LOGINAlbaLa voix de mon père dans le couloir est un bourdonnement étouffé, pressé. Il parle au médecin. Il décrit les symptômes. Agitation. Détérioration. Comportement erratique.Chaque mot est un clou qui enfonce le couvercle de ma cage.Ma mère est toujours là, dans l’embrasure. Ses larmes silencieuses sont plus accusatrices qu’un cri. Elle voit une crise à apaiser. Elle ne voit pas la chrysalide qui se fend.La fournaise en moi se calme, non pas en s’éteignant, mais en se concentrant. Elle devient un noyau de décision, brûlant et dur. Le voile des forêts fantômes ne disparaît pas, il s’épaissit. L’odeur de la pièce – poussière, coton, peur – recule. Je sens l’humus, la sève, l’air nocturne mordant. Et autre chose. Une réponse. Un murmure dans l’os et le sang qui n’appartient pas à ce lieu.Tiens bon.Ce n’est pas une voix. C’est une certitude qui dépose son poids dans ma poitrine. Lourd. Réel.— Ils vont t’aider, ma chérie, chuchote ma mère, avançant d’un pas timide. Le docteur va veni
AlbaLa cage craque. Littéralement.C’est la troisième nuit que la chaleur me réveille en sursaut, le corps en feu, les sens hurlants. Cette fois, c’est pire. L’odeur de mon père, de l’autre côté du couloir, est une intrusion insupportable. Le bruit de la ventilation est un grondement assourdissant. La texture du coton de mes draps sur ma peau est devenue une torture, trop douce, trop étouffante.Je me lève, les jambes molles. Je ne pense pas. J’agis.Je marche jusqu’au mur, là où est accrochée une vieille affiche d’un film d’amour que j’aimais à quinze ans. Je saisis le bord du papier glacé. Et je déchire. Le son déchiquette le silence. Un long lambeau vient dans ma main.Le soulagement est immédiat, infime, mais réel. Un acte. Une violence.Je continue. L’affiche suivante. Un cri étouffé monte dans ma gorge tandis que je lacère les visages souriants, les paysages idéalisés. Des fragments tombent comme des plumes mortes.La poignée de ma porte tourne. La lumière du couloir inonde la
AlbaLa chaleur revient. Elle n’est plus un incident isolé dans le bureau tiède du psychologue. C’est un soleil noir qui s’allume sous ma peau, à intervalles imprévisibles, et qui brûle tout sur son passage.Je suis dans ma chambre, penchée sur un manuel d’histoire que je ne lis pas. Soudain, c’est là. Une vague liquide et lourde qui monte du bas de mon ventre, irradie dans mes membres, fait battre mes tempes à un rythme primal. Ma respiration se bloque. La pièce tourne, les couleurs se font plus vives, plus criardes. L’odeur de la cire sur le parquet devient agressive, celle du détergent utilisé par ma mère pour laver mes draps, écœurante.Je me lève, chancelante, et je vais à la fenêtre. Je l’ouvre toute grande, aspirant l’air frais de la nuit de banlieue. Il est fade, trafiqué, pollué par les émanations lointaines des voitures. Il n’étouffe pas le feu. Il l’attise.Mes paumes sont moites. Je les presse contre le métal froid de la fenêtre. Une image violente et précise me traverse l
AlbaLe voyage est un tunnel de silence. Chaque kilomètre avalé est une pelletée de terre jetée sur ce que j’étais. Je regarde défiler la nuit par la vitre, mon reflet fantomatique se superpose aux arbres, aux champs. Une étrangère aux yeux noyés.— Tu vas voir, Alba, dit ma mère sans se retourner. Une fois à la maison, après une bonne nuit de sommeil, les choses te paraîtront plus claires.Sa voix est douce, pleine d’une espérance épuisée. Elle cherche à reconstruire le pont que j’ai brûlé. Mais il n’y a plus de rive en moi.Je ne réponds pas. Les mots sont des traîtres. Ils ne serviraient qu’à creuser l’abîme.Mon père conduit, raide, les mains crispées sur le volant à dix heures dix. Son regard dans le rétroviseur me frôle parfois, chargé d’une inquiétude qui ressemble à de la colère rentrée. La colère de l’impuissance.La maison, quand nous y entrons, est un musée. Tout est à sa place, immuable, propre, silencieux. L’odeur de cire et de propre me frappe comme un reproche. Je monte
AlbaLes mots sont faibles, pitoyables. Je les sens mourir dans l’air, écrasés par le poids de leur anxiété, de leur certitude d’agir pour mon bien.— Ce n’est pas une question de vouloir, dit ma mère, les larmes ruisselant sur son visage. Regarde-toi ! Tu n’es pas toi-même. Tu es sous une influence… malsaine. Tu as besoin de revenir chez toi, dans ton environnement, pour retrouver la tête.— C’est ici que je me suis trouvée ! m’écrié-je, désespérée. C’est ici que je me suis sentie vivante pour la première fois !— Vivante ? En tuant un animal ? En courant la nuit avec un homme qui a l’âge d’être ton père ? C’est ça, être vivante ? crie mon père, au bord des larmes lui aussi. C’est de la folie, Alba ! De la pure folie !Je me tourne vers Adriel. Un appel au secours muet. Dis quelque chose. Combats pour moi.Il me regarde. Et dans ses yeux, il n’y a plus la lueur sauvage de la forêt. Il y a une tristesse infinie, et une acceptation qui me brise le cœur. Il hoche imperceptiblement la tê
AlbaLe sang se retire de mes veines, laissant un froid de pierre à la place. Ce n’est pas la surprise. C’est la confirmation d’une terreur sourde qui m’habitait depuis mon retour. La réalisation du coup qu’elle a préparé dans l’ombre, pendant que je me croyais en sécurité, transformée, dans cette chambre.Samantha m’a vue. Son regard a trouvé le mien dans la pénombre. Ce n’était pas un hasard. C’était une démonstration. Regarde, disait ce regard. Regarde ce que j’ai le pouvoir de faire.Je me retourne d’un bloc, le souffle coupé. Adriel est déjà éveillé. Il n’a pas bougé, mais ses yeux sont grands ouverts, fixant les braises mourantes. Il a entendu. Il sait.— Ils sont là, dis-je, la voix étranglée.Il ne répond pas tout de suite. Il ferme les yeux, comme pour contenir une colère trop vaste. Un muscle tressaute sur sa mâchoire.— Samantha, finit-il par murmurer. Elle les a appelés...elle a été rapide... Efficace.Il se lève avec une lenteur calculée, une force retenue qui fait paraî







