LOGINChapitre 3
L’escalier est raide, étroit, si étroit que mes épaules frôlent les murs. Mes doigts effleurent la brique froide, rugueuse sous la peinture écaillée qui s’effrite par endroits, laissant apparaître la terre cuite originelle. Plus je descends, plus l’air s’épaissit. Il se charge de senteurs d’alcool de riz, de bois ancien, de cire fondue, et d’une note sucrée qui flotte au-dessus des autres, comme un souvenir d’enfance, qui doit être celle des lanternes parfumées brûlant quelque part dans la salle. La rumeur des voix s’amplifie à chaque marche, mais elle reste ouatée, comme filtrée par des tentures épaisses. On dirait que le bar lui-même retient son souffle.
J’atteins une porte basse, si basse que je dois presque me courber pour ne pas heurter le linteau. Elle est ornée d’un panneau de bois sculpté, patiné par le temps et les mains qui l’ont poussée. Une main féminine y est représentée, fine, élégante, tenant une lanterne fendue par le milieu, d’où s’échappe une flamme ténue. La fente est nette, comme une blessure, mais la flamme continue de brûler. Je pousse la porte. Elle s’ouvre sans bruit, bien huilée.
Le bar m’enveloppe immédiatement de sa pénombre chaude. La salle est bien plus grande que je ne l’imaginais, creusée dans les entrailles de la ville, une caverne de brique et de velours. Des voûtes de briques rouges, noircies par la fumée des années, soutiennent un plafond bas. Des piliers trapus, en pierre brute, rythment l’espace. Des banquettes de velours sombre, autrefois grenat peut-être, aujourd’hui d’un rouge presque noir, longent les murs, fatiguées, usées aux accoudoirs, mais confortables. Des tables basses en bois noir, polies par le temps et les coudes, reflètent la lueur tremblante des bougies plantées dans des photophores en verre coloré. Au fond, le comptoir s’allonge, massif, en chêne ciré, derrière lequel un barman au crâne rasé essuie des verres avec une lenteur méditative. Ses gestes sont précis, économes, presque rituels. Les clients sont peu nombreux, disséminés dans les recoins, silhouettes aux contours floutés par la fumée légère qui flotte dans l’air. Personne ne lève la tête à mon entrée. Ici, on se cache, on se tait, on respecte les ombres des autres.
Je choisis une table contre un mur, près d’une lanterne de papier rouge, justement fendue, dont la déchirure laisse passer un rai de lumière cuivrée. La flamme vacille à l’intérieur, menue, courageuse. Je m’assois sur la banquette, le cuir craque sous moi, un bruit familier, presque rassurant. Le barman s’approche sans hâte, un torchon sur l’épaule. Il pose devant moi un verre d’eau fraîche sans que j’aie rien demandé, puis il attend, silencieux, son regard calme posé sur moi. Pas de curiosité, pas de jugement. Juste une patience tranquille.
— Du saké, s’il vous plaît. Le meilleur que vous ayez.
Il hoche la tête, esquisse un sourire fugace qui plisse le coin de ses yeux, et retourne à son comptoir. Je le regarde faire, ses mains habiles qui saisissent une bouteille trapue en céramique brute, un petit verre à lèvre épaisse en faïence. Il revient, sert le premier service avec un geste précis, presque cérémonial, tenant la bouteille à deux mains. Le liquide est transparent, à peine teinté de paille. Une buée légère s’élève du verre. Je le porte à mes lèvres. La première gorgée est un feu liquide qui descend dans ma gorge, explose doucement dans ma poitrine, et se transforme en chaleur réconfortante. Je ferme les yeux. Je sens mes épaules se relâcher, mes mâchoires se desserrer. C’est bon. C’est exactement ce qu’il me fallait.
Je bois lentement, laissant le temps s’étirer. La musique, une mélodie jouée au koto ou à un instrument similaire, s’égrène en notes pincées, hypnotiques, qui s’entrelacent avec le silence. La fumée danse autour des lanternes, légère, paresseuse. Des bribes de conversations me parviennent, dans des langues mêlées : le japonais, l’anglais, une autre que je ne reconnais pas, aux sonorités liquides. Un couple rit doucement dans un coin, leurs mains qui se frôlent sur la table. Un homme d’âge mûr lit un journal à la lueur d’une bougie, ses lunettes en demi-lune posées sur le bout de son nez. Le monde extérieur n’existe plus. Julian n’existe plus. Vintergard est une cicatrice lointaine qui ne fait plus mal. Pour l’instant.
