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Chapitre 5 : Mon devoir 1

Auteur: Déesse
last update Dernière mise à jour: 2025-12-07 22:52:46

Leïla

L’ultimatum est resté suspendu dans l’air de l’appartement, comme une odeur de poudre après un coup de feu qui n’a pas trouvé sa cible. Les jours qui ont suivi ont été d’un silence de cathédrale, peuplé de regards fuyants et de bruits feutrés. Youssef m’évite. Il part tôt, rentre tard, s’enferme dans le bureau qu’il n’utilisait jamais. Mon courage du dimanche s’est émoussé, rongé par la peur habituelle et une lassitude ossifiante. Mais quelque chose a changé. Une faille. Je ne suis plus tout à fait la victime consentante. Je suis une prisonnière qui a montré les dents, et son geôlier ne sait plus comment la tenir.

C’est dans cette atmosphère électrique que la sonnerie du téléphone fixe déchire le silence un jeudi après-midi. Je décroche, le cœur léger pour une fois , peut-être une amie perdue de vue.

— Allô ?

— Leïla ? C’est Fathia.

La voix de ma belle-mère, rauque, autoritaire, sans préambule. Toute ma légèreté s’envole.

— Bonjour, maman.

— Écoute-moi bien. J’ai parlé à la guérisseuse. Celle de la campagne dont je t’ai parlé. Elle a un créneau la semaine prochaine. Elle veut te voir. Toi seule. Pas Youssef. C’est le corps de la femme qu’elle soigne, l’utérus qu’elle débloque.

Chaque mot est un clou enfoncé dans mon crâne. La honte, brûlante, immédiate. Elle a pris les choses en main. Elle organise mon humiliation, mon « traitement », comme on ferait déboucher un évier.

— Maman, je… je ne pense pas que ce soit nécessaire. Les médecins ont dit…

— Les médecins ! crache-t-elle au téléphone. Qu’est-ce qu’ils savent, ces imbéciles avec leurs machines ? Celle-là, elle a des dons. Elle lit dans les mains, dans le marc de café. Elle voit les blocages. Et ton blocage, à toi, il est évident. Tu es nouée, Leïla. Tu n’acceptes pas ton rôle de femme, de mère. Tu as peur. Cette peur, elle se transmet à ton ventre, et ton ventre se ferme. C’est aussi simple que ça.

Les larmes me montent aux yeux, mais cette fois, c’est de rage. Une rage froide et noire qui serre ma gorge.

— Ce n’est pas de la peur, maman. Et je n’irai pas voir cette femme.

Il y a un silence à l’autre bout du fil, chargé de surprise et de colère rentrée.

— Tu refuses ? Tu refuses de faire un effort pour ton mariage ? Pour donner un fils à Youssef ? Mais de quoi te crois-tu ? Tu es son épouse, c’est ton devoir !

— Mon devoir n’est pas de me faire tripoter par une sorcière de campagne pour une cause perdue d’avance ! m’écri-je, la voix tremblante de fureur.

Le silence, cette fois, est glacial.

— Une cause perdue d’avance ? C’est ainsi que tu vois ta vie avec mon fils ? Comme une cause perdue ? Mon Dieu, Youssef a épousé une femme de peu de foi et de moins de cœur. Écoute-moi bien, ma fille. Tant que tu n’auras pas rempli ton ventre, tu ne seras rien dans cette famille. Rien ! Tu es un objet vide, une coquille. Et les coquilles vides, on finit par les jeter.

Le claquement sec de la ligne qui se coupe résonne dans mon oreille comme une gifle. Je reste là, le combiné glacé contre la joue, les jambes flageolantes. Un objet vide. Une coquille. On finit par les jeter. Ses mots tournent dans ma tête, tranchants, définitifs. Ils ne font que mettre en son la chanson silencieuse que je m’étais chantée pendant quatre ans.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée plantée là. Les ombres de l’après-midi s’allongent dans le salon quand la clé tourne dans la serrure. Youssef. Il entre, le visage fermé, dépose son attaché-case. Il sent la tension immédiatement.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Ta mère a appelé. Elle a pris rendez-vous pour moi avec sa guérisseuse.

Son visage se ferme encore davantage, se murant dans la honte.

— Et alors ?

— Et alors ? JE NE VEUX PAS Y ALLER, Youssef ! Elle m’a traitée de coquille vide ! Elle a dit qu’on me jetterait ! Tu entends ça ? Ta mère parle de me JETER !

Je hurle presque, les poings serrés, toute la tension de la journée, des années, qui explose.

Il ne répond pas tout de suite. Il passe une main lasse sur son visage.

— Elle exagère. Elle ne le pense pas.

— Elle le pense ! Et toi, tu le penses aussi ! Sinon, tu lui aurais dit ! Tu lui aurais ordonné de se taire ! Mais non. Tu préfères me laisser subir ça. Parce que c’est plus facile. Parce que tant que c’est moi qu’on insulte, ce n’est pas toi qu’on méprise !

— Arrête, Leïla.

— Je n’arrêterai pas ! Tu vas l’appeler. Tout de suite. Et tu vas lui dire que je n’irai pas. Que c’est fini, les insultes.

Il me regarde, et dans ses yeux, je ne vois pas de remords, pas de colère protectrice. Je vois de la peur. De la panique. La peur du scandale, de la vérité qui éclate. C’est plus fort que tout.

— Non.

Le mot est simple, net, et il me transperce de part en part.

— Quoi ?

— Non, je ne l’appellerai pas. Si tu ne veux pas y aller, ne va pas. Mais je n’affronterai pas ma mère pour ça.

Un rire hystérique monte dans ma gorge, un son rauque et laid.

— Pour ça ? Pour ça ? Pour la dignité de ta femme ? Pour arrêter le harcèlement que je subis à cause de TOI ?

— C’est toi qui as menacé de tout révéler, lance-t-il soudain, les yeux étincelants d’une colère rentrée. Tu veux une guerre ? Tu l’auras. Mais ne compte pas sur moi pour te couvrir. Tu assumes tes menaces, tu assumes les conséquences.

C’est un renversement total. C’est lui, maintenant, qui me met au défi. Qui me dit que si le bateau coule, je coulerai avec lui, mais que lui, il n’aidera pas à écoper. Je le dévisage, incrédule. L’homme que j’ai épousé n’existe pas. A sa place, il y a cet étranger lâche et cruel.

— Bien, dis-je, ma voix redevenue étrangement calme, métallique. Bien, Youssef.

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