LOGINRosalie
Il s'approche de la table, il pose le dossier sur le bois, il ne me quitte pas des yeux, il me regarde comme un prédateur regarde sa proie, et il me dit "Assieds-toi, Rosalie", et je m'assois, je m'assois parce que je n'ai pas le choix, je m'assois parce que c'est la seule chose à faire, et il reste debout, il ouvre le dossier, il en sort des papiers, il les dispose devant moi comme un joueur de poker qui abat sa main gagnante, des relevés bancaires, des captures d'écran, des codes de transaction, mes codes, tout est là, tout est étalé sous mes yeux comme une évidence, comme une condamnation, et il me dit "Tu es Rosalie Dumont, ex-flic, ex-consultante, et tu viens de me voler douze millions", et sa voix est posée, calme, il n'élève pas la voix, il n'a pas besoin de crier, il n'a pas besoin de menacer, il dit juste les faits, les faits qui vont sceller mon destin, et il ajoute "J'ai trois questions, pourquoi, comment, et combien de temps je te laisse t'expliquer avant de te faire abattre." Je ne nie pas, je ne peux pas nier, les preuves sont là, irréfutables, accablantes, et je relève la tête, je le regarde droit dans les yeux, je sens la peur qui monte dans ma poitrine mais je ne la laisse pas paraître, je la transforme en braise, en colère, en défi, et je dis "Parce que tu ne mérites pas cet argent, parce que je suis plus intelligente que toi, parce que tu es un monstre et que j'ai voulu te prendre ce que tu as pris aux autres", et je sais que c'est la vérité, je sais que c'est ce que je pense, ce que je ressens, ce que je crois, et il ne bouge pas, il ne parle pas, il me regarde, et le silence dure longtemps, une éternité, une vie, et je sens mon cœur battre contre mes côtes comme un oiseau pris au piège, comme un animal qui sait qu'il va mourir, et mes doigts s'enfoncent dans l'accoudoir du fauteuil, et je ne baisse pas les yeux, pas une seconde, pas une seule. Et puis il sourit, un sourire différent, pas celui du carnassier, pas celui de la victoire, un sourire plus profond, plus dangereux, un sourire d'homme qui vient de trouver quelque chose qu'il cherchait sans le savoir, qui vient de déterrer un trésor, un secret, une perle rare, et il dit "Tu as du cran, Rosalie, je te l'ai toujours dit, tu as du cran, et des couilles, plus que la plupart de mes hommes", et il se tourne, il va vers le bar, il verse deux verres de whisky, il m'en tend un, je le prends, je bois, le whisky brûle ma gorge, il réchauffe mon estomac vide, il me donne un peu de courage, il boit à son tour, il repose son verre, et il dit "Tu sais ce que j'aurais dû faire ? Te tuer, te faire abattre sur le champ, ou pire, te livrer à mes hommes pour qu'ils s'amusent avec toi avant de te jeter à la mer", et il s'approche, il s'accroupit devant ma chaise, il est tout près, je sens son odeur, le cuir, le tabac, la sueur, une odeur de pouvoir, et il pose sa main sur mon genou, juste une pression, une caresse qui n'en est pas une, et il dit "Mais je vais te faire une proposition, tu voulais me voler, alors tu vas me rembourser, pas avec de l'argent, avec ton corps, avec ton âme, un an, Rosalie, un an où tu m'appartiens, et si tu tiens jusqu'au bout, peut-être que je te rendrai ta liberté." Je le regarde, je sens le whisky chaud dans ma gorge, je sens sa main sur mon genou, je sens la rage monter en moi comme une marée, une rage aveugle, brûlante, qui me traverse les os, qui me brûle les veines, et je crache, je crache sur son visage, le crachat atterrit sur sa joue, il ne bouge pas, il ne l'essuie pas, il me regarde avec cette lueur dans les yeux, cette lueur de plaisir, il aime ça, il aime la lutte, il aime la guerre, et il se lève, il lève la main, il me gifle, la violence est sèche, précise, chirurgicale, ma tête pivote, le sang explose dans ma bouche, je sens le goût du métal sur ma langue, ma joue brûle, l'ecchymose sera magnifique, et il attrape mes cheveux, il tire, il me traîne hors de la chaise, je tombe à genoux sur le marbre froid, il me traîne sur le sol, ma tête cognant contre les pieds des meubles, je ne crie pas, je ne pleure pas, je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Il me traîne jusqu'à une chambre que je n'ai jamais vue, un vaste espace tendu de soie et de velours, un lit immense aux draps noirs dominé par une tête de lit en cuir capitonné, des chaînes pendent aux murs, des menottes en cuir sont posées sur la table de chevet, des bougies allumées projettent des ombres dansantes sur les murs, et il me lâche, je tombe sur le sol, je relève la tête, je le regarde, il est debout devant moi, sa silhouette se découpe dans la lumière tamisée, il est immense, il est tout, il est la mort et la vie, et il dit "Tu es à moi maintenant, Rosalie, pour un an, et je te jure que tu vas regretter chaque seconde de ce que tu as fait, mais à la fin, à la fin, tu ne voudras plus jamais me quitter", et il se penche, il prend mon menton entre ses doigts, il force mon visage vers le haut, il me regarde avec une intensité qui me traverse, qui me vide, qui me remplit, et il dit "Commençons, ma poupée", et la sentence commence.Il ferme les yeux. Il soupire. Quand il les rouvre, il y a dedans quelque chose de doux, de joueur, presque.— Alors, dit-il.— Alors quoi ?— Le thé a refroidi.— Oui.— Et tu sais ce qui arrive quand on laisse le thé refroidir ?Je secoue la tête.— Non. Non, je ne sais pas. Avant je savais. Avant je savais exactement ce qui arrivait. Maintenant, je ne sais plus.Il sourit. Un vrai sourire, cette fois, qui découvre ses dents, qui plisse le coin de ses yeux.— Moi non plus, je ne sais pas.Il dit ça et il rit. Un rire doux, léger, presque un rire d'enfant. Et il me prend par la main. Il m'emmène dans la chambre.— Où on va ? demandé-je.— Tu vas voir.Je le suis, docile, le cœur battant, mais pas de peur, non, quelque chose d'autre, quelque chose qui ressemble à de l'attente, à de la curiosité, à un truc que je n'ose pas nommer.Il me fait asseoir