Au fond de la salle, une banquette plus profonde que les autres, creusée dans une alcôve, est plongée dans une pénombre presque totale. Pourtant, je perçois un mouvement, un éclat. Mon regard s’y attarde, et je distingue une silhouette masculine, adossée au mur de brique, un verre de whisky ambré posé devant lui sur la table. Le verre est à moitié plein, la glace a fondu depuis longtemps. Il ne parle pas, ne lit pas, ne semble pas attendre quiconque. Il est simplement là, immobile, comme un roi déchu sur un trône d’ombre. Sa présence est magnétique, une anomalie dans l’atmosphère ouatée du bar.
Et il me regarde.
Je ne sais pas depuis combien de temps. Peut-être depuis mon entrée. Son regard est une présence tangible, un poids soyeux posé sur ma peau. Je le sens glisser sur mes cheveux, ma nuque, mes mains enroulées autour du verre de saké. Ce n’est pas un regard furtif, gêné, comme ceux que j’ai pu surprendre d’habitude dans les soirées mondaines, ces regards qui se détournent dès qu’on les croise. C’est un regard franc, direct, presque insolent dans son immobilité. Il ne se cache pas. Il ne détourne pas les yeux quand je le surprends. Au contraire, il semble s’enfoncer dans le mien, comme s’il cherchait à lire quelque chose derrière mes prunelles.
Mon cœur manque un battement, puis repart plus vite. Un tambour sourd dans ma poitrine. Je soutiens son regard. Je veux lui montrer que je n’ai pas peur. Qu’il peut bien me dévisager avec cette intensité, je ne suis plus la femme humiliée de la veille. Je suis une inconnue dans un bar clandestin, avec du saké dans le sang et une pierre à la place du cœur. Je suis neuve. Je suis libre.
Il ne sourit pas. Ses traits sont flous dans la pénombre, mais je devine une mâchoire forte, carrée, des pommettes hautes qui accrochent la lumière, des cheveux noirs légèrement ondulés qui lui effleurent le col de sa chemise. Son costume est sombre, anthracite ou noir, parfaitement coupé, une élégance sobre qui contraste avec l’atmosphère usée du bar. Ses mains sont longues, immobiles sur le bois de la table, des mains de pianiste ou de prédateur. Une montre brille à son poignet, un éclat discret d’acier brossé. Tout en lui respire la maîtrise, le contrôle, une puissance rentrée qui n’a pas besoin de s’exhiber. Il est de ces hommes qui n’élèvent jamais la voix parce qu’ils n’en ont pas besoin.
Mon pouls s’accélère. Je ne devrais pas le regarder aussi longtemps. C’est une provocation, une invitation muette que je lui lance sans le vouloir vraiment. Mais je ne baisse pas les yeux. Quelque chose dans son attitude m’électrise, me défie, réveille une partie de moi que je croyais endormie. L’espace entre nous, ces quelques mètres de pénombre et de fumée, semble soudain chargé d’une électricité sourde, comme l’air avant l’orage. Chaque seconde qui passe rend l’atmosphère plus dense, plus lourde.
Le barman s’approche de ma table pour resservir du saké, rompant brièvement le sortilège. La bouteille claque doucement contre le verre. Quand je reporte mon attention vers le fond de la salle, l’homme a légèrement bougé. Il s’est penché en avant, les coudes sur la table, et la lumière d’une bougie accroche maintenant le bas de son visage. Ses lèvres sont ourlées, fermes, dessinées avec une précision presque cruelle. Il tient son verre de whisky, le fait tourner lentement entre ses doigts, le liquide ambré qui ondule contre les parois. Il ne me quitte pas des yeux. Il porte le verre à ses lèvres, boit une gorgée. Sa pomme d’Adam bouge, un mouvement lent, délibéré. Un geste simple, mais qui prend une dimension étrangement intime, comme s’il le faisait pour moi seule, comme si chaque gorgée était une offrande.
Une chaleur monte dans ma poitrine, qui n’a rien à voir avec l’alcool. Elle est plus profonde, plus viscérale. Je suis attirée et agacée à la fois. Qui est-il pour me regarder ainsi, avec cette assurance de prédateur qui sait que sa proie ne s’enfuira pas ? Et pourquoi est-ce que je ne parviens pas à détourner le regard ? Pourquoi est-ce que je reste là, suspendue à ses yeux comme à un fil invisible ?
