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CHAPITRE 5 : DÉSORDRES ET DESSERTS 2

Auteur: Darkness
last update Date de publication: 2025-12-09 06:34:30

CARLA

Ma chute le précipite. Il enfouit son visage dans mon cou, étouffant son propre grondement de bête contre ma peau. Je sens son corps se raidir, puis être parcouru de tremblements convulsifs. La chaleur qui m’inonde achève de me consumer de l’intérieur.

Pendant un long moment, il n’y a plus que le son de notre respiration haletante qui se calme peu à peu, mêlée au clignotement obstiné du néon. Le poids de son corps contre le mien est écrasant, réel, ancré. La folie se retire, laissant place à une lourde torpeur et à la conscience aiguë, glaciale, de l’endroit où nous sommes et de ce que nous venons de faire.

Il se redresse le premier, ses mains se posant de chaque côté de ma tête contre le sac de farine. Son regard parcourt mon visage, mes cheveux en désordre, mes lèvres gonflées, avec une intensité nouvelle, presque contemplative.

— Eh bien, dit-il enfin, sa voix encore empreinte de rauque. Voilà un dessert qui n’était pas sur la carte.

Le choc de ses mots, le retour à la réalité qu’ils signifient, me frappe comme une gifle. La torpeur se brise. Je le repousse soudain, les mains contre sa poitrine.

— Laisse-moi.

Ma voix est froide, coupante. L’opposé exact de la chaleur qui régnait ici il y a trente secondes. Il recule, me libérant, son expression devenant instantanément plus neutre, plus lisible. Je me baisse, ramasse mon pantalon de chef avec des gestes saccadés, évitant son regard. Mes mains tremblent en reboutonnant la lourde veste. Chaque bouton est une victoire sur le chaos. Je me sens vulnérable, exposée, idiote. J’ai couché avec le critique qui devait noter mon restaurant. Au milieu des sacs de farine. Sous le regard de ma grand-mère.

— Carla…

— Non, coupé-je, sans le regarder. Pas un mot. Sors. Va finir ton dîner. Ou pars. Je m’en fiche.

Je tourne le dos, m’occupant de remettre de l’ordre dans mes vêtements, dans mes cheveux. J’entends derrière moi le bruit de son pantalon qu’il remet, de sa ceinture qu’il boucle. Le silence est épais, gêné, lourd de tout ce qui n’est pas dit.

Puis, ses pas s’éloignent. La porte de la réserve grince. Il est parti.

Je reste là, adossée au sac de farine, les yeux fermés, essayant de retrouver mon souffle, mon équilibre, mon esprit. L’odeur de lui est partout sur moi, mêlée à celle de la farine et de la sueur. Mon corps entier hurle encore de la violence du plaisir, mais mon cerveau est une tempête de regrets et de questions hystériques.

Que viens-je de faire ? Mon restaurant… l’étoile… tout est fichu. Pire : il va écrire quelque chose. Il va raconter. Ou pire, il ne dira rien, et son article sera un chef-d’œuvre d’ironie méprisante.

Je me redresse d’un coup, les poings serrés. Non. Je ne vais pas rester plantée là à me morfondre. Je suis Carla Mercier. Chef propriétaire de L’Éclat. Je viens de commettre la plus grosse erreur de ma carrière, mais je ne vais pas la laisser pourrir le reste de la soirée.

Je passe la tête sous le robinet d’évier industriel, l’eau glacée me mordant le cuir chevelu et me ramenant à la réalité avec une brutalité salutaire. J’essuie mon visage avec un torchon propre, fixe mon reflet dans l’inox terni du placard. Mes yeux sont trop brillants, mes lèvres trop rouges. Mais il y a de la détermination qui revient dans mon regard. Une rage froide, différente de celle de tout à l’heure.

Je repousse la porte de la réserve et je rejoins le feu de l’action en cuisine.

Antoine me jette un regard affolé.

— Chef ! On a perdu le rythme sur les magrets, le service traîne, et… et Monsieur Lambert est revenu à sa table. Il a demandé… le plateau de fromages.

Je le regarde, et un sourire étrange, presque dangereux, se dessine sur mes lèvres.

— Parfait. Donne-lui le meilleur de notre affinage. Et prépare le café. Le vrai. Celui de la réserve privée.

Antoine cligne des yeux, déconcerté par mon calme soudain.

— Oui, Chef.

Je prends ma place au passe, inspecte les assiettes. Le désastre du soufflé est loin. Maintenant, c’est la guerre. Une guerre que je viens peut-être de perdre sur un front, mais pas sur tous. Je vais lui servir le meilleur fromage, le café le plus parfait, la mignardise la plus divine qu’il ait jamais goûtée. Je vais l’éblouir malgré tout. Malgré moi.

Et demain, quoi qu’il écrive, il saura. Il saura qu’il a croisé une chef qui ne s’effondre pas, même quand son soufflé, et peut-être sa vie professionnelle, s’écroulent. Même quand elle vient de se vautrer dans la farine avec le critique le plus redouté de la région.

Je lance un ordre d’une voix claire, qui porte dans toute la cuisine.

— On se concentre ! La soirée n’est pas finie. Service !

Et je me mets à travailler comme une damnée, chaque mouvement un exorcisme, chaque plat une revanche silencieuse contre le goût de gingembre et de sel qui persiste sur ma langue.

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