Je ne sais pas pourquoi je pleure. Je ne devrais pas pleurer. C'est bon, ce qu'il me fait. C'est bon et c'est doux et c'est tendre. Mais les larmes montent quand même, silencieuses, elles roulent sur mes tempes, elles mouillent mes cheveux, et il les boit, il les boit avec ses lèvres, il les recueille une par une, comme si c'était précieux, comme si mes larmes étaient des diamants.— Ne pleure pas, dit-il.— Je ne pleure pas.— Si, tu pleures.— Je pleure et je ne sais pas pourquoi.— Peut-être parce que c'est trop. Trop de douceur. Trop de tendresse. Trop d'amour. Peut-être parce que tu sens que tu es en train de perdre pied, de perdre tes repères, de perdre cette identité de victime qui était la tienne et qui te protégeait. Peut-être parce que tu sais que tu es en train de m'aimer.— De t'aimer vraiment.— Oui. Lui. Cet homme qui t'a brisée et qui te reconstruit. Cet homme qui a été ton bourreau et qui veut être t
Il ne m'écoute pas. Il reste là. Il écoute quand même. Il écoute le silence de mon ventre comme s'il y avait là-dedans une musique que lui seul peut percevoir.— Parle-lui, dit-il.Il relève la tête. Il me regarde.— Parle-lui.— À qui ?— Au bébé.— Il n'entend pas.— Il entend. Il entend tout. Parle-lui.Alors je parle. Je me sens bête. Je pose ma main sur mon ventre et je parle.— Bonjour, dis-je. Je suis là. Ton père est un peu fou mais je l'aime quand même.Il rit. Il rit et il pose sa tête sur mon ventre et il écoute. Et moi, je continue. Je parle. Je parle à cette vie qui pousse. Je lui raconte des choses. Des choses que je ne raconte à personne. Des choses que je gardais pour moi.— Tu sais, ton père, avant, il était différent. Il me faisait peur. Mais maintenant... maintenant il est doux. Il me touche comme si j'étais en verre. Il me regarde comme si j'étais le soleil. Je
Je me dis que je devrais avoir peur. Je me dis que je devrais partir. Mais je ne pars pas. Je reste. Je reste et je laisse sa chaleur me gagner, me pénétrer, me transformer.Je reste et je me dis que peut-être, peut-être, cette douceur est plus dangereuse que la peur. Parce qu'avec la peur, on survit. Avec la douceur, on s'attache. Et s'attacher, c'est se condamner.Mais je m'attache. Je m'attache et je ne veux pas m'en aller. Je m'attache et je me dis que la condamnation, parfois, c'est une délivrance. Parfois, c'est une porte qui s'ouvre. Parfois, c'est un cœur qui bat.— Tu es réveillée ? demande-t-il encore.— Oui.— Tu veux que je te raconte une histoire ?— Une histoire ?— Pour t'endormir. Ma mère me racontait des histoires quand je n'arrivais pas à dormir.— Je ne savais pas.— Il y a beaucoup de choses que tu ne sais pas sur moi.— Alors raconte.Et il raconte. Une h
Il dit ça et il baisse les yeux. Lui. Le maître. Il baisse les yeux. Et je sens quelque chose se fissurer en moi. Quelque chose de doux. Quelque chose de dangereux. Il me touche tout le temps. Pas comme avant. Avant, ses mains étaient possessives, elles prenaient, elles exigeaient. Maintenant, elles se posent. Sur mon épaule. Sur ma nuque. Sur le creux de mes reins, quand je suis debout devant l'évier. Elles se posent et elles restent là, chaudes, immobiles, comme si elles voulaient juste vérifier que je suis encore là, que je ne me suis pas évaporée. Parfois, il passe derrière moi et il pose ses deux mains sur mon ventre. — Tu es là, dit-il. — Oui, je suis là. — Tu ne vas pas partir. — Non. — Promets-moi. — Je te promets. Il ne dit rien. Il reste là, à me tenir, le menton posé sur mon épaule, et je sens son souffle sur ma joue, régul
ElleLes jours qui suivent, je marche sur la pointe des pieds, comme si le sol allait se dérober sous moi, comme si tout ça n'était qu'un rêve dont je vais me réveiller en sursaut, le cœur battant, les mains moites.Mais non. Le rêve continue. Il continue et il prend des formes que je ne reconnais pas.Le matin, quand je me lève, il est déjà debout. Avant, il restait au lit, il attendait que je prépare le café, que je lui apporte sur le plateau, que je me tienne près de la fenêtre pendant qu'il boit, silencieuse, les yeux baissés. Maintenant, c'est lui qui se lève le premier.— Reste au lit, dit-il quand je commence à me lever. Tu es fatiguée.— Je peux préparer le petit-déjeuner.— Non. Reste.Il fait chauffer l'eau. Il coupe le pain. Il pose la tasse devant moi, sur la table, et il attend. Il attend que je boive. Il attend que je mange. Il me regarde avaler chaque bouchée comme si sa vie en dépendait.