Je prends une gorgée de saké, les yeux toujours plantés dans les siens. Le liquide brûle moins que son regard. Je vois alors l’esquisse d’un sourire étirer le coin de sa bouche. Un sourire infime, à peine perceptible, mais il est là. Comme s’il saluait ma résistance. Comme s’il acceptait le défi que je lui lance sans le formuler. Ce sourire me dit : « Je te vois. Je vois que tu ne cèdes pas. Continue. »
Mon verre est vide. Mes doigts tremblent légèrement en le reposant sur le bois noir de la table. Ce n’est pas de la peur. C’est autre chose, une excitation nerveuse, un frisson qui court sous ma peau comme une décharge électrique. Je me lève. Je devrais peut-être partir, regagner mon appartement anonyme, me glisser sous les draps froids et oublier ce regard, ce sourire, cette tension. Mais mes jambes ne m’obéissent plus. Elles me portent vers le comptoir, là où le barman officie. Je commande un autre verre, le dos tourné à l’inconnu. Je sens son regard dans mon dos, brûlant, posé sur ma nuque, sur la courbe de mes reins que le pull en laine moule malgré moi. Je ne me retourne pas tout de suite. Je lui laisse le temps de me contempler, et je savoure, un instant, ce pouvoir minuscule que je ne savais pas posséder.
Quand je reviens à ma table, le verre de saké à la main, je croise à nouveau ses yeux. Il a changé de position. Il est adossé plus confortablement, les bras écartés sur le dossier de la banquette, les jambes légèrement écartées. Une posture d’attente, d’ouverture feinte. Un roi qui reçoit. La bougie fait danser des ombres sur son visage, creusant ses joues, allumant des éclats dans ses prunelles sombres.
Il lève son verre dans ma direction, un geste lent, délibéré. Le whisky tremble à peine. Un toast silencieux. Juste pour moi.
Je ne lève pas le mien. Je me contente de le regarder, un sourcil légèrement haussé. Le sourire infime s’élargit d’un millimètre. Il aime ça. Il aime que je ne cède pas, que je ne minaude pas, que je ne baisse pas les yeux. Il aime que je sois différente.
Mon cœur bat à tout rompre, mais mon visage reste impassible. Je m’assois, je croise les jambes, et je porte le verre à mes lèvres en soutenant son regard. Le saké coule en moi, chaud, apaisant. La nuit ne fait que commencer. Et cet homme, qui qu’il soit, vient d’allumer une mèche que je ne suis pas sûre de vouloir éteindre. Au contraire. Pour la première fois depuis des heures, je me sens vivante.
Chapitre 149EliasLe repas s'achève dans une douceur que je n'osais plus espérer. Elle a mangé, peu, mais elle a mangé. Elle m'a posé des questions sur Phénix, sur mes journées, sur ce que je faisais quand je ne travaillais pas. Des questions simples, presque banales, mais qui sonnaient à mes oreilles comme des trésors, parce qu'elles étaient revenues, parce qu'elle s'intéressait à moi sans méfiance. Les chandelles ont brûlé à moitié, la lumière s'est faite plus chaude, plus intime, et nos verres se sont vidés lentement. Je sens la tension qui ne m'a pas quitté, cette boule d'angoisse dans ma poitrine. Ce que je vais lui donner, ce n'est pas un bijou. C'est bien plus. Et j'ai peur qu'elle ne comprenne pas, ou qu'elle comprenne trop._ Tu es bizarre, dit-elle en posant sa serviette. T
Chapitre 148EliasLes chandelles sont disposées sur la table, leurs flammes vacillantes dessinent des ombres mouvantes sur les murs de la salle à manger, et je reste debout dans l'embrasure de la porte, le cœur battant, les mains moites, à contempler ce décor que j'ai préparé avec une minutie obsessionnelle. Chaque détail a été pensé, chaque objet a été choisi, chaque lumière a été réglée pour recréer cette nuit, celle de la Côte d'Azur, celle où je l'ai tenue dans mes bras sans savoir qu'elle allait bouleverser ma vie. La table est dressée pour deux, comme alors, avec des bougies, du lin blanc, de la porcelaine fine, et un vase de roses pâles qui embaument l'air de leur parfum sucré. Mais cette fois, tout est différent. Cette fois, je ne veux pas la fuir. Je veux tout recommencer.J'entends ses pas dans le couloir, et mon cœur s'emballe. Elle entre, hésitante, et je vois dans ses yeux noisette une méfiance qui me serre le cœur. Elle porte une robe simple, sombre, et ses cheveux sont
