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Chapitre 5 : L'Ombre Devant Moi

Author: Eternel
last update Last Updated: 2025-11-06 20:34:22

Chloé

Le lendemain, je me réveille avec une résolution froide ancrée dans la poitrine. La peur est toujours là, tapi en moi comme une bête, mais je l’ai enchaînée. Aujourd’hui, elle travaille pour moi. Elle me rend lucide, attentive, dangereuse.

Mon plan est simple, presque puéril d’audace. Je connais son heure de rendez-vous, je connais son nom. C’est peu, mais c’est un début. La veille, après avoir découvert le bouton, j’ai appelé Sophie sous un prétexte fallacieux , un doute sur la prise de rendez-vous , pour confirmer son adresse. 45 rue des Acacias. Un frisson m’avait parcourue quand elle avait épelé les mots. J’avais franchi une ligne. Je l’avais senti à la tension dans ma propre voix.

Je passe la matinée dans une impatience fébrile. Mes patients défilent, je réponds, je note, je conseille. Mon corps est dans mon fauteuil, mais mon esprit est déjà dans la rue, à guetter. À midi, je prétexte une migraine et annule mes consultations de l’après-midi. Le mensonge me brûle les lèvres, mais la nécessité est plus forte.

Quinze heures. Je suis garée dans une rue adjacente, derrière le volant de ma voiture banale, une compacte grise qui se fond dans le paysage urbain. Je porte des lunettes de soleil et un chapeau, une caricature de détective amateur. Je me sens ridicule et vulnérable.

Le 45 rue des Acacias est un immeuble haussmannien bourgeois, bien entretenu. Rien de menaçant. Rien qui ne corresponde à l’aura de mystère dont Liam s’est entouré. L’attente est insoutenable. Chaque passant est une menace potentielle, chaque voiture qui ralentit me fait retenir mon souffle. Et si c’était lui ? Et s’il me surprenait là, à l’épier ? L’humiliation serait totale, la défaite absolue.

Dix-sept heures trente. La lumière commence à baisser, estompant les contours de la ville. Et soudain, il est là.

Il sort de l’immeuble, non pas par la porte principale, mais par une petite sortie de service, discrète, sur le côté. Mon cœur se met à battre à tout rompre. Il est vêtu différemment , un blouson sombre, un jean, une casquette basse sur les yeux. Il marche d’un pas vif, décidé, sans la nonchalance qu’il affiche dans mon cabinet. C’est une autre personne. Une personne qui a un but.

Je démarre, le suivant à distance, le sang battant à mes tempes. Il ne se retourne pas. Il traverse la rue, s’engage dans une avenue plus commerçante. Puis, au moment où je m’y attends le moins, il s’arrête net devant la vitrine d’un café. Mon pied freine brutalement. Est-ce un hasard ? A-t-il senti ma présence ?

Il reste un long moment immobile, semblant contempler son reflet ou ce qu’il y a derrière la vitre. Puis, il tourne la tête. Lentement. Et son regard, comme guidé par un aimant, se pose directement sur ma voiture, sur moi.

Un choc électrique me parcourt. Il sait. Il a su depuis le début.

Au lieu de fuir, au lieu de détourner les yeux, il sourit. Un sourire étroit, presque imperceptible, mais qui me transperce comme une lame. Il me regarde fixement, soutenant mon regard à travers le pare-brise et les lunettes noires. C’est un aveu silencieux, une reconnaissance mutuelle. Le jeu est éventé. Et il en est ravi.

Puis, il fait un geste infime de la main, un petit signe de doigts, avant de se retourner et de repartir, sans se presser, comme s’il m’invitait à continuer.

La panique se mêle à une rage sourde. Il se joue de moi. Il m’a attirée ici. Tout cela , le bouton, mes rêves, ma peur , n’était peut-être qu’une mise en scène pour m’amener à ce point précis : assise dans ma voiture, tremblante, alors qu’il me nargue en s’éloignant.

Je serre le volant si fort que mes jointures blanchissent. Deux choix s’offrent à moi. Abandonner. Rentrer chez moi, admettre ma défaite, et peut-être même lui envoyer un mail pour mettre fin à sa thérapie. Ou continuer. Mordre à l’hameçon. Plonger dans le gouffre qu’il a creusé pour moi.

La colère l’emporte.

Je passe une vitesse, et la voiture redémarre. Je le suis à nouveau, plus près cette fois, plus agressive. Il tourne au coin d’une rue, puis dans une ruelle étroite, peu éclairée. Je m’y engage à mon tour, le moteur grondant dans le silence soudain.

La ruelle est vide.

Il a disparu.

Je m’arrête, le cœur battant la chamade, scrutant les ombres. Des poubelles, des portes closes, des fenêtres obscures. Rien.

C’est alors que mon téléphone vibre dans la poche de mon manteau.

Un numéro inconnu.

Un message.

« La chasse est plus amusante quand la proie mord. Rendez-vous mercredi, Docteur. J’ai hâte. »

Je lève les yeux, et je l’aperçois. Debout sur le pas d’une porte cochère, à l’autre bout de la ruelle, à moitié dissimulé dans l’obscurité. Il tient son téléphone à la main. Il me regarde.

Je cligne des yeux.

Il a disparu à nouveau.

Je reste seule, au milieu de cette ruelle sordide, le message lumineux brûlant dans ma main, avec la certitude terrifiante que je ne suis pas celle qui suit.

J’ai toujours été celle qui est traquée.

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