une bouteille de saké et d'un whisky sans glace. Deux inconnus qui se reconnaissent sans se connaître. Deux naufragés accrochés à la même épave.

— Vous voulez un autre verre ? dis-je.

— Seulement si c'est vous qui servez.

Je prends la bouteille de saké, verse le liquide clair dans son verre vide. Il ne proteste pas, ne dit pas qu'il préfère le whisky. Il accepte ce que je lui offre. Nos doigts se frôlent à nouveau quand il prend le verre, et cette fois, le contact dure une seconde de plus. Sa peau est chaude, légèrement calleuse au bout des doigts.

— À quoi buvons-nous ? demande-t-il.

— Aux fuites réussies.

— Aux rencontres inattendues.

Nous trinquons. Le verre tinte, un son clair dans le silence du bar. Je bois, et je sens son regard sur moi, posé sur mes lèvres, sur ma gorge. Ce regard me brûle et me glace en même temps.

Quand je repose mon verre, je remarque pour la première fois une cicatrice qui dépasse du col de sa chemise, sur le côté droit de son cou. Une ligne pâle, ancienne, qui descend vers la clavicule. Je ne demande rien. Il ne propose rien. Mais mon regard s'y attarde, et il le voit.

— Un accident, dit-il simplement. Il y a longtemps.

— Vous avez beaucoup d'accidents, dans votre vie ?

— Quelques-uns. Certains plus beaux que d'autres.

Il me regarde en disant cela, et je sais qu'il parle de moi. De notre rencontre. De cet instant volé à la nuit. Je ne réponds pas. Les mots me manquent. Ils sont bloqués dans ma gorge, coincés par une émotion que je ne veux pas nommer.

Les heures passent sans que nous les voyions. Le barman essuie ses derniers verres, les clients s'égrènent un à un. Le bar se vide doucement, mais nous restons là, à parler de tout et de rien, à esquiver les sujets trop graves, à rire parfois, à nous taire souvent. Il me raconte Yozora, ses montagnes, ses temples cachés, ses marchés nocturnes. Je lui raconte Vintergard, ses tours de verre, ses faux-semblants, sa beauté vénéneuse. Nous parlons comme on se confesse, par bribes, par fragments, sans jamais tout dire mais en laissant deviner l'essentiel.

À un moment, je ne sais plus lequel, sa main glisse sur la table et s'arrête près de la mienne. Ses doigts sont à quelques centimètres des miens, et je sens leur chaleur comme une promesse. Mon cœur bat trop vite. Ma respiration est trop courte.

— Il est tard, dis-je.

— Il est tard, répète-t-il.

— Je devrais rentrer.

— Vous devriez.

Aucun de nous ne bouge. Nos yeux s'accrochent, se défient une dernière fois. Puis sa main se déplace, lentement, et ses doigts effleurent les miens. Un frisson me parcourt tout entière. Sa paume se pose sur le dos de ma main, chaude, ferme. Il caresse mes jointures du pouce, un mouvement léger comme une plume.

— Aelys, dit-il.

Juste mon prénom. Mais la façon dont il le prononce me fait oublier tout le reste. Vintergard, Julian, l'humiliation, la fuite. Il n'y a plus que cette cave voûtée, ces bougies vacillantes, et cet homme qui tient ma main comme si j'étais la chose la plus précieuse du monde.

— Pas ce soir, dis-je. Pas de questions. Pas de promesses. Juste cette nuit.

Il hoche la tête. Il comprend. Lui aussi est venu ici pour oublier, pour suspendre le temps, pour être quelqu'un d'autre.

Nous nous levons ensemble. Il jette quelques billets sur la table, plus que nécessaire. Le barman nous salue d'un signe de tête discret, sans commentaire. Les habitués de La Lanterne Fendue savent qu'on ne commente rien.

Dans l'escalier, sa main trouve la mienne. Nos doigts s'entrelacent naturellement, comme s'ils avaient toujours fait cela. La pierre est froide autour de nous, mais sa paume est brûlante. Nous remontons vers la surface, vers la nuit de Yozora, vers les lanternes qui brillent encore.

Dehors, l'air glacé nous gifle. Des flocons de neige commencent à tomber, légers, épars. Ils se posent sur ses cheveux noirs, sur ses épaules. Il ne semble pas les sentir.

— Où allons-nous ? dis-je.

Il ne répond pas. Il m'attire à lui, doucement, et pose ses lèvres sur les miennes. Le baiser est lent, profond, un baiser qui n'a rien de précipité. Il goûte le whisky et le saké, la neige et la nuit. Sa main libre se pose sur ma nuque, ses doigts s'enfoncent dans mes cheveux. Je m'agrippe à sa chemise, mes jointures blanchissent sur le coton blanc. Le monde tourne autour de nous, silencieux, cotonneux.

Quand il se détache, je suis à bout de souffle. Ses yeux brillent dans la pénombre, des yeux de tempête où dansent des éclats dorés.

— Suis-moi, dit-il.

Et je le suis.

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