LOGINLeïla dormit mal.
Pas à cause de rêves précis, ni même de pensées envahissantes. C’était son corps qui refusait de se taire. Une agitation sourde, tapie sous la peau, comme une vibration trop faible pour être douloureuse, mais trop persistante pour être ignorée. Elle se réveilla avant l’aube, la gorge sèche, le cœur battant trop vite. La chambre était plongée dans le noir, parfaitement silencieuse. Elle resta immobile quelques secondes, concentrée sur ses sensations. Pas de chaleur franche. Pas encore. Elle se redressa lentement et tendit la main vers la table de nuit. Le pilulier était là. Elle l’ouvrit, compta à nouveau les comprimés. L’espace vide lui serra l’estomac. Elle fronça les sourcils, cherchant à se souvenir. Avait-elle pris deux doses le même jour ? Était-ce simplement une erreur de calcul ? Elle inspira profondément. Ce n’était pas la première fois qu’elle doutait. Et jamais rien ne s’était produit. Elle avala le comprimé du matin avec un verre d’eau, plus lentement que d’habitude, comme si ce geste devait réparer quelque chose. Puis elle se prépara en silence, choisissant des vêtements amples, neutres, presque protecteurs. Quand elle sortit de sa chambre, la maison semblait encore endormie. Presque. Une odeur la frappa dès le haut de l’escalier. Caleb. Leïla se figea une fraction de seconde, surprise par l’intensité de sa réaction. Ce n’était pas une odeur nouvelle. Elle la connaissait. Elle y était exposée tous les jours. Pourtant, ce matin-là, elle la perçut plus clairement. Trop clairement. Elle serra les dents et descendit. Caleb était dans la cuisine, dos tourné, en train de préparer du café. Il se retourna en l’entendant entrer. Son regard se posa immédiatement sur elle, précis, attentif. — Tu es debout tôt, dit-il. — Pas dormi, répondit-elle. La vérité sortit avant qu’elle ne puisse l’enrober. Caleb hocha lentement la tête. — Tu veux t’asseoir ? La question la surprit. — Je vais partir. — Tu trembles. Leïla baissa les yeux. Ses mains n’étaient pas immobiles. — Il fait froid, dit-elle. Caleb ne sembla pas convaincu, mais il ne la contredit pas. Il posa la tasse sur le comptoir, s’appuya contre le plan de travail. — Tu as repris tes inhibiteurs ce matin ? Elle sentit son cœur accélérer. — Oui. — À l’heure habituelle ? — Oui. Un silence s’installa. Plus dense que les autres. Caleb la regardait comme s’il écoutait quelque chose qu’elle n’entendait pas. — Tu sens ça ? demanda-t-il finalement. — Quoi ? — L’air. Leïla inspira malgré elle. Et là, elle le sentit. Cette lourdeur étrange, cette sensation que quelque chose s’installait, doucement, insidieusement. — C’est juste la maison, dit-elle. — Non. Il s’approcha d’un pas, puis s’arrêta net, comme s’il avait atteint une limite invisible. — Tu devrais rester aujourd’hui, dit-il. — Je ne peux pas. — Tu devrais. Leurs regards se croisèrent. Le sien était ferme, mais pas autoritaire. Inquiet. — Tu n’as pas à décider pour moi, dit-elle. — Je sais. Mais tu as le droit d’écouter quand quelque chose cloche. Elle détourna le regard. — Tout va bien. Elle prit son sac et quitta la cuisine sans lui laisser le temps de répondre. ⸻ La ville fut une erreur. Dès les premières heures, Leïla comprit qu’elle n’aurait pas dû sortir. Les sons étaient trop forts, les distances trop courtes. Chaque alpha croisé la faisait réagir, parfois sans raison apparente. Une chaleur fugace lui montait aux joues, à la nuque, avant de disparaître. Elle se concentra sur son travail, s’accrocha à la mécanique de ses journées. Sourire. Répondre. Se déplacer. Encore et encore. Mais à midi, son corps commença à la trahir. Une bouffée de chaleur plus longue. Plus insistante. Elle dut s’isoler dans une loge, retirer sa veste, respirer lentement. Sa peau lui semblait trop sensible, comme si l’air lui-même la touchait trop fort. Elle sortit le pilulier de son sac, le fixa longuement. Les inhibiteurs étaient censés empêcher ça. Elle avala un autre comprimé, malgré la légère nausée qui l’accompagnait. Ce n’était pas recommandé. Elle le savait. Mais la panique brouillait sa lucidité. L’effet fut… flou. Pas un apaisement