INICIAR SESIÓNMathis.— Je le sais ! hurle-t-il soudain, et le son est si fort, si désespéré, qu’il fait reculer Antoine. Je le sais mieux que quiconque ! Je n’ai aucun droit. J’ai tout gâché. J’ai été lâche, cruel, stupide. Je t’ai traitée d’eau plate alors que tu es un océan. Un océan de feu et de sel et de colère et de vie, et j’ai eu peur ! J’ai eu peur de me noyer !Il avance d’un pas, chancelant. L’odeur du gin, cette fois, est bien là, mais noyée dans celle de la sueur et de l’angoisse.— Mais lui ? lance-t-il avec un mépris déchirant en jetant un nouveau regard à Antoine, qui est maintenant blême. Lui, il n’a pas peur de toi, parce qu’il ne te voit pas ! Il voit une jolie artisanale, une copine sympa pour partager son reblochon ! Il ne voit pas la tornade. Il ne veut pas la voir. Il veut du calme. De la douceur. De la neutralité.— Taisez-vous ! crie Antoine, retrouvant son courage. Clara, je vais appeler la…— NON !Ce cri, c’est Mathis et moi, en même temps. Nos regards se croisent, et da
CLARALa porte d’Antoine s’est refermée sur un monde feutré, chaleureux, qui sent le bois ciré, la cire d’abeille et, bien sûr, le fromage. Un sanctuaire. L’antithèse parfaite de l’agression contrôlée de Mathis L. ou de l’âpreté bruyante de La Braise. Je me sens presque étourdie par cette sérénité.Antoine sourit, un peu nerveux.— Contente que tu aies pu venir. Vraiment.— Contente d’être là, dis-je, et la surprise, c’est que c’est vrai.Pendant une heure, c’est parfait. Simple. Il me fait goûter le fromage de brebis promis – un « Bethmale » corsé, aux notes de noisette et de cave humide – avec un confit d’oignons qu’il a fait lui-même. Nous parlons affinage, saisons du lait, terroirs. Nous parlons de la difficulté de tenir un commerce d’artisan aujourd’hui. Il écoute, vraiment. Il ne cherche pas à briller, à analyser, à déconstruire. Il partage. C’est reposant. C’est sain.Et pourtant.Au fond de moi, une petite sonnette d’alarme tinte, faible mais insistante. C’est trop doux. Trop
MATHISJe suis planté comme un poteau idiot dans l’obscurité gluante de la ruelle en face de La Braise. Mes chaussures en cuir italien absorbent une flaque d’eau douteuse, mais je ne les sens pas. Je ne sens que cette brûlure au plexus, cette compression absurde de la cage thoracique.Elle sort.Et elle est… transformée.Ce n’est plus la guerrière en jean et t-shirt taché de marc de café. Elle porte une robe simple, noire, qui épouse des courbes que je n’avais qu’entrevues sous les tabliers épais. Ses cheveux, toujours sauvages, sont retenus par une simple barrette, dégageant la ligne de sa nuque. Elle a mis du rouge à lèvres. Un rouge sombre, presque violacé, qui fait ressembler sa bouche à une blessure magnétique. Une bouche que j’ai insultée. Que je voulais goûter jusqu’à l’étouffement.Elle ferme le rideau de fer avec une clé démesurée. Le grincement me racle l’âme. Elle le secoue une fois, pour vérifier. Un geste pratique, quotidien. Et pourtant, sous mes yeux, il devient un ritu
CLARALa porte du café claque derrière la dernière cliente. Le silence qui suit est lourd, physique. Je m’adosse au comptoir, les paumes à plat sur le bois rayé. La journée a été un long grincement de dents, un effort continu pour sourire, pour servir, pour être cette Clara compétente et neutre qui n’a pas crié, qui n’a pas pleuré, qui n’a pas lancé une tasse à la tête d’un homme en costume trop cher.Ses mots résonnent encore. Une eau plate.Je les ai reçus comme un coup de poing dans le plexus. Pire qu’une insulte. Une constatation. Une vérité atrocement juste, jetée par le seul homme qui ait jamais semblé voir autre chose en moi. J’ai cru lire de la curiosité, du défi, peut-être même une forme d’attirance brute dans son regard. Et je n’étais qu’un point de comparaison. Un repoussoir fade pour faire briller l’éclat sauvage d’une autre.Je ferme les yeux, serre les paupières jusqu’à voir des éclats. La colère est tombée, brûlée toute la nuit. Il ne reste qu’une cendre froide, une fat
MATHISLe scotch a un goût de cendres.Je le laisse glisser dans ma gorge, brûlant et inutile. Les murs de bois sombre du club semblent se resserrer, étouffants. Le fauteuil en cuir, autrefois un refuge, devient un piège. Chaque bruit feutré , le cliquetis d’un verre, le froissement d’un journal , est une agression. Ma propre peau me semble trop étroite, un costume mal taillé pour une agitation nouvelle, une douleur sourde que je ne sais pas nommer.Elle. Je ne prononce même pas son nom dans ma tête, c’est une onde de choc. C’est l’écho de sa voix, rauque de colère et de passion. C’est le souvenir physique, net, tranchant, de son corps contre le mien dans la pénombre de la réserve. L’odeur de la terre, du métal, et d’elle — un mélange de sueur, de sel et de quelque chose de vert, de vivace.Je ferme les yeux. Le protocole est en panne. La machine à classer est grippée, submergée par un flot de données incohérentes, contradictoires, insupportables.Je revois Elodie, ce matin au marché.
MATHISJe suis assis à mon bureau, un bureau minimaliste en acier et verre, dans un loft trop vaste pour un homme seul. La lumière du matin, froide et nette, coupe la pièce en deux. D’un côté, l’ordre. De l’autre, l’ordre aussi. C’est tout ce que je sais faire, depuis toujours : cataloguer, analyser, ranger. Les émotions, les gens, les plats. Tout doit rentrer dans une case avec une étiquette lisible.Ma journée commence par un rituel immuable. Café filtre, un seul. Toasts grillés à point, sans beurre. J’ouvre mon ordinateur et je parcours les mails. Des invitations, des communiqués de presse, des sollicitations de restaurateurs qui espèrent une mention, un article, une grâce. Je les traite avec une efficacité désincarnée. Oui. Non. Peut-être. Des mots qui n’engagent à rien.Je suis Mathis L. Critique gastronomique. Mon nom seul fait frémir les toques et pâlir les propriétaires. Je suis célèbre pour ma plume acérée, mon œil infaillible, mon palais impitoyable. Je suis l’homme qui peut







