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SUCE-MOI DADDY
SUCE-MOI DADDY
Author: Déesse

Chapitre 1 : Le Masque

Author: Déesse
last update publish date: 2026-05-01 04:37:30

Blanche

La première chose qui me frappe quand je franchis les portes de L'Œil, c'est l'odeur.

Je m'étais préparée à tout. Aux relents de transpiration, aux parfums bon marché masquant mal la débauche, à l'odeur âcre des backrooms que j'avais infiltrés pour d'autres enquêtes. Mais ici, rien de tout cela. L'air est saturé de cuir noble, de cire d'abeille chauffée par des centaines de bougies, d'un parfum de peau propre mêlé à quelque chose de plus animal, de plus profond. Une odeur de pouvoir.

Le hall s'ouvre devant moi comme une cathédrale souterraine creusée dans les entrailles de Boston. Les plafonds disparaissent dans une pénombre que les candélabres ne percent jamais tout à fait. Des tentures pourpres, épaisses comme des linceuls, tombent des corniches en cascade. Les murs sont couverts de miroirs sans tain derrière lesquels je devine des présences, des regards, des jugements silencieux. La musique est une basse lente, organique, qui monte par le sol de marbre noir et s'infiltre dans mes os, modifiant le rythme de mon cœur sans ma permission.

Je m'appelle Eva ce soir.

Eva n'existe pas. Eva est une construction, un mensonge taillé sur mesure pour ce monde. Une robe fourreau noire qui épouse chaque courbe comme une seconde peau. Des escarpins qui claquent sur le marbre avec une autorité que je ne possède pas. Un regard froid, des lèvres peintes en rouge sombre, une courbe de hanche qui proclame je suis à ma place alors que chaque fibre de mon être hurle le contraire.

Je répète mon mantra intérieur en descendant l'escalier monumental qui mène à la salle principale. Je suis Eva. Consultante en art. New-Yorkaise. Curieuse mais pas facilement impressionnable. Je suis ici pour observer, rien d'autre.

Les marches sont larges, polies par des milliers de pas avant les miens. Chaque degré m'enfonce plus profond dans un monde qui obéit à des lois que je ne connais pas encore. La rampe en fer forgé est froide sous ma paume moite. Je compte les marches pour me donner une contenance. Douze. Vingt-quatre. Trente-six. Le club se déploie progressivement devant moi, comme un tableau qui se révèle par fragments.

Les corps sont partout.

Ce n'est pas une expression. C'est une réalité qui me percute au bas de l'escalier avec la violence d'un coup de poing dans le sternum. Des corps nus, des corps à demi vêtus, des corps enchaînés, des corps agenouillés. Une femme traverse la pièce à quatre pattes, entièrement nue, tenue en laisse par un homme en costume trois pièces qui discute avec un autre invité comme si de rien n'était. Elle porte un masque de cuir qui ne laisse voir que ses lèvres, entrouvertes, et son dos est zébré de marques fraîches, des lignes rouges qui dessinent une géographie de souffrance consentie.

Personne ne détourne les yeux. Personne ne réagit. Pas un froncement de sourcils, pas un murmure choqué. C'est normal ici. C'est la toile de fond, le décor vivant d'un monde qui ne connaît pas nos lois, qui a créé les siennes, plus anciennes, plus sombres, plus honnêtes peut-être.

Mon carnet est dans ma tête. Mon dictaphone est resté à l'appartement, trop risqué. Alors je grave chaque détail dans ma mémoire avec la précision maniaque du journaliste infiltré. Les miroirs sans tain qui couvrent le mur nord, du sol au plafond. Combien de personnes derrière ? Qui regarde ? La disposition des lieux : la scène surélevée au centre, les alcôves en demi-cercle, le bar en acajou massif sur la droite, les escaliers dérobés qui mènent à des étages interdits. Les hommes debout, verre en main, qui observent sans toucher, collectionneurs de chair attendant leur heure. Les femmes accroupies sur des coussins de velours, colliers étincelants à la gorge, regards baissés, mains posées sur les cuisses dans une attitude d'attente qui évoque plus des œuvres d'art que des êtres humains. Certaines dansent, nues, des rubans de soie noués aux poignets, leurs mouvements hypnotiques, leurs yeux vides ou extatiques, je ne sais pas encore faire la différence.

Un serveur passe, plateau en équilibre sur une main gantée de blanc. Des coupes de champagne, des flûtes élancées où les bulles montent en colonnes régulières. J'en saisis une sans réfléchir. Mes doigts tremblent contre le cristal. Je serre la flûte plus fort, au point de craindre de la briser. Le champagne est frais, trop frais, il descend dans ma gorge comme une coulée de glace.

C'est à ce moment qu'il s'approche.

Un homme. Soixantaine, beau d'une beauté entretenue par des décennies de privilège. Costume gris anthracite qui a dû coûter plus cher que mon loyer mensuel. Pochette blanche, boutons de manchette en onyx. Ses yeux glissent sur moi avec cette lenteur clinique qu'ont les experts en chair humaine, les connaisseurs qui ne se pressent jamais parce qu'ils savent que tout finit par leur appartenir.

— Nouvelle.

Ce n'est pas une question. Il le sait. Il sait tout de moi en un seul regard, comme un fauve qui flaire le sang d'un animal blessé.

— Oui.

— Tu connais les règles ?

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