Chapitre 147LinaL'aéroport grouille de voyageurs pressés, de valises qui roulent, d'annonces qui résonnent, et pourtant je n'entends rien. Je me tiens devant Nathan, les mains tremblantes, les yeux déjà embués, et je cherche les mots qui pourraient dire tout ce que je ressens. Il porte son manteau de voyage, un sac sur l'épaule, et son sourire est doux, triste, résigné. Il part pour Londres, ouvrir une antenne de Phénix, mais nous savons tous les deux que ce n'est pas la vraie raison. Il part pour me laisser vivre, pour me laisser choisir Elias, pour ne pas être un obstacle._ Tu es sûr de vouloir partir ? demandé-je, la voix fragile._ C'est mieux pour tout le monde, Lina. Tu le sais.Je secoue la tête, les larmes roulent sur mes joues. _ Je ne veux pas que tu partes. Tu es la seule personne qui ne m'a jamais trahie.Il pose son sac, s'approche, et prend mes mains dans les siennes. Ses doigts sont chauds, solides, et je m'y accroche comme une noyée._ Je ne te trahis pas en partant
Chapitre 146AelysLa porte de son bureau est fermée. Encore. Depuis trois jours, elle est fermée, comme un rempart, comme un mur, comme une trahison silencieuse. Je frappe. Pas de réponse. Je frappe encore. Un grognement, à peine audible, puis sa voix, rauque, épuisée.— Pas maintenant, Aelys.Pas maintenant. Ces mots, je les ai entendus des dizaines de fois depuis le début de la procédure. Pas maintenant, je travaille. Pas maintenant, je prépare la défense. Pas maintenant, je dois sauver Soren. Mais moi ? Quand est-ce que ce sera mon tour ? Quand est-ce qu'il me regardera comme avant, quand est-ce qu'il me parlera, quand est-ce qu'il me touchera ?J'ouvre la porte sans y être invitée. Il est là, penché sur son bureau, des piles de dossiers autour de lui, des photos, des rappor
Chapitre 145AelysLe penthouse est devenu une forteresse. Les vitres blindées ont été installées, les caméras multipliées, les gardes postés à chaque issue. Kael a fait venir des hommes de confiance, des anciens militaires, des mercenaires, tous loyaux à Ryuu. Ils patrouillent en silence, leurs armes prêtes, leurs yeux scrutant l’obscurité. L’air est chargé d’une tension électrique, celle qui précède les tempêtes, les guerres, les effondrements.Je ne dors plus. Chaque nuit, je reste allongée dans le lit, les yeux ouverts, fixant le plafond. Soren dort dans son berceau, ses petites mains serrées en poings, ses cils noirs frémissant à peine. Je l’écoute respirer, je compte ses souffles, je prie pour qu’il ne se réveille pas, pour qu’il
Chapitre 144AelysLa lettre est posée sur la table, ses bords coupants comme une lame, son en-tête officiel imprimé en lettres noires, sévères, impitoyables. Un cabinet d'avocats. Le plus prestigieux de Yozora. Le plus cher. Le plus redoutable. Celui que Hideo a engagé pour me détruire.Je lis les mots, mes doigts tremblant, ma gorge serrée, mon cœur battant trop vite. Les mots dansent devant mes yeux, se brouillent, se recomposent. "Demande de garde exclusive." "Enfant mineur." "Soren Kurogane." "Grand-père paternel." "Droits ancestraux." "Héritage familial."Je pose la lettre. Mes mains sont glacées. Je les frotte l'une contre l'autre, mais la chaleur ne vient pas.Ryuu entre dans la pièce, Soren dans ses bras. Il me voit, il voit la lettre, il voit mon visage. Son sourire s'efface. Ses ye
Chapitre 5Les rues de Yozora sont désertes à cette heure.La neige tombe plus dense maintenant, des flocons épais qui tourbillonnent dans la lumière des lanternes, se posent sur les toits incurvés, sur les câbles électriques, sur le pavé luisant. Tout est silencieux. La ville retient son souffle so
Chapitre 2Le train ralentit dans un grincement doux, une plainte mécanique qui se répercute le long des wagons, et je découvre Yozora à travers la buée de la vitre. Mon souffle a dessiné un halo sur le verre, une auréole de condensation derrière laquelle la ville apparaît par fragments, comme un t
Chapitre 1Je sens le regard de Julian avant même de le voir.Il est là, debout près de la fontaine de champagne, une coupe à la main, l’autre posée sur les reins d’une femme que je ne connais pas. Une femme vêtue de satin blanc si pâle qu’il en devient presque irréel sous les lustres, un collier d
Chapitre 4Le regard de l'inconnu ne me lâche pas.Je sens son attention posée sur moi comme une main invisible, chaude, insistante. Elle glisse sur ma nuque, s'attarde sur mes lèvres quand je bois une gorgée de saké, suit le mouvement de ma gorge quand j'avale. Je n'ai jamais été observée ainsi. P