net. Pas une coupure franche. Juste une accalmie temporaire. ⸻ Quand elle rentra à la propriété en fin d’après-midi, elle n’en pouvait plus. La chaleur était revenue, diffuse, sourde. Pas encore une chaleur franche, mais quelque chose qui s’en approchait dangereusement. Son instinct était en alerte permanente, comme si chaque fibre de son corps attendait un signal qu’elle refusait d’entendre. Caleb était dans le salon. Il se leva dès qu’il la vit franchir la porte. — Tu n’aurais pas dû sortir, dit-il. — Ne commence pas. Sa voix était plus faible qu’elle ne l’aurait voulu. Il s’approcha aussitôt, puis s’arrêta à nouveau, respectant cette distance qu’il s’imposait désormais. — Tu as chaud, constata-t-il. — Non. — Leïla. Elle inspira profondément, cherchant à garder le contrôle. — J’ai géré, dit-elle. Comme toujours. — Tu mens encore. Elle serra les dents. — Et toi tu paniques trop. Leurs regards se heurtèrent. Elle vit quelque chose changer dans le sien. Une tension plus sombre. Plus dangereuse. — Tu as pris plus d’un inhibiteur aujourd’hui, dit-il. Ce n’était pas une question. Leïla se figea. — Ça n’a rien changé, ajouta-t-il. Je le sens. — Tu ne peux pas sentir ça. — Si. Le silence tomba, brutal. — Tu devrais t’isoler, dit-il enfin. Maintenant. — Je ne suis pas en chaleur. — Pas encore. Le mot lui donna la chair de poule. — Et toi ? demanda-t-elle soudain. Tu vas bien ? Caleb serra la mâchoire. — Je lutte. La réponse fut honnête. Trop. Leïla sentit une peur froide lui glisser dans le ventre. — Contre quoi ? — Contre ce que ton corps déclenche. Elle recula d’un pas, choquée. — Je n’ai rien demandé. — Je sais. Il inspira profondément, comme s’il se forçait à rester ancré. — Monte dans ta chambre. Verrouille la porte. Je m’occuperai du reste. — Tu ne peux pas… — Leïla, s’il te plaît. C’était la première fois qu’il le disait ainsi. Elle hésita, puis hocha la tête. Elle monta les escaliers, chaque marche lui demandant un effort immense. Une fois dans sa chambre, elle ferma la porte, activa le verrou. Elle s’adossa au mur, glissa lentement au sol. La chaleur pulsait désormais clairement sous sa peau. Ce n’était plus une impression. Ce n’était plus une erreur. Quelque chose commençait. Et cette fois, même les inhibiteurs ne semblaient plus suffire.La ville n’avait pas changé.Les tours de verre s’élevaient toujours aussi haut, découpant le ciel en lignes froides et brillantes. Les flux de circulation dessinaient leurs artères lumineuses, constantes, presque mécaniques. Les hiérarchies existaient encore, visibles dans les regards, dans les silences, dans la manière dont certains espaces semblaient naturellement appartenir à certains corps plutôt qu’à d’autres.Le monde guidé par l’instinct n’avait pas soudainement appris la douceur.Et pourtant, Leïla ne le regardait plus de la même façon.Elle se tenait près de la baie vitrée, une main posée contre la surface lisse du verre, observant la fin d’après-midi s’installer lentement. La lumière déclinait, transformant la ville en une mosaïque d’or et d’ombres. Elle se souvenait d’une époque où chaque sortie lui demandait un effort, où chaque déplacement était calculé, où elle comptait ses pas comme on compte des risques.Aujourd’hui, elle respirait librement.Pas parce que le monde ét
Le temps sembla se dilater.Leïla en prit conscience dès qu’elle entra dans la pièce où Caleb l’attendait, comme si l’air lui-même avait changé de densité. La lumière était douce, tamisée par la fin du jour, et pourtant chaque détail lui paraissait plus net. Les contours. Les ombres. Les respirations.Son corps, lui, ne se trompait pas.La chaleur était à son point le plus exigeant. Elle ne brûlait plus de manière désordonnée ; elle s’était concentrée, précise, presque méthodique. Une tension sexuelle constante, profonde, qui ne criait plus, mais appelait. Elle sentait chaque battement de son cœur résonner plus bas, plus fort, comme si son corps savait exactement ce qu’il attendait.Elle inspira lentement.L’odeur de Caleb l’enveloppa aussitôt. Plus dense qu’avant. Plus sombre aussi. Le rut était bien là, contenu avec une rigueur presque douloureuse. Elle le sentait dans la manière dont il se tenait droit, dans le contrôle extrême de ses gestes, dans la façon dont ses yeux la suivaien
