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Chapitre 6 : Mon devoir 2

Author: Déesse
last update publish date: 2025-12-07 22:53:31

Leïla

Je tourne les talons et je vais m’enfermer dans la chambre d’amis, la seule pièce qui semble encore pouvoir m’appartenir un peu. Je m’assois sur le lit, le regard vide, sec. Plus de larmes. Juste un froid immense, un désert à l’intérieur. Les injures de Fathia résonnent, se mêlent au silence complice de Youssef. Coquille vide. Objet inutile. On te jettera.

Les jours suivants sont un jeu macabre. Fathia rappelle, tous les jours, à des heures différentes. Elle ne parle plus de guérisseuse. Maintenant, c’est direct, brut, sans le vernis des convenances.

— Tu as tes règles, cette fois-ci ? La déception dans sa voix est un poison.

—As-tu au moins essayé les tisanes que je t’ai envoyées ? Tu les bois ou tu les jettes ?

—J’ai rêvé d’un ruisseau à sec. C’est mauvais signe, Leïla. Très mauvais signe pour toi.

—La femme de ton cousin, elle, a accouché. D’un garçon. Ils étaient mariés après vous. Tu vois ? Quand Dieu le veut…

Chaque appel est une piqûre. Youssef est là, parfois, il entend des bribes. Il serre les mâchoires, il sort de la pièce. Il ne dit jamais rien. Son silence est devenu une arme. Il me laisse en première ligne, délibérément.

Puis viennent les visites « de soutien ». Zahra, la tante, débarque un après-midi avec une amie à elle, une femme aux yeux perçants que je n’avais jamais vue.

— Leïla, je te présente Fatima. Elle a eu le même… problème que toi. Pendant sept ans. Et puis elle a fait le pèlerinage. Elle a prié à la Pierre Noire. Et neuf mois après… des jumeaux !

Fatima me sourit, d’un sourire doux et supérieur.

— Il faut avoir la foi, ma chère. Le corps obéit à l’esprit. Si tu doutes, ton utérus doute aussi. C’est un muscle, il se contracte. Il faut l’ouvrir avec la prière.

Je les sers, le sourire figé, les mains qui tremblent en portant le plateau. Elles parlent de moi comme d’un cas d’école, d’un objet défectueux qu’il faut réparer par la spiritualité. Je suis un utérus qui doute. Un muscle qui se contracte mal. Je ne suis plus une personne.

— Et ton mari, il supporte bien ? demande Zahra, faussement concernée. Un homme, c’est dur pour son orgueil, une maison sans enfants. Il faut être douce avec lui. Très douce. Le choyer. Lui montrer que tu es désolée.

Que tu es désolée. La culpabilité, toujours. Elle doit venir de moi. Je dois m’excuser d’exister, d’occuper la place d’une femme fertile.

— Youssef va bien, dis-je d’une voix blanche.

— Il est fort, cet homme, soupire Fatima. Patient. Un vrai saint. Tu as de la chance, malgré tout. Beaucoup d’hommes auraient déjà pris une seconde femme.

La menace, à peine voilée, suspendue dans l’air avec la vapeur du thé. La polygamie. La solution légale, religieuse, pour les hommes dont les épouses sont « stériles ». Je regarde le visage de Zahra, qui baisse les yeux sur sa tasse, un petit sourire satisfait aux lèvres. C’était le but de la visite. Me rappeler l’épée de Damoclès. Sois fertile, ou on te remplacera.

Après leur départ, je reste prostrée sur le canapé. L’ombre de la seconde femme plane sur l’appartement. Je la vois, imaginée par eux, plus jeune, plus ronde, plus docile, peuplant ces pièces de rires d’enfants que je n’aurai pas donnés. Je vais vomir dans les toilettes, des vomissements secs et douloureux, le corps rejetant cette torture psychique.

Le soir, Youssef rentre. Je suis dans le noir du salon.

— Elles sont revenues, les furies ? demande-t-il d’un ton neutre en allumant la lumière.

Je cligne des yeux dans la lumière crue.

— Ta tante est venue. Avec une amie. Elles m’ont expliqué que mon utérus doutait. Et elles ont parlé de la possibilité… d’une seconde femme.

Il se fige. Je vois une émotion fugace traverser son regard : de la gêne ? De l’intérêt ?

— Elles exagèrent, dit-il, sans conviction.

— Elles exagèrent ? C’est tout ce que tu trouves à dire ? Elles parlent de me remplacer, Youssef ! Dans ma propre maison !

— Personne ne te remplacera, Leïla. Arrête de dramatiser.

— Dramatiser ? Je vis un cauchemar ! Et toi, tu es mon bourreau en chef ! Tu les laisses faire ! Tu les encourages même ! Tu préfères qu’on me torture plutôt que d’avouer la vérité !

Je me lève, je marche vers lui, folle de douleur.

— Regarde-moi ! Regarde dans quel état ils me mettent ! Est-ce que tu m’aimes encore ? Est-ce que tu as seulement déjà aimé quelque chose d’autre que ton orgueil ?

Il recule d’un pas, comme si ma douleur était contagieuse.

— Arrête, Leïla. Je suis fatigué.

— FATIGUÉ ? hurle-je. MOI AUSSI JE SUIS FATIGUÉE ! JE SUIS MORTE DE FATIGUE, YOUSSEF ! JE SUIS UN CADAVRE QUI SE TRAÎNE ET QUI REÇOIT DES COUPS !

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