MasukLes mots de l’Ancien résonnaient encore dans l’air glacé de la clairière, suspendus comme une sentence irrévocable.
— Qu’on l’emmène. Deux gardes s’avancèrent aussitôt, silhouettes massives éclairées par la danse des torches. Leurs visages fermés, taillés dans la pierre, ne laissaient place à aucune compassion. Lorsque leurs mains rudes se refermèrent sur mes bras, je sentis leurs doigts s’enfoncer dans ma peau avec la brutalité qu’on réserve aux criminels. Mes jambes refusant de me porter, je fus traînée hors du cercle, mes pieds glissant dans la terre humide qui s’accrochait à mes chevilles. Derrière moi, Mira hurla mon nom d’une voix brisée. Mais avant qu’elle ne puisse me rejoindre, une main impitoyable la repoussa et son sanglot étouffé se perdit dans le vacarme. La foule s’écartait à mon passage comme on recule devant la peste, mais ses murmures s’infiltraient jusqu’à mes oreilles, acérés comme des flèches. — Honte… — Malédiction… — Elle n’est pas des nôtres… Chaque mot me clouait un peu plus au sol. J’avais envie de disparaître, de me dissoudre dans la terre plutôt que de supporter leurs regards. Alors je baissai la tête, fuyant leurs yeux avides et cruels. Les gardes m’emmenèrent jusqu’à la salle des Anciens, une bâtisse austère de pierre, taillée à même le flanc de la colline. L’air y était chargé d’encens et d’humidité, et les flammes tremblotantes des torches projetaient sur les murs gravés de symboles anciens des ombres déformées, presque vivantes. Sans ménagement, ils me jetèrent au centre du cercle de pierre. Mes genoux heurtèrent durement le sol, arrachant à mes lèvres un gémissement étouffé, tandis que mes bras portaient encore la marque de leurs mains. Les Anciens m’attendaient déjà, silhouettes sombres enveloppées de lourds manteaux. Leurs visages ridés, semblables à l’écorce des vieux pins, semblaient figés dans une gravité implacable. Eldric, le plus âgé, s’avança. Ses yeux d’un gris tranchant se posèrent sur moi avec la froideur d’une lame. — Enfant de la Lune, dit-il d’une voix grave. Tu as montré un signe que nous ne connaissons pas. Une lumière dans tes mains. Explique-toi. Ma gorge se noua, les mots refusant de venir. — Je… je ne sais pas, balbutiai-je. Je n’ai rien voulu. Ce n’était pas volontaire. Un autre Ancien claqua la langue, ses lèvres pincées de mépris. — Mensonge. La Lune n’offre jamais rien sans raison. — Peut-être, reprit Eldric avec lenteur, mais ce don n’a pas sa place chez une oméga. Si la Lune l’a marquée, c’est peut-être pour mettre notre meute à l’épreuve. Le mot don résonna dans mon esprit comme une ironie cruelle. Ce n’était pas un don, mais une malédiction. Une marque qui m’avait valu le rejet de Caius. À ce souvenir, mon cœur se serra si fort que j’en eus le vertige. Les gardes resserrèrent leur emprise lorsque je tentai de reculer, m’arrachant un halètement de douleur. Et soudain… cela recommença. Mes mains se mirent à brûler, mais d’une chaleur douce, presque réconfortante. Je levai les yeux, terrifiée, et vis la lueur argentée jaillir une nouvelle fois de ma peau. Les gardes jurèrent et reculèrent d’un pas, leurs visages pâlis par la peur. — Pas ici ! s’exclama l’un d’eux. Eldric, implacable, leva la main pour ramener le silence. Ses yeux fixaient mes paumes brillantes comme s’il contemplait une révélation. — Montre-nous, ordonna-t-il d’une voix qui ne souffrait pas de refus. — Je ne sais pas comment faire, soufflai-je, la gorge serrée par la panique. Mais la Lune semblait avoir déjà décidé pour moi. La lumière se concentra, pulsa, et glissa le long de mes bras jusqu’à mes paumes. Alors que je tremblais, l’un des gardes fit un mouvement brusque et s’écorcha sur le métal de son armure. Une fine plaie rouge se dessina sur son avant-bras. Avant même d’y réfléchir, je tendis la main et la posai sur sa peau. La lumière s’infiltra dans la plaie, douce et implacable, et sous les yeux de tous, la chair se referma comme si elle n’avait jamais été