Mag-log inSofia
Lorenzo se lève avec une grâce d'animal. Il écrase son cigare dans le cendrier, méticuleusement.
— Le public est arrivé, murmure-t-il.
Ses pas résonnent alors qu'il se dirige vers la porte. Il ne me jette pas un regard. Je ne suis plus sa femme, son trophée, son unique faiblesse. Je suis un spectateur. Un témoin. Le prix de la trahison.
La porte d'entrée claque en bas. Des voix étouffées montent. Deux. Celle, grave et contrôlée, de Lorenzo. Et une autre, que je reconnais trop bien, malgré la distance et les murs. Luca. Elle est crispée, tendue. Il ne sait pas. Mon Dieu, il ne sait pas qu'il marche dans une gueule de loup.
Les pas approchent dans l'escalier. Lourds. Déterminés. Lorenzo entre le premier, reprenant sa place face à moi. Il a ce petit sourire en coin, celui qui précède toujours la tempête.
Et puis Luca franchit le seuil.
Son regard me trouve immédiatement, plantée dans ce fauteuil qui n'est pas le mien, sous la lumière crue de l'écran d'ordinateur. Ses yeux, ces yeux honnêtes qui m'ont promise à une autre vie, s'écarquillent. De la surprise, de l'incompréhension, puis une lueur d'alerte immédiate. Il voit ma pâleur, ma rigidité, la terreur que je ne peux plus dissimuler.
— Sofia ? Qu'est-ce qui se passe ?
Lorenzo l'interrompt, d'une voix douce comme un poison.
— Procureur Conti. Quelle ponctualité. Ma femme a eu… une envie soudaine de consulter mes dossiers. Elle pensait que certains pourraient vous intéresser.
Il fait un geste élégant vers la clé USB, posée bien en évidence sur la table basse.
Le visage de Luca se fige. Son regard passe de la clé à moi, cherchant une confirmation, un signe. Je ne peux que fermer les yeux un instant, un imperceptible mouvement de tête. Fuis. C'est le seul message que je puisse lui envoyer. Fuis tout de suite.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, Rossi, dit Luca, la voix durcie, retrouvant son ton de procureur. Je suis ici parce que votre homme m'a appelé, disant que vous aviez des informations cruciales.
— Mais j'en ai, effectivement, rétorque Lorenzo. Une information cruciale. La voici.
Il se lève, prend la clé USB et la tend à Luca. Non, il ne la tend pas. Il la lui présente, comme on offre un cadeau empoisonné.
— Ma femme, poussée par un sentiment… confus, a tenté de copier des données sensibles ce soir. Pour vous les remettre, je présume. Elle a échoué, bien sûr. Mes systèmes sont… robustes. Mais l'intention était là. La trahison est consommée.
Luca ne prend pas la clé. Ses poings se serrent. Je vois les muscles de sa mâchoire se contracter.
— Qu'est-ce que vous lui avez fait ?
— Moi ? Rien. Je l'ai surprise. Je l'ai regardée. Et maintenant, je vous regarde, tous les deux. C'est un moment d'une rare clarté, vous ne trouvez pas ?
La voix de Lorenzo devient plus froide, tranchante comme une lame.
— Vous voyez, Conti, vous pensiez jouer au plus fin. Utiliser ma femme comme un levier. Vous pensiez qu'elle était votre faille. Mais vous n'avez jamais compris. Elle n'est pas une faille. Elle est un test. Et vous venez d'échouer, tous les deux.
Il se tourne vers moi, et son regard est enfin plein de cette chose que je redoutais : une colère si absolue qu'elle en est devenue calme.
— Tu voulais un héros, Sofia ? Un homme propre, qui ne sente pas le sang ? Regarde-le. Regarde le héros qui t'a poussée à détruire ton foyer, puis qui est venu, seul, naïf, se jeter dans la gueule du loup pour toi. C'est pathétique.
Luca fait un pas en avant.
— Laissez-la tranquille, Rossi. C'est moi que vous voulez.
— Je vous veux ? Non. Je veux que vous regardiez.
D'un mouvement trop rapide pour que quiconque puisse réagir, Lorenzo attrape le lourd cendrier en cristal sur son bureau et le fracasse sur le crâne de Luca.
Le bruit est atroce, un craquement sourd et humide. Luca s'effondre comme une masse, sans un cri, sur le tapis épais. Du sang coule déjà de sa tempe, une marée sombre et rapide.
Un hurlement se coince dans ma gorge. Je me lève, les jambes flageolantes, mais la voix de Lorenzo gèle mon sang.
— Assieds-toi.
