MasukBlanche
Sa voix est éduquée, traînante, celle d'un homme qui n'a jamais eu à élever le ton pour obtenir ce qu'il veut. — Je… j'observe pour l'instant. Il sourit. Et ce sourire est pire qu'une menace. C'est le sourire de celui qui t'a déjà classée, cataloguée, étiquetée. Le sourire de celui qui sait que tu vas tomber, que c'est une question d'heures ou de minutes, et que ta résistance fait partie du divertissement. Il a vu des centaines de femmes comme moi passer cette porte, avec la même lueur de défi dans les yeux, et il les a toutes vues plier. — Alors observe, ma belle. Observe bien. Mais n'oublie jamais une chose. Il se penche, sa bouche près de mon oreille. Son eau de toilette est un mélange de santal et de quelque chose de plus amer. De métallique. — Ici, on est regardé autant qu'on regarde. Chaque mouvement que tu fais, chaque respiration, chaque battement de cils est une information que tu donnes à des prédateurs que tu ne vois même pas. Méfie-toi des miroirs. Et méfie-toi de ceux qui ne se reflètent dans aucun. Il s'éloigne, avalé par la foule, me laissant seule avec mon champagne et mes certitudes qui s'effritent. Je respire. J'essaie de faire redescendre mon rythme cardiaque. La vérité me frappe pour la première fois depuis que j'ai accepté cette mission, depuis que j'ai passé quatre mois à rassembler des informations sur ce club, à soudoyer d'anciens employés, à croiser des sources anonymes, à convaincre mon rédacteur en chef que cette infiltration était nécessaire, vitale, que personne d'autre ne pouvait le faire. Je ne contrôle rien. Je ne maîtrise rien. Chaque mouvement que je fais est une information que je donne. Chaque regard que je pose, chaque sursaut que je réprime, chaque rougeur qui monte à mes joues est une confession involontaire. Je suis une proie qui vient de pénétrer dans l'antre du loup en se croyant chasseur. Et pourtant. Sous la peur. Sous la répulsion que je devrais ressentir, que je ressens, que je veux ressentir. Sous la voix professionnelle qui me dicte de rester lucide, de prendre des notes mentales, de garder la distance clinique du reporter face à son sujet. Sous tout cela, quelque chose pulse. Quelque chose de plus trouble, de plus honteux, de plus vrai peut-être. Une curiosité malsaine. Une chaleur que je refuse de nommer. Je suis journaliste. Je suis là pour dénoncer ce lieu, pour exposer au grand jour ce qui se trame dans cette cathédrale de perversion. Mon article fera la une du Chronicle. Il déclenchera des enquêtes, peut-être des commissions parlementaires. Il fera tomber des têtes, des réputations, des fortunes. Je suis du côté de la justice, de la morale, de la lumière. Mais en regardant la femme en laisse passer devant moi pour la deuxième fois, sa peau luisante de sueur sous les candélabres, son regard vide et pourtant étrangement paisible, une question que je ne voulais pas me poser s'insinue dans mon crâne comme un ver dans un fruit mûr. Elle rampe, elle creuse, elle s'installe. Qu'est-ce que ça fait de s'abandonner à ce point ? Qu'est-ce que ça fait de n'être plus responsable de rien, plus coupable de rien, plus rien qu'un corps qu'on guide et qu'on utilise ? Je chasse la pensée d'un mouvement brusque de la tête. Ce n'est pas pour ça que je suis venue. Je ne suis pas comme ces femmes. Je ne suis pas ici par désir, par besoin, par manque. Je suis ici par devoir. Point. La musique change. Un nouveau morceau, plus lent, plus lourd. Les basses descendent d'un octave, vibrent dans ma cage thoracique, modifient ma respiration sans mon consentement. Je sens le tempo dans mes os, dans mon ventre, dans ce point secret que