entaillée. Le garde recula précipitamment, blême, en serrant son bras redevenu intact. Un silence glacé emplit la salle. Puis les murmures éclatèrent, d’abord étouffés, puis de plus en plus insistants. — Elle a guéri la blessure… — Impossible… — Ce n’est pas naturel ! Je retirai ma main comme si elle m’avait brûlée. Mon corps tout entier tremblait. — Je ne comprends pas… murmurai-je, perdue. Eldric me fixait toujours, son visage impassible, mais ses yeux brillaient d’un éclat dangereux. — Guérisseuse, souffla-t-il. Une guérisseuse de Lune. Les Anciens s’agitèrent aussitôt. Certains parlaient d’une bénédiction, d’autres d’une malédiction. Leurs voix s’entrechoquaient, lourdes de craintes et de convoitises. Theron, qui venait d’arriver derrière eux, trancha le tumulte d’un grondement méprisant : — C’est une menace. Aujourd’hui elle referme une plaie, demain elle ensorcellera nos guerriers. Nous ne pouvons pas la garder. Les larmes brouillèrent ma vue. — Je ne veux blesser personne ! Je ne sais pas pourquoi… pourquoi j’ai ça ! Mais mes mots se perdaient dans le tumulte. Déjà, certains réclamaient mon bannissement, tandis que d’autres, plus rares, murmuraient que mon pouvoir pouvait servir la meute. Eldric leva de nouveau la main, imposant le silence d’un simple geste. — Nous délibérerons avant l’aube, dit-il d’une voix solennelle. Mais retiens ceci, enfant : ce que tu portes attire autant la convoitise que la peur. Tu n’es plus une oméga invisible. Tu es devenue une énigme. Et les énigmes… on les dévore ou on les protège. Un frisson glacé me traversa. Une énigme. Ni acceptée, ni rejetée. Juste une proie suspendue au verdict de la meute. Quand les gardes me reprirent pour m’entraîner vers une cellule, les derniers mots d’Eldric résonnaient encore en moi comme une menace voilée : — La Lune ne se trompe jamais. Mais parfois, elle punit. Et dans mon cœur brisé, une certitude s’imposa, froide et implacable : ma vie venait d’entrer dans une nuit dont je ne connaissais pas l’issue.Le décret fut affiché à l’aube. Pas proclamé. Pas crié. Pas même discuté. On l’avait cloué au grand panneau, là où l’on annonçait autrefois les patrouilles, les unions, les naissances. Un geste sec, administratif, presque propre. Comme si une décision pouvait être aseptisée simplement parce qu’on la rédigeait avec des mots froids. Je le vis de loin, avant même d’en lire une ligne. La foule autour du panneau ne murmurait pas comme d’habitude. Elle ne commentait pas. Et mon corps le comprit avant mon esprit : ce n’était pas une annonce. C’était une lame. Je m’approchai lentement. Les phrases étaient neutres, élégantes, presque raisonnables : Réaffectation temporaire des ressources de protection. Réorganisation des rondes. Suspension de certains privilèges non essentiels. Je sentis mon estomac se contracter. Privilèges. Comme si être protégé la nuit, être escorté aux frontières, recevoir des soins en priorité quand on saigne… relevait du confort. Comme si la sécurité étai
Le silence ne dura pas. Il explosa. — La Lune s’est obscurcie ! — Ce n’est pas possible ! — C’est un présage ! Les voix jaillirent de toutes parts, se chevauchant, affolées. Certains reculaient comme si j’étais devenue contagieuse. D’autres s’agenouillaient, pris d’une ferveur soudaine. La meute ne regardait plus les anciens. Elle me regardait moi. Je restai à genoux au centre du cercle, le souffle court, la tête bourdonnante. Mon corps tremblait, non de faiblesse, mais d’un déséquilibre nouveau. Comme si quelque chose en moi cherchait encore sa place. La lumière avait disparu. Ou plutôt… elle s’était tue. — Reprenez-vous ! tonna Eldric. Sa voix claqua, mais elle n’avait plus la même autorité. Les regards hésitaient avant de revenir vers lui. Certains ne le regardaient même plus. — Ce n’est qu’une réaction temporaire ! poursuivit-il. Le Voile n’est pas achevé. La Lune— — La Lune s’est couverte, coupa une voix dans la foule. Ça n’est jamais arrivé. Un ancien plus jeune, l