Leïla ne dormit presque pas.La nuit avait été faite de silences trop lourds et de pensées trop claires pour se dissoudre dans le sommeil. La chaleur était toujours là, bien sûr — persistante, fidèle, comme un battement supplémentaire sous sa peau — mais elle n’était plus la chose la plus envahissante. Ce n’était plus elle qui occupait tout l’espace.C’était l’attente.Elle savait que cette conversation devait avoir lieu. Elle le savait depuis la veille, depuis le moment où elle avait croisé le regard de Ryan dans la rue. Elle n’avait pas fui. Elle n’avait pas fait semblant de ne pas voir. Mais elle n’avait pas parlé non plus. Pas encore.Parce que certaines choses méritaient d’être dites quand le souffle était redevenu stable.Quand le matin arriva enfin, gris et calme, Leïla se leva lentement. Son corps protesta un peu — la chaleur n’aimait pas les transitions trop brusques — mais elle prit le temps. Elle se lava, s’habilla simplement, choisit des vêtements qui ne criaient rien, qui
Le calme revint par à-coups.Pas immédiatement. Pas entièrement. Il s’installa comme un souffle retenu trop longtemps, encore fragile, encore instable. Leïla en prit conscience une fois rentrée, quand les murs se refermèrent autour d’elle et que la ville resta dehors. Le bruit, les odeurs étrangères, les regards possibles… tout cela semblait soudain loin, comme filtré par une couche épaisse de fatigue.Son poignet la lançait un peu.Rien de grave. Une douleur sourde, localisée, presque banale. Et pourtant, elle ne cessait d’y penser, comme si son corps voulait s’assurer qu’elle n’oublie pas ce qui s’était passé. Elle s’assit lentement, posa son sac à côté d’elle, et laissa enfin ses épaules s’affaisser.La chaleur était toujours là.Elle pulsa doucement, persistante, presque têtue. Elle ne s’était pas calmée après l’adrénaline. Elle n’avait pas disparu avec la sécurité retrouvée. Le cycle suivait son cours, indifférent aux événements, fidèle à sa logique biologique.Mais quelque chose
Leïla avait compté ses pas comme on compte des secondes.Pas parce qu’elle se perdait — elle connaissait la ville, ses routes, ses rues vitrées et ses artères brillantes — mais parce que ce jour-là, chaque mètre avait un goût d’effort. Le cinquième jour tirait vers le sixième. Le cycle continuait. La chaleur, toujours là, ne la lâchait pas ; elle s’était simplement installée, comme une présence insistante sous sa peau, une tension sexuelle constante qu’elle tenait à distance avec une discipline fragile.Elle avait pourtant choisi de sortir.Pas pour s’échapper. Pas pour prouver quelque chose. Pas pour braver qui que ce soit.Pour être honnête.Ryan.Elle avait besoin de le voir avant que tout ne devienne irréversible. Avant que le marquage ne transforme l’odeur, les regards, les mots possibles. Avant que la ville elle-même ne puisse lire, dans l’air, ce qu’elle n’avait pas encore dit à voix haute.Elle marcha lentement, le col de sa veste relevé malgré le froid relatif. Ses doigts s’o
Le cinquième jour ne commença pas par la chaleur.Il commença par une sensation plus diffuse, plus insidieuse, qui s’installa en Leïla avant même qu’elle n’ouvre les yeux. Une impression d’être observée. Pas regardée — sentie. Comme si quelque chose, au-delà de son corps, avait changé de statut.Elle inspira lentement.La chaleur était toujours là, bien sûr. Présente, persistante, presque familière désormais. Elle pulsait en elle avec la régularité d’un second cœur. Mais ce matin-là, ce n’était pas elle qui occupait tout l’espace.C’était l’odeur.Leïla fronça légèrement les sourcils et se redressa à demi. L’air lui sembla plus dense que la veille. Plus chargé. Elle reconnut sa propre signature… mais elle n’était plus seule.Ce n’était pas encore celle d’un couple marqué.Pas une fusion.Mais un chevauchement.Elle tourna la tête.Caleb était déjà éveillé.Assis au bord du lit, les avant-bras appuyés sur ses cuisses, le regard fixé devant lui. Sa posture était tendue, maîtrisée à l’ex







