Mag-log inSophia Mathéo sourit. Un sourire lent, dangereux, qui ne monte pas jusqu'à ses yeux.— Non. Rien à dire. Je viens juste boire un verre. C'est interdit, maintenant ?— Assieds-toi, dis-je.Je tire une chaise. Il hésite une seconde, puis s'assoit. À côté de moi, face à Julien. La table est trop petite pour nous trois. L'air est trop lourd, trop chargé d'électricité.— Je vous présente ? demande Julien avec ironie. Ou vous vous connaissez déjà ?Mathéo le regarde. Sans répondre.— On se connaît, dis-je.— Ah oui ? D'où ?— D'avant.Julien hausse un sourcil. Il regarde Mathéo, puis moi, puis de nouveau Mathéo. Les pièces du puzzle s'assemblent dans sa tête. Je vois le moment exact où il comprend. La lueur dans ses yeux. La jalousie qui s'allume.— Ah, fait-il. D'avant. Je vois.— Qu'est-ce que tu vois ? demande Mathéo. Sa voix est douce, trop douce. La douceur avant la tempête.— Que t'as pas perdu de temps. À peine revenue, elle se tape déjà le bad boy du village. Félicitations.Je pose
SofiaJe rentre chez ma mère en début d'après-midi. La lumière est douce, cette lumière d'automne qui rend tout plus beau, plus mélancolique. Mes jambes sont lourdes, mon corps fatigué de toutes ces nuits avec lui, de toutes ces heures à nous aimer, à nous découvrir, à nous consumer.Ma mère est dans la cuisine. Elle prépare une tarte. Les gestes mécaniques, le regard absent. Elle ne se retourne pas quand j'entre.— Maman ?— Il y a quelqu'un pour toi, dit-elle sans se retourner.Son ton est étrange. Neutre, mais trop neutre. Comme quand elle s'apprête à annoncer une mauvaise nouvelle sans vouloir en porter la responsabilité.— Qui ?— Julien. Il t'attend dehors.Julien.Le prénom flotte dans l'air, chargé de sous-entendus. Julien Marchand. Mon voisin d'enfance. Celui avec qui je jouais aux billes, celui qui me tirait les nattes, celui qui, à quatorze ans, m'avait embrassée derrière l'école. Un baiser maladroit, timide, oubliable.Pourquoi est-il là ?Je sors. Il est adossé à sa camio
MathéoElle dort.Je ne dors pas. Je ne dors jamais beaucoup, de toute façon. Mais ce soir, c'est pire. Ce soir, je repense à ce qu'elle m'a dit. Les hommes. Les autres hommes.Je sais que c'est stupide. Je sais que je n'ai pas le droit d'être jaloux. Dix ans sans elle, dix ans où elle vivait sa vie pendant que je pourrissais la mienne. Bien sûr qu'il y a eu d'autres hommes. Bien sûr qu'elle a cherché du réconfort, de l'affection, de l'amour ailleurs.Mais ça me tue.Chaque fois que j'imagine un autre homme la touchant, l'embrassant, la prenant, j'ai envie de tuer. J'ai envie de fracasser des murs. J'ai envie de hurler.Je me lève. Je vais dans l'atelier. Je regarde son portrait, éclairé par la lune à travers la fenêtre. Elle est si belle. Si pure. Comment a-t-elle pu se donner à d'autres ?Je suis un imbécile. Un sale jaloux. Un possessif maladif.Mais c'est plus fort que moi.Je retourne dans la chambre. Elle a bougé dans son sommeil, découvert son épaule, la naissance de son sein.
Sophia C'est un homme violent, dangereux. Et Mathéo... Mathéo a hérité de lui.— Non.— Comment ça, non ?— Mathéo n'est pas son père. Mathéo s'est battu toute sa vie pour ne pas devenir son père. Et toi, comme les autres, tu le juges sans le connaître.Ma mère recule d'un pas, comme si je l'avais frappée.— Je le connais depuis qu'il est né.— Tu connais sa réputation. Tu connais les histoires qu'on raconte sur lui. Tu ne le connais pas, lui.— Et toi, tu le connais ?— Oui.— En une nuit ?— En dix ans d'absence et une nuit de vérité.Le silence s'installe entre nous. Un silence lourd, chargé de tout ce qui n'a pas été dit depuis mon retour.— Je veux juste te protéger, murmure ma mère.— Je n'ai plus besoin d'être protégée, maman. J'ai appris à me défendre toute seule.Je passe devant elle. Je monte dans ma chambre. Je m'assieds sur mon lit, le cœur battant, les mains tremblantes.Je déteste me disputer avec ma mère. Je déteste cette impression de la trahir, de la décevoir, de lui
Mon doigt suit une cicatrice plus récente, encore rosée, sur son poignet.Elle hésite.— Je suis tombée.— Sofia.— Quoi ?— Ne mens pas.Elle détourne les yeux.— Ce n'est rien.Je prends son poignet. Je porte la cicatrice à mes lèvres. Je l'embrasse doucement.— Ne me mens pas, répété-je. Pas toi. Pas à moi.Elle ferme les yeux. Une autre larme glisse.— La ville, souffle-t-elle. Les premiers temps. C'était dur. Très dur. Je me sentais seule. Perdue. J'ai fait des bêtises. Je me suis fait du mal.— Pourquoi ?— Pour sentir quelque chose. Pour exister. Pour me prouver que j'étais vivante, même si je souffrais.Je l'attire contre moi. Je la serre fort. Je sens ses tremblements, ses sanglots étouffés contre ma poitrine.— Plus jamais, dis-je. Plus jamais tu ne feras ça. Plus jamais tu ne seras seule.— Tu ne peux pas le promettre.— Je peux. Je le promets.Elle lève les yeux vers moi. Rouges, gonflés, mais brillants d'une lumière nouvelle.— Tu es fou.— Oui. Fou de toi.Je la soulève
Mathéo Je la regarde dormir.La lumière de l'aube filtre à travers les carreaux sales, dessine des ombres sur son visage. Elle a les traits détendus, la bouche entrouverte, les cheveux répandus sur mon oreiller comme une promesse. Elle est belle. Plus belle que dans mes souvenirs. Plus belle que dans mes rêves.Je n'aurais pas dû la laisser revenir dans ma vie.Je n'aurais pas dû la toucher, l'embrasser, la prendre. Je n'aurais pas dû lui montrer qui je suis vraiment. Parce que maintenant, je sais que je ne pourrai plus m'en passer. Maintenant, je sais que si elle repart, cette fois, elle m'emportera avec elle. Elle m'arrachera le cœur, les tripes, l'âme. Et il ne restera rien.Sa main bouge dans son sommeil. Elle cherche mon corps, le trouve, s'y accroche. Même endormie, elle s'agrippe à moi. Même inconsciente, elle a besoin de ma chaleur.Je repense à la veille. À notre première fois, contre ce mur. À la rage qui m'habitait, à la violence de mes gestes. J'en ai honte, maintenant. H