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Chapitre 3 — L'étole

ผู้เขียน: Déesse
last update วันที่เผยแพร่: 2026-09-02 17:52:52

Yûsuf

L'étole est encore chaude entre mes mains. Je l'ai posée sur la banquette de pierre, pliée avec soin, comme chaque soir, mais je ne peux pas m'empêcher de la toucher encore, du bout des doigts, comme pour retenir quelque chose de lui. Le tissu est doux, usé par les lavages, imprégné de l'odeur du maître. Une odeur de laine chaude, de savon noir, de sueur légère. Une odeur que je connais par cœur, qui m'obsède, qui me suit jusque dans la chambre des domestiques, la nuit, quand je ferme les yeux.

Je me souviens, et ce souvenir est vivace, comme une blessure rouverte. Ma mère brodait des vêtements semblables. Elle brodait près de la fenêtre, le soir, à la lumière de la lampe à huile, ses doigts fins tirant l'aiguille à travers le tissu. Elle chantait doucement, des chansons de la mer, des chansons de notre village côtier. Je la regardais, assis par terre, et je croyais que le monde était simple. Elle brodait des étoffes pour les riches, pour ces gens des villes que nous ne voyions jamais. Elle disait : « Un jour, tu porteras du beau linge, toi aussi. » Elle souriait, et je la croyais.

Elle avait tort. Je ne porte pas de beau linge. Je lave celui des autres. Je porte une tunique de toile grossière, râpeuse sur ma peau, et je dors sur une paillasse dans une chambre froide. Mais ce soir, dans la vapeur du hammam, je touche l'étole du maître, et je retrouve un peu de cette douceur que ma mère brodait. Je retrouve un peu d'elle, et c'est doux et douloureux à la fois.

Le maître se tient debout, nu, immobile, au centre de la pièce. La vapeur lèche sa peau, s'accroche à ses épaules, à son torse, à ses cuisses. Il ne dit rien. Il attend. Il attend que je finisse de ranger l'étole, que je me redresse, que je commence le rituel. Il attend avec cette patience des puissants, cette certitude que le monde s'arrête pour eux.

Je me redresse enfin. Mes doigts s'attardent sur le tissu une seconde de trop, puis je le lâche. Je me tourne vers le maître. Il est là, dans la brume, et son corps est une masse d'ombre et de chair. Je ne peux pas détacher mes yeux de lui. Je ne devrais pas. Mais je ne peux pas.

L'étole est restée sur mes mains, et son odeur me poursuit. Je la sens sur mes doigts, sur mes paumes, sur mes poignets. Je la sens partout. Et je me dis que c'est peut-être cela, être serviteur : porter l'odeur des autres sur sa peau, sans jamais être soi-même.

Le maître me regarde. Son regard est lourd, insistant, mais il ne dit rien. Il ne dit jamais rien pendant les préparatifs. Il se contente de me regarder, et c'est comme s'il me déshabillait déjà. Je suis habillé, couvert, mais je me sens nu sous ses yeux. Je me sens nu, exposé, mis à jour. C'est une sensation étrange, et je la connais bien.

Je m'approche de lui. Mes pas sont lents, mesurés, mais mon cœur bat plus vite. Je m'arrête à un pas de lui, et je lève les mains vers son cou. C'est le moment où je dois retirer l'étole. Mais il n'y a pas d'étole à retirer. Il est déjà nu. Alors je fais autre chose : je pose mes doigts sur sa nuque, doucement, comme pour vérifier qu'il est bien là, qu'il est réel, qu'il m'attend.

Sa peau est chaude. Elle est chaude et vivante sous mes doigts. Je sens les muscles de sa nuque, les tendons, les vertèbres. Je sens son pouls battre, lent, régulier, comme une machine parfaite. Je sens la chaleur monter de lui, envahir mes mains, remonter le long de mes bras. C'est une chaleur qui n'a rien à voir avec celle du hammam. C'est une chaleur qui vient de lui, de sa chair, de son sang.

Le maître penche légèrement la tête en avant. C'est un geste infime, presque imperceptible. Mais je le connais. C'est le geste qu'il fait quand il s'abandonne, quand il me laisse le toucher, quand il m'autorise à commencer. Je retire mes mains, et je prends le savon noir.

Le savon est sombre, presque noir, visqueux. Je le fais mousser entre mes paumes, lentement, en prenant soin de bien le répartir. La mousse est dense, onctueuse, parfumée. Elle sent l'olive, le laurier, la cendre. Je la respire, et je la laisse monter à mes narines. Puis je pose mes mains sur les épaules du maître.

Sa peau est lisse sous la mousse. Mes doigts glissent, s'enfoncent, pétrissent. Je commence par les épaules, puis je descends vers les bras, les biceps, les avant-bras. Je savonne chaque parcelle de peau, chaque muscle, chaque courbe. Le maître se laisse faire. Il a fermé les yeux. Sa respiration est lente, profonde, régulière. On dirait qu'il dort, mais je sais qu'il ne dort pas. Il est là, présent, attentif, et il sent chacune de mes caresses.

Mes doigts s'attardent sur ses trapèzes. Je pétris, j'appuie, je relâche. Le muscle est dur, noué, tendu. Je le travaille longuement, avec patience, comme on apprivoise une bête. Le maître soupire. Un soupir léger, à peine audible. Mais je l'entends. Et ce soupir me traverse, de la nuque jusqu'au bas du ventre.

Je descends vers son dos. La mousse coule le long de sa colonne vertébrale, s'insinue entre ses omoplates. Je suis la ligne des vertèbres avec mes doigts, lentement, comme on suit un chemin. La peau est chaude, souple, vivante. Je sens chaque relief, chaque creux, chaque imperfection. Le maître a une cicatrice, là, sous l'omoplate gauche. Je la connais. Je la touche, et je sais qu'il l'a reçue il y a longtemps, dans une vie que j'ignore.

Je savonne ses flancs, ses hanches, le bas de son dos. Mes mains s'arrêtent à la lisière des reins, puis remontent. Le maître frissonne. Un frisson léger, presque imperceptible. Mais je le sens. Je le sens sous mes paumes, et ce frisson m'électrise.

Je ne transpire pas encore. Mais j'ai chaud. J'ai chaud, et ce n'est pas seulement à cause de la vapeur. C'est à cause de lui, de sa peau sous mes mains, de son corps qui s'abandonne, de sa chair qui répond à mes caresses. C'est à cause de cette intimité terrible, de ce silence lourd, de cette attente qui monte.

Le maître ne dit rien. Il ne dit jamais rien pendant que je le lave. Mais son corps parle pour lui. Ses muscles se détendent. Sa respiration s'approfondit. Sa peau frissonne. Et je comprends, à ces signes infimes, que je ne suis pas seulement un serviteur en train de laver son maître. Je suis autre chose. Je suis celui qui touche, celui qui éveille, celui qui fait frissonner.

Je continue de savonner. Mes mains remontent vers ses épaules, puis redescendent le long de ses bras. Je savonne ses mains, ses paumes, ses doigts. Je masse chaque phalange, chaque articulation. Le maître a de belles mains, grandes, fortes, aux doigts épais. Des mains d'homme de pouvoir. Je les lave avec soin, comme si je lavais des objets précieux.

Puis je m'arrête. Mes mains sont pleines de mousse, et l'odeur du savon noir emplit le hammam. Le maître est couvert de mousse, de ses épaules à sa taille. La vapeur l'enveloppe, et il ressemble à une statue antique, à un dieu sorti des brumes. Je le regarde, et je sens mon souffle se couper.

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