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CHAPITRE 10 : L'ENVERS DU MIROIR

Penulis: Darkness
last update Terakhir Diperbarui: 2025-12-01 19:13:12

Sofia

Le soleil se lève, mais il n’éclaire rien. Il salit. Il étale la tache sur le tapis, la transformant d’une flaque noire en une carte géographique rouille, aux contours monstrueux. Mon regard est scellé dessus. C’est le dernier lieu où Luca a été vivant. Où il a respiré. Où il m’a regardée avec cet espoir brisé.

Les pas de Lorenzo ont disparu dans les profondeurs de la maison. Le silence qu’il a laissé derrière lui est pire qu’un hurlement. C’est une substance. Elle remplit mes poumons, alourdie de l’odeur du cigare éteint, du cuir du fauteuil, du sang séchant.

Un fantôme que seul je peux voir.

Ses mots résonnent, s’enroulent autour de mes poignets comme des liens invisibles. Je me lève. Mes jambes obéissent, mécaniques. Je marche jusqu’à la tache. Je m’accroupis. Le bout de mes doigts tremble, suspendu au-dessus de la texture encroûtée. Je ne la touche pas. C’est une relique. La seule preuve que je n’ai pas rêvé.

Je me redresse, le corps étrangement calme. Le choc, sans doute. Ce gel qui précède la douleur. Je tourne sur moi-même, regardant la pièce. Le bureau de Lorenzo. Son trône. Ses livres en cuir, ses objets d’art glacés, l’écran d’ordinateur maintenant noir. Tout est à sa place. Rien n’a bougé. Rien, sauf une vie.

Et moi.

Je passe la porte. Le couloir est désert. Les lumières tamisées. Je descends l’escalier en marbre, mes pas sans écho. La maison est un musée. Un mausolée. Je croise une domestique, Elena. Son regard glisse sur moi, puis fuit, fixant un point au-delà de mon épaule. Elle passe sans un mot, sans un signe. Un fantôme que seul je peux voir. Déjà, le décret est exécuté. Je n’existe plus pour eux. Je suis un vide qui se déplace, une ombre à éviter.

Je me dirige vers les grandes baies vitrées du salon donnant sur les jardins. La pelouse impeccable, les fontaines, la grille lointaine. Ma cage. Avant, je la voyais comme un écrin. Maintenant, je compte les barreaux invisibles. Mon front s’appuie contre la vitre froide.

Il vivra, a dit Lorenzo. Un mal de tête. Des points de suture. C’est tout ? Une simple leçon ? La nausée monte, brûlante. Ce n’était pas une leçon. C’était une démonstration. De pouvoir. De cruauté calculée. Il a mesuré la force du coup. Il a vérifié son pouls. Il a orchestré le nettoyage. Une mise en scène parfaite. Luca n’était qu’un accessoire, un moyen de me parler, à moi. Le message est clair : regarde ce que ton désir de liberté provoque. Regarde l’homme propre saigner. Regarde-le être emporté comme un déchet.

Et toi, tu restes.

Ma main se serre en poing contre le verre.

Je ne peux pas rester ici. Je ne peux pas devenir ce fantôme. Mais fuir ? Maintenant ? Les clés ont disparu. Marco et les autres sont partout, yeux et oreilles de Lorenzo. La grille est surveillée. Mon visage est connu. Je n’ai pas d’argent, pas de téléphone. Lorenzo a dû tout anticiper. Il a dû savourer, en montant l’escalier plus tôt, l’idée que je tenterais peut-être, pour mieux goûter ma défaite.

La peur est un vieux compagnon. Je connais son goût métallique, son étreinte froide dans la poitrine. Mais là, sous la peur, quelque chose d’autre couve. Une colère sourde, nouée, honteuse. Une colère contre moi. Pour avoir cru. Pour avoir pensé que je pouvais arracher une page de ce livre maudit et en commencer un nouveau, propre. Pour avoir entraîné Luca dans cette ombre. Pour n’avoir pas vu que mon désir était le piège même que Lorenzo avait disposé.

Et une colère contre lui. Une haine si pure, si soudaine, qu’elle me fait trembler. Ce n’est plus la peur du mari. C’est la haine du geôlier. Du menteur. De l’homme qui a transformé un amour oui, c’était un amour, aussi tordu fût-il en ce dispositif de contrôle glacial.

La journée s’écoule, étrangement normale et totalement grotesque. Le déjeuner est servi dans la petite salle à manger. Un couvert pour une personne. Le mien. Lorenzo n’est pas là. Je mange. Chaque bouchée a le goût de la cendre, mais je mange. Je bois. Je dois rester forte. Je ne sais pas pour quoi, mais je dois rester forte.

L’après-midi, je me réfugie dans la bibliothèque. Je prends un livre au hasard. Les mots dansent devant mes yeux, sans sens. Je pense à l’hôpital. Où est-il ? Comment va-t-il ? Croit-il à la « mauvaise chute » ? M’en veut-il ? Me maudit-il ? L’idée qu’il puisse penser que je faisais partie du piège,

que j’étais un appât, me déchire.

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