je n'ose pas nommer. Les regards dans mon dos sont des brûlures. Le collier que je ne porte pas encore mais qui me serre déjà la gorge est plus réel que l'air que je respire. Je suis Eva. Eva n'a pas peur. Eva n'est pas venue pour rien. Eva est venue voir jusqu'où va la nuit, et la nuit ne fait que commencer.Il se tait, attendant ma réaction. Je regarde son visage, ce visage que j'aime plus que tout au monde, ce visage marqué par la douleur et par l'amour, par la culpabilité et par le courage. Et je vois un homme qui a passé sa vie à réparer les erreurs de son père, à protéger une jeune fille qui ne savait même pas qu'il existait, à porter un fardeau qui n'était pas le sien sans jamais se plaindre, sans jamais renoncer, sans jamais faiblir.— J'ai lu le dossier, dis-je lentement. Dans la boîte, il y avait des rapports de filature, des photos, des relevés bancaires. Mais il y avait aussi autre chose. Des notes personnelles. Des annotations dans la marge. A obtenu une bourse. A refusé notre aide. N'a pas renouvelé son ordonnance. Semble aller mieux. A souri aujourd'hui. Tu ne m'espionnais pas, n'est-ce pas ? Tu veillais sur moi.— J'essayais. Maladroitement, probablement. Comme un ange gardien qui ne connaît rien à la vie des humains. Je voulais m'assurer que tu allais bien, que tu ne manqu
Je ferme les yeux, et les souvenirs remontent malgré moi. Mon père, pâle et défait, assis dans la cuisine au milieu de la nuit, fixant le vide sans rien dire. Ma mère, les yeux rouges, qui répondait au téléphone d'une voix blanche avant de raccrocher sans un mot. Les lettres d'insultes dans la boîte aux lettres, les regards hostiles des voisins, les camarades d'école qui ne voulaient plus jouer avec moi. La honte. La peur. L'incompréhension. — Et puis il y a eu l'accident. La voix d'Alexander se fait plus sourde, plus grave, plus lourde. — Sauf que ce n'était pas un accident, Eva. Marcus Thorn a fait trafiquer les freins de sa voiture. Il a payé un mécanicien pour qu'il sectionne partiellement les durites, de façon à ce que le liquide s'échappe progressivement, de façon à ce que les freins lâchent au pire moment, sur une route de campagne, dans une descente, un jour de pluie. Le mécanicien a disparu le lendemain. On n'a jamais retrouvé son corps. Les larmes coulent sur mes joues,
— EvaLe lendemain matin, il neige.De gros flocons paresseux tombent du ciel blanc, recouvrant les pelouses, les arbres, les toits du manoir d'un manteau immaculé. Le silence est tel qu'on pourrait entendre un flocon se poser sur la fenêtre, et dans la cheminée de notre chambre, les flammes dansent leur ballet silencieux, projetant des ombres mouvantes sur les murs de pierre.Alexander est réveillé avant moi, pour une fois. Quand j'ouvre les yeux, je le trouve appuyé sur un coude, ses yeux noirs fixés sur mon visage avec une intensité qui me fait rougir. Il me regarde comme on regarde un tableau de maître, comme on contemple un chef-d'œuvre, comme on vénère une apparition. Il me regarde avec amour, avec gratitude, avec une ferveur presque religieuse.— Bonjour, je murmure, encore ensommeillée.— Bonjour, ma reine.Il se penche vers moi, dépose un baiser sur mes lèvres, un baiser tendre, chaste, presque timide. Puis il se redresse, s'assied contre les oreillers, et son visage redevie
