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Chapitre 2

last update publish date: 2026-05-14 05:58:33

Chapitre 2

Le train ralentit dans un grincement doux, une plainte mécanique qui se répercute le long des wagons, et je découvre Yozora à travers la buée de la vitre. Mon souffle a dessiné un halo sur le verre, une auréole de condensation derrière laquelle la ville apparaît par fragments, comme un tableau qu’on dévoile lentement.

Des montagnes noires encerclent la ville, des mâchoires de granit et de neige qui se referment sur la vallée. Les premiers rayons du soleil frappent leurs cimes enneigées, les teintant d’un rose pâle presque irréel, une couleur de fleur de cerisier sur la glace. Plus bas, la cité s’étale, dense et scintillante, un labyrinthe de tours de verre ultra-modernes qui côtoient des toits incurvés couleur sang, des pagodes anciennes aux tuiles vernissées, des ponts de pierre qui enjambent des rivières sombres. Des câbles électriques dessinent des toiles d’araignée au-dessus des ruelles, s’entrecroisent, se superposent, portant des grappes de lanternes qui oscillent doucement dans l’air froid. Et partout, accrochées aux façades, suspendues aux balcons, flottant au-dessus des carrefours, ces lanternes. Des milliers de lanternes de papier, rouges, or, safran, encore allumées malgré le jour naissant, petites flammes tremblantes qui résistent à la lumière du matin.

Je descends du train, et l’air me gifle. Il est piquant, humide, chargé d’une odeur que je ne connais pas, un mélange de thé brûlé, de fer mouillé et de résine de pin. Le quai est presque désert. Quelques voyageurs pressent le pas, des silhouettes emmitouflées dans des manteaux sombres, des écharpes qui volent dans le vent. Personne ne me regarde. Personne ne se retourne sur mon passage. Personne ne sait qui je suis. Cet anonymat est une couverture chaude qu’on poserait sur mes épaules.

Je marche vers la sortie de la gare, une longue halle de métal et de verre dépoli dont la toiture en ogive laisse filtrer la lumière pâle du matin. Mes talons résonnent sur les dalles, un claquement régulier qui rythme mes pensées. Chaque pas est une petite victoire sur l’envie de m’effondrer. J’ai passé la nuit assise, le dos raide, le front contre la vitre froide, à ruminer ma honte et ma rage, à regarder défiler les paysages noirs sans les voir. Maintenant, mes jambes me portent, et c’est tout ce qui compte. Le velours de ma robe est froissé, marqué de plis profonds. Mes cheveux, dénoués, tombent en mèches folles sur mes épaules nues. Mes yeux doivent être cernés de rouge, mon maquillage a dû couler. Aucune importance. Je ne suis plus la Aelys Dargan du gala. Je suis une femme sans passé, sans attaches, sans nom.

Dehors, un flot de bruits m’enveloppe. Klaxons assourdis des taxis, roulements de pneus sur le pavé humide, crécelles des vendeurs ambulants qui installent leurs étals de poisson et de légumes. Des bribes de conversations dans une langue que je ne comprends pas tout à fait, un dialecte aux sonorités râpeuses mêlé à des mots que je reconnais. Yozora est plus bruyante que Vintergard, plus dense, plus chaotique. Les rues sont étroites, les immeubles se touchent presque, créant des canyons d’ombre et de lumière. Et pourtant, il y a une étrange douceur dans l’air, une chaleur diffuse qui contredit le froid mordant. Comme si les lanternes, par leur seule présence, tamisaient la brutalité du monde.

Je hèle un taxi d’un geste fatigué. Le véhicule s’arrête devant moi, une berline vieillotte aux sièges recouverts de dentelle blanche. Le chauffeur, un homme âgé au visage buriné par le soleil et le vent, ne me pose aucune question. Il se contente de hocher la tête quand je lui tends mon téléphone avec l’adresse de l’appartement que j’ai réservé en ligne, quelque part dans un quartier résidentiel. Il enclenche une vitesse, et nous nous enfonçons dans la ville.

Les rues défilent, étroites, bordées de boutiques encore fermées dont les volets de fer sont couverts de graffitis élégants, de fresques colorées. Des restaurants minuscules d’où s’échappent des volutes de vapeur parfumée, odeur de bouillon, de gingembre, d’ail grillé. Des temples miniatures coincés entre deux immeubles, leurs toits incurvés couverts de mousse. Des câbles électriques se balancent mollement au-dessus de nos têtes, et sur certains sont accrochées des lanternes éteintes qui attendent la nuit prochaine. Parfois, entre deux bâtisses, j’aperçois des jardins secrets, des érables aux feuilles d’un rouge profond, des bassins d’eau noire où flottent des pétales. Tout est à la fois moderne et ancien, usé et scintillant. C’est une ville qui porte ses cicatrices avec élégance, qui ne cherche pas à cacher ses rides mais les illumine de lanternes.

L’appartement se trouve dans un quartier résidentiel un peu à l’écart du tumulte, une rue en pente bordée de cerisiers nus. Un bâtiment des années 1970, banal, rassurant dans sa fadeur, avec sa façade crème et ses balcons en béton. La propriétaire m’attend sur le seuil, une femme menue aux cheveux gris tirés en chignon, vêtue d’un tablier propre. Elle me tend une clé sans commentaire, juste un sourire qui plisse ses yeux. Elle ne remarque pas ma robe de soirée, ou elle fait semblant. Peut-être qu’à Yozora, les femmes en robe de gala qui débarquent à l’aube ne sont pas une rareté.

Je grimpe trois étages, l’escalier est étroit, les marches de bois gémissent sous mes pas. J’ouvre la porte, et je m’arrête sur le seuil.

