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CHAPITRE 0 – LE VOL 1

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-23 07:44:33

Rosalie

La salle des serveurs sent le métal chaud et l'ozone, une odeur de circuit imprimé, de ventilateur en surchauffe, de technologie qui respire comme un organe vivant, une odeur que je connais par cœur, que je peux identifier les yeux fermés, que j'ai apprise à aimer au fil des années passées à manipuler des machines, et je suis seule dans cette pièce sans fenêtre éclairée par des rangées de lumières bleutées qui clignotent comme des étoiles mortes, je suis seule avec les ordinateurs qui bourdonnent, avec les câbles qui courent le long des murs comme des veines, avec les écrans qui affichent des lignes de code que je suis la seule à comprendre, et les caméras sont désactivées depuis trois minutes et vingt-sept secondes, j'ai chronométré, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu, dans quatre minutes et douze secondes, le système de surveillance se réinitialisera automatiquement, et j'ai largement le temps de faire ce que j'ai à faire, largement le temps de voler douze millions à un tueur.

Mes doigts dansent sur le clavier, les touches émettent un cliquetis à peine audible, une musique familière que je connais par cœur, que j'ai répétée des milliers de fois dans ma tête avant de la jouer pour de vrai, et je suis entrée dans le réseau de blanchiment du clan il y a trois semaines, par une porte dérobée que j'ai moi-même installée lors d'une mise à jour du système, une faille minuscule, invisible, une ligne de code noyée dans des milliers d'autres comme une aiguille dans une botte de foin, personne ne l'a vue, personne ne la verra, je suis la seule à savoir qu'elle existe, la seule à savoir qu'Alessandro De Luca, le tout-puissant Parrain de Marseille, a une faille dans son armure, une faille que je m'apprête à exploiter, une faille qui va me rendre riche, libre, vivante.

Douze millions d'euros, c'est le montant que je siphonne en une série de virements cryptés, fractionnés en centaines de transactions infimes, dispersées dans des comptes offshore sous des identités fictives que j'ai créées avec soin, que j'ai nourries pendant des mois, que j'ai rendues aussi réelles que vous et moi, et douze millions, c'est une retraite anticipée, une nouvelle vie, une plage au Brésil, un nom neuf, une Rosalie qui n'a jamais existé, une Rosalie qui ne doit rien à personne, qui ne doit rien à la police, à la mafia, à la société, une Rosalie libre, enfin libre, et mon cœur bat calmement, régulièrement, comme si je faisais une simple promenade dans un parc, pas d'accélération, pas de sueur, pas de tremblement, j'ai tout planifié pendant des semaines, chaque variable a été calculée, chaque risque a été évalué, chaque éventualité a été envisagée, je suis une machine, une machine parfaite qui vole douze millions à un monstre.

Je n'ai pas de remords, non, pas un seul, parce que Alessandro De Luca est un monstre, un véritable monstre, il a fait tuer des dizaines d'hommes, ruiné des familles entières, acheté des juges, violé des femmes qui ne savaient même pas son nom, des femmes qui n'avaient rien demandé, rien fait pour mériter ce qu'il leur a fait, et l'argent que je lui vole, il l'a volé à d'autres, il l'a gagné dans le sang et dans les larmes, alors je ne fais que rétablir un équilibre, que rendre à César ce qui n'est pas à César, que prendre à un voleur ce qu'il a pris à d'autres, et c'est ce que je me répète, ce que je me suis répété pendant des semaines, en planifiant chaque détail, en calculant chaque risque, en révisant chaque variable, en m'assurant que rien ne pouvait m'arrêter, que rien ne pouvait me faire échouer.

