LOGINMon doigt suit une cicatrice plus récente, encore rosée, sur son poignet.
Elle hésite.
— Je suis tombée.
— Sofia.
— Quoi ?
— Ne mens pas.
Elle détourne les yeux.
— Ce n'est rien.
Je prends son poignet. Je porte la cicatrice à mes lèvres. Je l'embrasse doucement.
— Ne me mens pas, répété-je. Pas toi. Pas à moi.
Elle ferme les yeux. Une autre larme glisse.
— La ville, souffle-t-elle. Les premiers temps. C'était dur. Très dur. Je me sentais seule. Perdue. J'ai fait des bêtises. Je me suis fait du mal.
— Pourquoi ?
— Pour sentir quelque chose. Pour exister. Pour me prouver que j'étais vivante, même si je souffrais.
Je l'attire contre moi. Je la serre fort. Je sens ses tremblements, ses sanglots étouffés contre ma poitrine.
— Plus jamais, dis-je. Plus jamais tu ne feras ça. Plus jamais tu ne seras seule.
— Tu ne peux pas le promettre.
— Je peux. Je le promets.
Elle lève les yeux vers moi. Rouges, gonflés, mais brillants d'une lumière nouvelle.
— Tu es fou.
— Oui. Fou de toi.
Je la soulève dans mes bras. Je la porte jusqu'au lit. Je l'allonge avec douceur. Je contemple son corps, ses cicatrices, ses failles. Je les embrasse toutes. Chaque marque. Chaque souvenir douloureux. Je les embrasse comme on prie, comme on guérit, comme on aime.
Elle gémit sous mes lèvres. Ses mains caressent mes cheveux, mon dos, mes épaules.
— Mathéo, murmure-t-elle.
— Je suis là.
— Prends-moi. Doucement.
J'obéis.
Je la prends avec une lenteur infinie, une dévotion absolue. Chaque mouvement est une caresse, chaque poussée une déclaration. Je la regarde dans les yeux tandis que je la pénètre, tandis que je la comble, tandis que je la fais mienne.
Elle jouit la première, un cri étouffé, les ongles dans mon dos. Je la suis peu après, le visage enfoui dans son cou, son nom sur mes lèvres comme une prière.
Après, nous restons enlacés. Moites, fatigués, comblés.
— Il est quelle heure ? demande-t-elle.
— Aucune idée. Je m'en fous.
— Ma mère va s'inquiéter.
— Ta mère sait où tu es.
— Elle va penser...
— Elle pensera ce qu'elle veut. Je m'en fous.
Elle rit doucement.
— Tu te fous de beaucoup de choses.
— De tout, sauf de toi.
Elle se tourne vers moi. Ses yeux sont sérieux.
— C'est vrai ?
— Quoi ?
— Tu te fous de tout sauf de moi ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Je réfléchis une seconde. Je cherche les mots justes, ceux qui ne feront pas trop peur, ceux qui ne sonneront pas faux.
— Parce que tu es la seule personne qui m'ait jamais regardé comme si j'étais humain. Même avant. Même quand on était gamins. Tu me regardais, et je n'étais pas le fils de l'ivrogne, pas le voyou, pas la terreur du village. J'étais juste Mathéo. Et ça me suffisait.
Elle pose sa main sur ma joue.
— Tu es humain, Mathéo. Tu es même plus humain que la plupart des gens que j'ai rencontrés.
— Parce que je souffre ?
— Parce que tu ressens. Parce que tu aimes. Parce que tu as peur.
— J'ai toujours peur.
— De quoi ?
— De te perdre. Maintenant que je t'ai retrouvée, j'ai peur de te perdre à chaque seconde.
Elle se rapproche. Elle colle son front contre le mien.
— Je suis là. Je ne pars pas.
— Tu ne peux pas le promettre.
— Je peux. Je le promets.
Ses mots, les mêmes que les miens plus tôt. Son écho. Sa promesse.
Je l'embrasse. Longuement. Profondément. Je veux graver ce moment dans ma mémoire, dans ma chair, dans mon âme. Je veux me souvenir de cet instant précis où j'ai cru, pour la première fois de ma vie, que le bonheur était possible.
Sofia
— Tu as passé la nuit chez lui, n'est-ce pas ?
Ma mère n'a même pas attendu que je franchisse le seuil. Elle était là, dans l'encadrement de la porte, les bras croisés, le visage fermé.
— Bonjour, maman.
— Ne change pas de sujet, Sofia.
Je soupire. Je pose mon sac. Je me plante devant elle.
— Oui. J'ai passé la nuit chez Mathéo.
— Tu sais ce que les gens vont dire ?
— Je m'en fous.
— Tu devrais pas. C'est un petit village. Les gens parlent. Les gens jugent.
— Les gens ont toujours parlé. Les gens ont toujours jugé. Je suis partie à cause de ça, tu te souviens ? À cause de leurs regards, de leurs chuchotements, de leurs "qu'est-ce que va penser le voisinage".
Ma mère encaisse le choc sans broncher. Elle me regarde avec ses yeux fatigués, ceux qui ont trop vu, trop supporté, trop encaissé.
— Mathéo n'est pas un garçon pour toi.
— Tu me l'as déjà dit.
— Je le répète. Son père est sorti de prison.