Ce n'est pas un cri. C'est un ordre. Bas, glacial, chargé de toute l'autorité de son monde. Je me rassois, les mains tremblantes sur les accoudoirs, les yeux rivés sur le corps inerte de Luca.
Lorenzo se penche, vérifie le pouls de Luca avec une déconcertante précision médicale.
— Il vivra. Un mal de tête sévère, quelques points de suture. Une leçon, surtout.
Il se redresse et sonne un petit timbre sur son bureau. Marco apparaît dans l'encadrement de la porte, son visage de pierre ne trahissant aucune surprise.
— Le procureur Conti a fait une mauvaise chute en quittant la maison, annonce Lorenzo, en essuyant ses doigts tachés de sang avec un mouchoir immaculé. Conduis-le à l'hôpital. Loin d'ici. Et reste discret.
Marco hoche la tête, se penche et soulève le corps de Luca avec une force qui impressionne, le jetant sur son épaule comme un sac de grain. Il disparaît dans l'escalier.
Le silence retombe, plus lourd, plus épais, maintenant que le parfum du sang se mêle à celui du cigare.
Lorenzo se tourne vers moi. La pièce est redevenue notre royaume. Un royaume de cendres et de mensonges.
— Tu vois, mia Vita ? murmure-t-il en se rapprochant, son ombre m'engloutissant. Les héros tombent. Les princes charmants saignent. Ils sont fragiles. Moi…
Il pose une main sur mon épaule. Un geste de possession. De marquage.
— Moi, je reste.
Il se penche, ses lèvres effleurant mon oreille, dans un murmume qui est une promesse et un arrêt de mort.
— Et toi, tu restes avec moi. Jusqu'à la mort. Tu m'appartiens. Tu as essayé de voler, et tu as échoué. Maintenant, tu vas apprendre. Tu vas apprendre le vrai prix de la trahison. Pas dans la violence, Sofia. Dans le silence.
Il se redresse, son visage est un masque de douleur froide.
— À partir de maintenant, tu es un fantôme dans cette maison. Un fantôme que seul je peux voir.
Il sort, refermant la porte derrière lui. Je n'entends pas la clé tourner dans la serrure. Il n'en a pas besoin.
Je reste assise, le regard vide, fixant la tache de sang sombre sur le tapis beige. La tache est la seule preuve que Luca était vraiment là. Que ma rédemption a bien existé, un bref instant, avant de s'écraser sur le sol.
Le soleil commence à se lever, teintant la pièce d'une lueur orangée, maladive. La clé USB a disparu. Le corps de Luca a disparu. Ma liberté a disparu.
Il ne reste que moi. Et le silence.
Le vrai poids des clés n'était pas dans le métal. Il était dans le bruit qu'elles ne feraient plus jamais.
SofiaSperanza. Espoir. Notre fille a les yeux clairs de son père et mes cheveux noirs. Dès qu'elle ouvre les yeux, elle crie. Et Lorenzo, l'ancien parrain, celui qui faisait trembler des empires, se lève à trois heures du matin pour préparer des biberons.Je le regarde du lit, épuisée, amusée, amoureuse. Il tient le bébé maladroitement, comme une grenade dégoupillée. Il chante des berceuses napolitaines d'une voix fausse et grave. Speranza s'endort contre son torse, et il la repose dans le berceau avec des gestes d'orfèvre. Puis il se glisse contre moi, et nous nous écroulons, trop fatigués pour autre chose que dormir.Mais la routine est un poison lent. Plus de danger. Plus de complots. Plus de cette adrénaline qui nous soudait l'un à l'autre. Le désir s'émousse. Les futilités deviennent des montagnes. Nous nous disputons pour la vaisselle, pour le sel, pour un mot mal interprété. Un soir, je lui lance une assiette. Il la rattrape au vol, et nous restons là, tous les deux, haletants
SofiaL'atelier n'existe plus.Je regarde les murs blancs, et je ne reconnais rien. Les toiles sont lacérées. Les chevalets, brisés. Les pots de peinture éclatés contre le sol, comme des blessures ouvertes, rouges, bleues, noires. L'odeur de térébenthine me prend à la gorge, mais ce n'est rien comparé à la main de Lorenzo sur ma nuque. Ses doigts sont glacés. Son souffle contre mon oreille est celui d'un étranger.— Regarde ce que tu m'as obligé à faire.Sa voix n'est plus la sienne. C'est celle d'un homme qui a franchi une ligne que je ne savais même pas voir. Marco. Le nom claque dans ma tête comme une détonation. Marco qui lui a murmuré des poisons, qui a distillé le doute, qui m'a montrée en train de parler à Luca. Juste parler. Juste chercher de l'aide parce que je ne savais plus comment respirer dans cette cage dorée qui se refermait sur moi. Mais Lorenzo ne voit pas la nuance. Il ne voit que la trahison.— Je ne t'ai pas trahi.Ma voix tremble, et je la déteste pour ça. Ses doi