Le dernier virement s'exécute avec un bip discret qui confirme l'opération, un son que j'ai attendu, espéré, redouté, et les douze millions sont partis, ils flottent désormais dans l'éther numérique, introuvables, inaccessibles, à moins de savoir exactement où chercher, à moins d'avoir les codes que j'ai dans ma tête, les clés que j'ai dans mon téléphone, les adresses que j'ai dans mon coffre, et personne ne sait, personne ne peut savoir, personne ne saura jamais, sauf moi, alors je ferme le portable, je l'éteins, je l'essuie avec un chiffon microfibre pour effacer mes empreintes, même si je porte des gants, même si je ne laisse aucune trace, je suis méticuleuse, maniaque, professionnelle, et je glisse le portable dans mon sac, je me lève, je sors de la salle des serveurs, je marche dans le couloir, les talons claquant sur le marbre comme un métronome, le visage impassible, le sourire neutre, et si quelqu'un me croise, je suis juste la consultante qui a travaillé tard, la spécialiste en sécurité qui vérifie ses propres protocoles, rien d'anormal, rien de suspect, rien qui puisse attirer l'attention.

Je vais prendre un verre, je vais sourire, je vais dîner, et demain matin, je serai à l'aéroport, un vol pour Lisbonne, un autre pour Rio, une nouvelle identité, une nouvelle vie, et je traverse le hall de la villa, les gardes me saluent, je leur rends leur salut avec un hochement de tête, ils ne savent pas, ils ne sauront jamais, je suis trop intelligente, trop méticuleuse, trop parfaite, et puis la voix vient de derrière moi, elle est calme, presque douce, presque aimable, et pourtant elle coupe l'air comme une lame, elle transperce ma certitude comme un couteau dans du beurre, elle me fige sur place, elle fait rater un battement à mon cœur, un seul, juste un, et je me retourne lentement, très lentement, comme si j'avais tout le temps du monde, comme si je n'avais rien à craindre.

Alessandro De Luca se tient dans l'embrasure de la porte de son bureau, il est en costume noir, col ouvert sur sa poitrine, les manches retroussées sur ses avant-bras puissants, ses muscles qui jouent sous la peau à chaque mouvement, il tient un dossier dans une main, l'autre est enfoncée dans sa poche, et il me regarde avec ses yeux sombres, ceux qui voient tout, ceux qui ne laissent rien passer, ceux qui ont déjà condamné des dizaines d'hommes à mort sans ciller, et je sais, je sais au fond de moi, que tout est fini, que tout est perdu, que je suis piégée comme un rat, mais je ne le montre pas, je ne baisse pas les yeux, je ne fléchis pas, parce que c'est ce que je fais, parce que c'est qui je suis.

— Tu partais sans me dire au revoir ? demande-t-il, et sa voix est légère, presque amusée, presque comme s'il plaisantait, comme s'il ne savait pas encore ce que j'ai fait, mais il y a quelque chose en dessous, une tension, une certitude, une connaissance qui ne s'exprime pas encore mais qui va bientôt éclater.

— Je pensais que tu étais en réunion, Alessandro, dis-je, et mon ton est parfait, neutre, professionnel, une pointe de regret, comme si j'étais vraiment désolée de le manquer, comme si je n'avais rien à cacher, et il sourit, un sourire lent, carnassier, qui ne touche pas ses yeux, qui reste sur ses lèvres comme une promesse de mort, et il dit "Entre", il se pousse, il s'efface, il m'invite à entrer dans son bureau, et je n'ai pas le choix, je le sais, si je refuse, il saura, si j'accepte, je peux encore, peut-être, mais je n'ai pas le choix, alors j'entre.

Le bureau est une pièce immense, lambrissée de bois sombre, éclairée par une lampe en bronze qui projette des ombres mouvantes sur les murs, il y a une table en acajou, des classeurs, un bar à whisky, et derrière le fauteuil, une baie vitrée qui donne sur la mer, la nuit est noire, la mer aussi, et je sens que je suis piégée, que je suis entrée dans la gueule du loup, et il referme la porte, le verrou glisse avec un déclic qui résonne dans le silence comme un coup de feu, et je suis piégée, seule avec lui, seule avec le monstre.

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