Il obéit sans discuter. C'est la première fois. La première fois qu'il se laisse guider, qu'il accepte de ne pas être celui qui décide, celui qui ordonne, celui qui domine. Il me prend la main, il se laisse entraîner hors de la bibliothèque, à travers les couloirs du manoir, jusqu'à notre chambre. Jusqu'à notre lit.Je le pousse doucement sur le matelas, mes mains sur son torse pour le faire basculer en arrière. Il s'allonge sur le dos, les bras écartés, les yeux fixés sur moi avec une intensité qui me brûle la peau. Les flammes de la cheminée dansent sur son visage, soulignant les angles de sa mâchoire, les creux de ses pommettes, l'éclat sombre de ses prunelles. Il est beau. Il est magnifique. Il est à moi.— Ne bouge pas, j'ordonne à voix basse. Ce soir, c'est moi qui commande. Ce soir, c'est moi qui décide. Compris ?— Compris.Un seul mot, mais chargé d'une soumission consentie, d'une reddition volontaire, d'un abandon absolu. Le Roi de Glace dépose sa couronne à mes pieds, et ce
— EvaLes semaines s'écoulent, et le manoir devient notre cocon, notre sanctuaire, notre univers clos où rien ni personne ne peut nous atteindre. L'hiver s'accroche aux arbres dénudés, aux pelouses gelées, aux fontaines pétrifiées par le gel. Mais à l'intérieur, auprès de la cheminée qui crépite jour et nuit, une autre saison s'installe. Une saison de renaissance, de réapprentissage, de redécouverte.Alexander reprend des forces, chaque jour un peu plus. Ses joues se colorent, ses yeux retrouvent leur éclat, ses gestes leur assurance. La kinésithérapie fait des miracles, et bientôt il peut marcher sans s'appuyer sur mon épaule, monter les escaliers sans s'arrêter tous les trois pas, soulever une tasse de café sans que sa main ne tremble. Il redevient lui-même, lentement mais sûrement. Il redevient l'homme dont je suis tombée amoureuse, l'homme qui m'a conquise, l'homme qui m'a faite sienne.Mais il y a une différence. Une différence subtile, imperceptible pour quiconque ne le connaît
J'aide Alexander à se déshabiller, déboutonnant sa chemise avec des gestes lents, presque cérémoniels. Chaque bouton est une offrande, chaque centimètre de peau dévoilé est une prière. Il se laisse faire sans résister, ses bras le long du corps, ses yeux suivant mes mouvements avec une intensité silencieuse. Il n'a jamais été aussi vulnérable, aussi dépendant, aussi livré à moi que dans ces moments. Et cette vulnérabilité, loin de l'affaiblir, le rend plus humain, plus proche, plus réel.Son torse porte encore les stigmates de l'explosion. Des cicatrices roses, boursouflées, qui courent le long de ses côtes, de son sternum, de ses épaules. La plus impressionnante part de sa clavicule gauche et descend en diagonale jusqu'à sa hanche droite, une balafre irrégulière que les chirurgiens ont refermée avec des dizaines de points de suture. Chaque fois que je la vois, mon cœur se serre. Chaque fois, je mesure le miracle qu'il soit encore en vie.Mais ce matin, alors que je l'aide à entrer da
Il me fait face, sa main saisit un carré de tissu noir, long, soyeux, qu'il sort de la poche intérieure de sa veste. Il le plie en bandeau avec des gestes lents, méticuleux, comme s'il accomplissait un rituel sacré. — Ce soir, tu ne vois rien. Tu n'entends ri
Sa main se retire. Le froid revient en vague à l'endroit où sa paume s'était posée. Il revient face à moi, s'accroupit, son visage à hauteur du mien. Ses yeux ne sont plus froids. Ils sont brûlants, maintenant, carbonisés de désir et d'autre chose – une faille, une fêlure, une humanit
Le sang reflue de mon visage, si vite que je me sens étourdie. Mes doigts se figent sur mes cuisses. — Ici ? — Ici. Maintenant. Devant moi. Je n'ai pas le choix. Je n'ai plus aucun choix.
Blanche Quand la porte s'ouvre, je ne sais pas combien de temps s'est écoulé. Madame Harlow est apparue, m'a coiffée en un chignon haut qui dégage ma nuque, a maquillé mes yeux de noir, mes lèvres d'un rose mat, a vaporisé sur ma gorge et mes p