EnzoJe suis resté à genoux un long moment. Le temps s'était dilué, avait perdu toute signification, toute consistance. Il n'y avait plus que cet instant. Cette posture. Ce parquet froid sous mes genoux. Cette présence face à moi, debout, souveraine.Mes genoux me faisaient mal maintenant. Une douleur sourde, lancinante, qui irradiait dans mes cuisses, dans mes hanches, dans le bas de mon dos. Le bois dur s'enfonçait dans ma chair à travers le denim usé. Mes rotules étaient deux points de souffrance aiguë. Mais étrangement, cette douleur ne me dérangeait pas. Elle faisait partie de l'expérience. Elle m'ancrait dans le présent. Elle était une leçon en elle-même.Madame Valois s'était relevée. Elle se tenait debout face à moi, les bras croisés, la tête légèrement inclinée. Sa silhouette se découpait contre la lumière dorée de la lampe de bureau. Elle m'observait. Son regard vert me scrutait, me pesait, me jaugeait. Elle ne disait rien. Elle attendait.— Levez les
Sa voix venait d'en haut. Elle tombait sur moi comme une pluie tiède, comme une bénédiction et une malédiction mêlées.J'ai obéi. Je me suis concentré sur ma respiration. Inspirer. Expirer. Lentement. Profondément. L'air entrait dans mes poumons, en ressortait. Mes épaules se soulevaient et s'abaissaient. Le silence s'est installé. Un silence épais, presque solide, que seul troublait le bruit de nos deux souffles mêlés, le sien calme et régulier, le mien plus court, plus saccadé.Les minutes ont passé. Combien ? Je ne sais pas. Cinq, dix, quinze ? Le temps avait perdu sa consistance. Il s'était dilué dans cette posture immobile. Mes genoux commençaient à me faire mal. Le bois dur s'enfonçait dans ma chair à travers le tissu de mon jean. Mes rotules protestaient. Mes cuisses tremblaient légèrement sous l'effort.Mais la douleur était étrangement... agréable. Elle m'ancrait dans le moment présent. Elle m'empêchait de fuir dans mes pensées, de me réfugier dans mes défe
Les mots sont sortis malgré moi. Une confession que je n'avais pas préparée. La vérité nue, brute, sans fard. Sans mes habituelles provocations de pacotille. Sans mes défenses.Elle a souri. Un sourire doux. Presque maternel. Mais derrière cette douceur de surface, il y avait autre chose. Une ombre. Une promesse. Un feu qui couvait.— La peur est bonne, Enzo. La peur est saine. Elle signifie que vous mesurez l'enjeu. Que vous ne confondez pas cela avec un jeu d'adolescent, une expérience qu'on peut arrêter quand on veut. La peur est le commencement de la sagesse. Le début du véritable apprentissage.Elle s'est redressée. A fait un pas vers moi. Sa robe noire a bruissé contre ses cuisses, un froissement d'étoffe à peine audible mais qui a résonné dans le silence comme un roulement de tonnerre. Sa main s'est levée et est venue se poser sur ma joue. Sa paume était chaude. Douce. Rassurante et terrifiante à la fois. Un paradis et un enfer dans le même contact. J'ai ferm
Mais la deuxième fois, juste avant qu'elle ne disparaisse au coin du couloir, j'ai cru voir ses lèvres esquisser un sourire. Un sourire imperceptible. Un fantôme de sourire qui n'était destiné qu'à moi. Un message silencieux dans le vacarme assourdissant du lycée. Un rappel que ce soir, à dix-sept heures, tout allait commencer. Vraiment. Était-ce réel ? Ou mon imagination qui me jouait des tours, qui voyait des signes partout, qui interprétait le moindre mouvement de ses lèvres comme une promesse ? Seize heures trente. La sonnerie de fin des cours a retenti. Le lycée s'est vidé progressivement. Les élèves se sont dispersés par petits groupes bruyants, leurs rires et leurs cris résonnant dans les couloirs avant de s'éteindre peu à peu. Les professeurs ont regagné leurs voitures une à une. Le silence est retombé sur les bâtiments comme une chape de plomb. Seize heures quarante-cinq. J'étais assis sur un banc dans la cour déserte. Le ciel é
J'étais obsédé. Possédé. Hanté. Elle occupait chaque recoin de mon esprit, chaque parcelle de mon cerveau. Il n'y avait plus de place pour rien d'autre. Plus de place pour les cours, pour les potes, pour les jeux vidéo, pour la musique. Plus de place pour ma vie d'avant. Elle l'avait effacée, remplacée par cette attente insoutenable.Mes parents ne se sont rendu compte de rien. Ils ne se rendent jamais compte de rien. Ma mère travaille trop. Elle rentre tard, fatiguée, les traits tirés. Elle me demande machinalement si ma journée s'est bien passée, sans écouter la réponse. Mon père voyage trop. Il est toujours ailleurs, dans une autre ville, un autre pays, un autre fuseau horaire. Ses appels sont brefs, distraits. "Tout va bien, fiston ?" "Oui, papa." "Bon, je dois y aller. On s'appelle bientôt." Il ne rappelle jamais.La maison est une coquille vide. Propre. Bien rangée. Fonctionnelle. Un décor où je passe, où je dors, où je mange parfois, seul devant la télé allumée sur un
Enzo Les jours qui ont suivi le pacte ont été les plus longs de mon existence. Chaque heure s'étirait comme un chewing-gum sous une chaussure. Chaque minute était une éternité de tourments. Le temps lui-même semblait s'être distendu, ralenti, comme si l'univers entier conspirait pour rendre cette attente insoutenable. Pour me pousser à bout. Je ne dormais plus. Ou si peu. Quelques heures volées à l'aube, quand l'épuisement finissait par avoir raison de mon esprit en ébullition. Mais même ces maigres heures étaient peuplées de rêves étranges, fiévreux, où son visage se mêlait à des images confuses de règle en bois, de regards verts, de mains aux ongles rouges qui effleuraient ma peau sans jamais s'y poser vraiment. Dans ces rêves, elle était toujours là. Debout dans l'ombre. Silencieuse. Souveraine. Ses yeux verts brillaient dans l'obscurité comme deux braises. Elle ne disait rien. Elle ne faisait rien. Elle me regardait juste. Et ce regard su