C’est petit. Un studio avec une kitchenette aux carreaux de faïence bleue, une salle d’eau minuscule, un lit une place contre le mur, une table en bois clair, une fenêtre qui donne sur une cour intérieure. La cour est envahie de plantes grimpantes, des glycines peut-être, qui s’enroulent autour des tuyaux de descente et montent vers la lumière. Le papier peint est jauni, un motif de fleurs passées, mais il est propre. Le plancher craque sous mes talons, un bruit familier, presque amical. Une odeur de lessive et de cire flotte dans l’air, une odeur de maison entretenue, de vie simple. Il y a un vase vide sur la table, un petit vase en verre dépoli, comme si quelqu’un avait voulu me souhaiter la bienvenue sans oser y mettre de fleurs.

Je referme la porte derrière moi. Le loquet claque, un bruit métallique, définitif. Le silence qui suit est presque assourdissant. Il m’enveloppe, m’absorbe. Plus de musique, plus de conversations, plus de Julian. Juste le silence et la lumière douce du matin qui filtre à travers les glycines.

Je reste debout au milieu de la pièce, les bras ballants, ma pochette en soie glissant de mes doigts. La fatigue me tombe dessus d’un coup, lourde, impitoyable, une vague qui me submerge. Je me laisse glisser le long du mur, le dos contre le papier peint fleuri, et je m’assois par terre. Ma robe de velours forme une flaque grenat autour de moi, une corolle de tissu froissé. Là, dans cet anonymat, dans ce studio qui ne connaît rien de moi, je peux enfin pleurer. Les larmes viennent, silencieuses d’abord, puis plus abondantes. Elles coulent sur mes joues, chaudes, salées, traçant des sillons dans le maquillage défait. Elles roulent dans mon cou, se perdent dans le velours de la robe. Je pleure Julian, je pleure Vintergard, je pleure la fille naïve que j’étais il y a encore quelques heures. Je pleure parce que personne ne me verra. Parce que je suis seule, enfin seule, sans masque à porter. Je pleure jusqu’à ce que ma gorge soit râpeuse, jusqu’à ce que mes yeux soient secs.

Quand les larmes s’arrêtent, le jour est déjà bien levé. La lumière filtre par la fenêtre, dessinant des rectangles dorés sur le plancher de bois clair. La poussière danse dans les rayons, des particules minuscules qui tourbillonnent lentement. Je me relève, jambes engourdies, et j’enlève ma robe. Le velours tombe à terre dans un bruit mou. Je la laisse là, flaque grenat sur le plancher. Je me débarbouille dans le lavabo minuscule, l’eau est glacée, elle me gifle les joues, ravive mes yeux gonflés. Je m’enveloppe dans une serviette rêche qui sent la lessive, et je m’allonge sur le lit.

Le matelas est ferme, les draps sont rêches. Le plafond est blanc, traversé par une fissure fine qui ondule comme une veine. Je la suis des yeux, cette fissure, je la regarde se ramifier, se perdre dans le plâtre. Mes paupières deviennent lourdes, mon esprit s’embrume. Je sombre dans un sommeil sans rêve, un sommeil noir, épais, réparateur.

À mon réveil, il fait nuit. La chambre est plongée dans une obscurité bleutée, à peine trouée par la lueur des lanternes qui percent à travers la fenêtre. Par la vitre, je vois les lampions du quartier qui brillent, petites lunes suspendues dans le noir, rouges et or. Je consulte mon téléphone : vingt heures trente. J’ai dormi plus de douze heures.

Mon corps est lourd, ma tête cotonneuse, mais quelque chose a changé. La douleur est toujours là, nichée dans ma poitrine, mais elle s’est transformée en une masse plus dure, moins envahissante. Une pierre plutôt qu’une plaie ouverte. Je peux la toucher mentalement sans m’effondrer. C’est un progrès.

J’enfile un jean propre, un pull noir à col roulé qui gratte un peu, des bottines plates trouvées dans la valise minuscule que j’ai fini par acheter en ligne sur le quai de la gare. Je me brosse les cheveux longuement, démêlant les nœuds un par un, et je les attache en une queue basse. Je me regarde dans le miroir étroit de la salle d’eau. Mon visage est pâle, mes pommettes plus saillantes que d’habitude, mes yeux ont une lueur fiévreuse qui ne me quitte pas. Je me fais l’effet d’une étrangère. C’est peut-être mieux ainsi.

Je sors. L’air de la nuit est frais, presque piquant, parfumé au charbon de bois et aux épices douces. Des groupes d’amis discutent sur les trottoirs, des couples se promènent main dans la main, des salarymen pressent le pas, cravate desserrée, visage fatigué. Yozora vit la nuit, plus encore que le jour. Les lanternes oscillent doucement dans la brise, projetant sur les murs des ombres mouvantes, des formes floues qui dansent. La ville est belle, d’une beauté âpre et complexe, et je m’y enfonce avec un sentiment d’abandon qui ressemble presque à du soulagement. Je marche longtemps, sans but. Mes pas me guident vers des ruelles plus étroites, plus sombres, où l’enseigne des bars tremblote dans la pénombre. Je n’ai pas faim, mais une soif immense, pas seulement de liquide. Une soif de distraction, d’oubli, de sensations fortes capables de cautériser les souvenirs qui m’assiègent. C’est alors que je la vois : une enseigne discrète, presque invisible, un idéogramme peint à la main et, en dessous, en lettres d’or usées par le temps, ces mots : La Lanterne Fendue.

Une volée de marches descend sous le niveau de la rue. La pierre est usée en leur milieu, creusée par les pas. Une lumière ambrée filtre d’en bas, chaude, tremblante. Aucune musique ne s’en échappe, juste un murmure, un bruit de conversations feutrées, de verres qu’on pose délicatement, de rires étouffés.

Je descends.

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