C'est Sofia. Et Luca.Ils sont dans un café. Celui du quartier. Le même où je l'avais emmenée, il y a une éternité, quand tout était plus simple, quand je croyais encore pouvoir la garder en dehors de tout ça, quand je pensais que notre histoire pouvait ressembler à une histoire normale. La photo est prise à travers la vitre. On voit la buée sur la vitre, ces petites gouttelettes de condensation qui brouillent légèrement les bords de l'image, créant un halo flou, presque onirique. Et leurs deux visages à l'intérieur, nets, éclairés par la lumière tamisée du lieu. Ils se font face. Ils sont penchés l'un vers l'autre, par-dessus
On reste là, enlacés, dans le chaos blanc de l'atelier. La peinture fraîche colle nos vêtements à notre peau. Le sol est jonché de pinceaux, de rouleaux, de traces de pas multicolores qui racontent notre bataille. Dehors, la neige s'est remise à tomber. Les flocons sont plus gros, plus lents, comme des plumes d'oie qui descendent doucement du ciel gris. Le monde est silencieux. Le cyclone est passé. Nous sommes dans l'œil. Dans le calme trompeur avant que le mur de vent ne revienne.Je le sais. Je le sens dans le fond de mon ventre, cette petite boule d'angoisse qui ne me quitte jamais vraiment. Elle est là, lovée dans mes entrailles, une présence froide et dure. Cette paix est un sursis. Rien de plus. Une pause entre deux actes de la tragédie. Mais pour l'instant, dans cet atelier blanc, avec ses bras autour de moi et la neige qui tombe dehors, avec l'odeur de l
Il hausse un sourcil, surpris. La ride entre ses yeux se creuse légèrement.— L'atelier ?— Il est sombre. Les murs sont tristes, d'un blanc sale qui a viré au gris avec les années, comme une dentelle qui aurait jauni. La peinture s'écaille par plaques, comme une peau malade qui se desquame. Il y a des traces de moisissure dans le coin près de la fenêtre, là où l'humidité s'infiltre depuis des années, dessinant des cartes de pays imaginaires en noir et vert. Je veux en faire un endroit où j'ai envie d'aller, pas un endroit où je me cache. Un lieu de création, de lumière, de vie. Pas un refuge pour mes peurs et mes angoisses. Tu m'aides ?
SofiaCe matin, le monde est blanc.La neige est tombée toute la nuit, silencieuse, obstinée. Une neige lourde, épaisse, qui s'accumule sur les branches des arbres jusqu'à les faire ployer, sur le toit de la maison jusqu'à recouvrir les tuiles sombres, sur la pelouse jusqu'à effacer toute trace de vert. Elle a étouffé les bruits du jardin. Plus de chant d'oiseau. Plus de craquement de branche. Plus de vent dans les feuilles mortes. Elle a recouvert la grille noire qui ressemble maintenant à une dentelle de fer forgé, un motif délicat et fragile pris dans la glace. Elle a gommé les angles trop durs de la maison, arrondi les arêtes, adouci les contours. Par la fenêtre, tout est doux, ouaté, i
SofiaJe baisse les yeux, jouant avec ma serviette. Je sens son regard peser sur moi, évaluant, jaugeant la véracité de mes mots.— Tu as besoin de repos, dit-il finalement, sa voix neutre. C’est sans doute mieux. Ces réceptions sont épuisantes. Tu resteras ici. Marco veillera sur toi.— Je n’ai pa
SofiaLa librairie est un lieu sombre et poussiéreux, sentant le vieux papier et la cire. C’est l’antithèse du monde clinquant de Lorenzo. Marco reste près de l’entrée, son imposante silhouette bloquant presque la lumière. Je m’enfonce dans les allées, entre des étagères montant jusqu’au plafond.A
Sofia Et puis, je le vois. Une lueur brève, au loin, près des arbres qui bordent la propriété. Une seule. Puis deux. Comme un signal.Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Il a trouvé la bague. Il est là.La fissure vient de s’élargir, et dans l’obscurité, je sens le vertige de l’abîme m’appeler
SofiaLes jours suivants sont un calvaire raffiné. Lorenzo a doublé ma garde rapprochée. Marco, un géant au visage de pierre, me suit partout, même dans les jardins. Mon téléphone a « accidentellement » cessé de fonctionner. Je suis coupée du monde, plus que jamais.Pourtant, une obsession germe en