L’aube ne vint pas avec la lumière. Elle arriva lourde, grise, et étouffée par un ciel bas. Comme si la Lune refusait de céder sa place au soleil. Silverpine se réveilla dans un silence inhabituel, presque religieux. Même les oiseaux ne chantaient pas. On vint me chercher avant que je ne sois prête. Deux gardes, muets, évitaient mon regard. Ils ne me touchèrent pas, mais leur présence suffisait à me rappeler que je n’étais plus libre depuis longtemps. Je marchai entre eux, pieds nus sur la terre froide, le ventre creusé par le jeûne, l’esprit étrangement calme. La clairière était déjà préparée. Le cercle de pierre avait été nettoyé. Les anciennes runes, gravées depuis des générations, luisaient d’une pâle lueur argentée. Des torches brûlaient lentement, sans crépiter, comme si le feu lui-même retenait son souffle. La meute était là. Tous. Des guerriers aux anciens, des dominants aux omégas. Même les enfants, perchés derrière les adultes, observaient en silence. Je sent
Je n’avais jamais craint la nuit. Je l’avais traversée cent fois, parfois seul, parfois à la tête de guerriers couverts de sang. J’avais senti ses odeurs, écouté ses murmures, compris ses pièges. La nuit avait toujours été un territoire que je maîtrisais. Mais cette nuit-là… La nuit ne m’obéissait plus. Elle m’observait. Je restai immobile devant la cabane de Lyra longtemps après que son cri se fut éteint. Le silence qui suivit n’était pas apaisant. Il était chargé. Lourd. Comme un souffle retenu trop longtemps. Les gardes n’osaient pas parler. Ils sentaient, eux aussi, que quelque chose venait de se fendre — pas dans l’air, mais dans l’ordre même de Silverpine. Elle m’avait regardé sans peur. Pas avec défi. Pas avec soumission. Avec une vérité nue, tranchante. Si je reste… ils me détruiront. Je serrai les poings jusqu’à sentir la douleur m’ancrer dans le réel. Je savais que c’était vrai. Le Rite du Voile n’avait jamais été un test. Pas vraiment. Il avait toujours été un
La deuxième nuit commença sans avertissement. Il n’y eut ni tambours, ni incantations, ni pas dans la nuit. Rien pour me préparer. Rien pour me prévenir. Seulement cette sensation sourde, persistante, que quelque chose s’était mis en mouvement sans moi. Je n’avais pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures. Mon corps était vidé, fragile, presque étranger. Mes membres me semblaient trop lourds, mes gestes ralentis, comme si je me mouvais dans de l’eau froide. Mais ce n’était pas la faim qui me rongeait. C’était l’attente. Cette certitude oppressante que le Voile ne dormait pas. Qu’il observait. Qu’il mesurait. La lumière sous ma peau ne s’était pas éteinte depuis la veille. Elle n’explosait pas. Elle ne brûlait pas. Elle observait. Je restai assise contre le mur de la cabane, les genoux repliés contre ma poitrine, les bras serrés autour de mes jambes maigres. Chaque battement de mon cœur résonnait trop fort, trop lentement. Même l’air semblait plus dense, plus
La cabane était silencieuse.Pas le silence ordinaire de la nuit, peuplé de bruissements, de craquements et de souffles lointains. Non. Un silence épais et artificiel.C'etait comme si quelqu’un avait posé un voile sur Silverpine elle-même. On pouvait presque sentir que la forêt elle-même tenait sa respiration. Et ce que je sentais en particulier, c'était les gardes dehors. Je ne les voyais pas, mais leur présence pesait sur ma poitrine, constante, oppressante. Ils ne surveillaient pas seulement mes gestes. C'était mon existence entière qui les intéressaient. Le jeûne avait commencé à l’aube.Au début, la faim avait été supportable. Maintenant , il s'agissait d'un vide sourd, presque familier. Mais à mesure que la journée avançait, ce n’était plus mon ventre qui protestait. C’était autre chose. Une tension profonde, nichée sous ma peau, dans mes os, dans mon sang. Comme si quelque chose, privé d’ancrage, cherchait une issue. Je m’assis sur la paillasse, ramenant mes genoux contre







