LOGINAndreïJe les vois depuis la fenêtre de mon bureau.Kirill est là, dans le petit jardin derrière le club. Il est venu sans prévenir, comme toujours, comme si c'était son droit, comme si cette maison, ce jardin, cette femme lui appartenaient. Sasha est avec lui, assise sur le banc sous le cerisier qui ne fleurira pas cette année. Elle porte une robe légère, bleue comme un ciel d'été, que je ne lui ai jamais vue.Ils parlent. Elle penche la tête vers lui, ses cheveux tombent sur son épaule, cachent une partie de son visage. Lui, il la regarde avec cette intensité qui me rend fou, ces yeux clairs qui ne voient qu'elle, cette dévotion de chien fidèle. Il dit quelque chose. Et elle rit.Elle rit.Le bruit ne traverse pas la vitre, mais je le vois. Je vois ses épaules qui bougent, sa bouche qui s'ouvre, ses ye
SashaLa nuit est revenue. Noire, épaisse, interminable comme toutes les nuits depuis des mois. Je suis couchée sur le côté, les genoux remontés contre ma poitrine, les bras autour de mes jambes. La position du fœtus. La position de la peur. Andreï est à côté de moi, allongé sur le dos, les bras le long du corps. Il ne me touche pas.Nous avons recommencé à dormir dans le même lit. Pas par désir. Pas par amour. Par nécessité. Parce que la nuit est trop grande, trop vide, trop terrifiante quand on la traverse seul. Parce que même un corps haï est un corps. Parce que même une présence redoutée est une présence.Le sommeil vient lentement. Il rampe sur moi comme une ombre, m'engloutit par les pieds, remonte le long de mes jambes, de mon ventre, de ma poitrine. Je lutte un peu, par habitude, pa
AndreïLe soir est tombé depuis longtemps. La maison est silencieuse, juste le vent qui souffle dehors, juste le tic-tac de l'horloge dans le couloir, juste nos deux respirations dans l'obscurité. Nous sommes assis sur le canapé, côte à côte, sans nous toucher. La télévision est allumée, le son coupé, les images défilent, fantômes de couleurs sur nos visages.Elle regarde l'écran. Moi, je la regarde elle. Je regarde son profil découpé par la lueur bleutée, la courbe de sa joue, la ligne de sa mâchoire, la pulsation minuscule qui bat sous la peau de sa tempe. Je voudrais tendre la main. Je voudrais effleurer sa joue, repousser une mèche derrière son oreille, sentir la chaleur de sa peau sous mes doigts. Mais je ne bouge pas. Je n'ai plus le droit de toucher sans demander. Je n'ai plus le droit de prendre sans offrir.
AndreïJe commence par des fleurs.Pas des roses rouges. Les roses rouges, c'est trop. C'est la passion, le désir, la possession. Je ne veux plus rien posséder. Je ne veux plus rien exiger. Alors j'achète des pivoines. Blanches, avec un cœur rose pâle, qui éclosent lentement, qui ne se fanent pas tout de suite, qui demandent de la patience. Comme elle. Comme nous. Comme ce que j'essaie de construire.Je les dépose sur la table de la cuisine, pas sur sa table de nuit. Je ne veux pas l'envahir. Je ne veux pas qu'elle se réveille avec mes fleurs à côté du visage, comme une obligation, comme une pression, comme un reproche déguisé. Je veux qu'elle les découvre, qu'elle s'arrête, qu'elle se demande qui les a mises là. Je veux qu'elle sache que c'est moi, mais qu'elle ne se sente pas forcée de dire merci.Elle entre
AndreïIl est revenu.Sergueï me l'a dit ce matin, dans mon bureau, la voix basse, le regard inquiet. Il ne parle jamais d'une voix basse, Sergueï. Il gueule, il jure, il éructe. Mais ce matin, il parlait tout bas, presque en chuchotant, comme si les murs avaient des oreilles, comme si le nom lui-même était une malédiction qu'il ne fallait pas prononcer à voix haute.Dimitri.Il a été aperçu dans le quartier. D'abord par des commerçants, qui ont signalé un homme qui traînait, qui observait, qui ne consommait rien. Ensuite par une des filles du club, qui l'a vu dans la ruelle derrière le Diamond, adossé au mur, une cigarette aux lèvres, les yeux fixés sur la porte des coulisses. Enfin par Irina, qui l'a reconnu formellement sur les photos de surveillance, sa silhouette massive, son crâne rasé, ses yeux froids de poisson mort.La rage monte en moi comme une marée noire, comme une lave brûlante, comme un poison foudroyant. J'attrape le téléphone, je hurle des ordres, je poste des hommes
SashaJe retourne au Diamond.La décision a mis des semaines à mûrir, des nuits à se former, des larmes à s'imposer. Ce matin, je me suis levée, je me suis regardée dans le miroir, et j'ai vu quelqu'un. Pas la femme d'avant. Pas la femme brisée. Quelqu'un de nouveau, que je ne connais pas encore, mais qui a décidé de se battre.Léna m'accompagne. Elle a passé la nuit ici, dans le canapé du salon, parce qu'elle ne voulait pas me laisser seule avant ce jour. Depuis l'aube, elle m'aide à m'habiller, à me coiffer, à trouver une robe qui ne me serre pas trop, qui ne me donne pas l'air trop maigre, trop pâle, trop malade.Je ne danse plus.Mon corps a oublié. Mes muscles se sont atrophiés pendant les longues semaines alitées. Mes jambes ne me portent qu'à peine, mes bras sont lourds, mon dos me fait mal. Mais ce n'est pas seulement le corps qui a oublié. C'est le cœur. La danse était une joie. La danse était une liberté. La danse était un langage. Aujourd'hui, je n'ai plus rien à dire avec
SashaIl m'attire contre lui, m'embrasse sur le front. Un geste tendre, presque paternel, qui me fait fondre.— Sasha, dit-il doucement. Je ne sais pas dire les mots. Je ne sais pas ce que c'est, l'amour. Mais ce qu
LénaJe danse. Je danse comme toutes les nuits, le corps qui bouge au rythme de la musique, l'esprit ailleurs. Mais ce soir, je danse différemment. Parce que tout à l'heure, je l'ai vue. Sasha. En robe rouge
SashaLa voiture glisse dans les rues de Saint-Pétersbourg. La Maybach est silencieuse, confortable, climatisée. Viktor conduit sans un mot, comme toujours. Andreï tient ma main dans la sienne, ses doigts caressant machinalement la bague qu'il m'a offerte.
SashaJe bois. Le champagne est frais, pétillant, absurde. On mange en silence, assises par terre, adossées au lit, comme des gamines lors d'une soirée pyjama qui aurait mal tourné.— Il t'a parlé, finit par dire Lena, la bouche pleine. Vraiment parlé. Personne ne fait ça, ici. Les mecs comme lui,







