LOGINCélian
Le « continuez » d’Elara résonna dans le silence blanc de l’appartement comme un coup de feu. C’était un ordre, une permission, une prière. Tout à la fois. La pression que j’exerçais sur son bras n’était plus un test, c’était devenu un dialogue. Le seul que nous semblions pouvoir avoir.
Je n’ai pas relâché ma prise. Au contraire, mon autre main est venue se joindre à la première, emprisonnant son avant-bras, cherchant à travers la peau et les muscles la preuve que j’existais, que nous existions. La douleur du monde était maintenant un lointain murmure, étouffé par l’intensité de ce moment. Je n’étais plus un réceptacle. J’étais un sculpteur face à un bloc de marbre trop parfait, avec l’envie brutale, vitale, d’y laisser mon empreinte.
— Je ne veux pas te faire mal, ai-je menti, la voix rauque.
Le tutoiement était venu naturellement, comme une évidence. Nous étions bien au-delà du « vous ».
— Ce n’est pas ça, a-t-elle répondu, son regard toujours rivé au mien. Fais ce dont tu as besoin.
Ses mots m’ont libéré. Une énergie sombre et contenue depuis trop longtemps a jailli en moi. Je l’ai poussée. Pas brutalement, mais avec une fermeté qui ne laissait aucune place au doute. Son dos a heurté le mur nu avec un bruit sourd. Elle n’a pas crié. Ses yeux se sont simplement écarquillés, et cette lueur que j’y avais vue s’est intensifiée, devenant presque une flamme. De la surprise ? Non. De la reconnaissance. Comme si elle attendait ce choc depuis toujours.
Mes lèvres ont trouvé les siennes. Ce ne fut pas un baiser. Ce fut une collision. Une affirmation. Quand j’ai senti la chair de sa lèvre inférieure céder sous mes dents, le goût du sang, métallique et chaud, a inondé ma bouche. C’était un goût réel, vrai, qui appartenait à cet instant précis, à cet échange. Il n’appartenait à personne d’autre. La dernière trace de la migraine du poissonnier s’est évaporée. Le silence en moi était devenu total, absolu, religieux.
Je l’ai dévêtue avec une urgence frénétique, arrachante. Le tissu de son pull a cédé avec un bruit de déchirure qui me fit l’effet d’un roulement de tambour. Sa peau était d’une pâleur laiteuse, une toile vierge offerte à ma folie. Je suis devenu un artiste de l’affliction. Mes ongles ont tracé des stries écarlates sur ses côtes, mes dents se sont enfoncées dans la courbe tendre de son épaule, laissant une marque violacée qui, je le savais, mettrait des jours à s’effacer. Chaque marque était un mot que j’écrivais sur elle, un sceau qui scellait notre pacte étrange. Chaque élancement que je provoquais était un baume sur ma propre âme en lambeaux.
Elle ne résistait pas. Au contraire, son corps commençait à répondre par de minuscules frémissements, des ondes de choc à mes assauts. Elle cambrait le dos, non pour fuir, mais pour s’offrir davantage, pour recevoir plus profondément la preuve de son existence. Ses mains se sont agrippées à mes épaules, ses doigts enfonçant dans ma chair à leur tour, comme pour m’ancrer dans ce moment, comme pour me dire qu’elle était là, pleinement, enfin.
— Regarde-moi ! ai-je grondé contre son oreille, ma voix n’était plus qu’un râle sauvage.
— Je te vois, a-t-elle haleté.
Et je l’ai crue. Dans ses yeux noyés d’une émotion nouvelle, je me suis vu reflété non pas comme un monstre, mais comme un dieu faillible et nécessaire. Comme la seule force capable de la faire sortir du néant.
Je l’ai retournée, pressant son front et ses mains à plat contre la surface froide du mur. Mon corps épousait le sien, et dans ce mouvement, je sentais toute la tension, tout le poison que j’avais accumulé, monter en moi comme une lave, cherchant désespérément une issue. Je me suis abandonné à la vague. La douleur du monde que j’avais portée si longtemps s’est déversée en elle, dans un flux violent et purificateur. Je n’étais plus qu’un conduit, un fleuve charriant ses eaux troubles vers l’océan impassible de son être. J’ai crié, un son rauque et primal, tandis que je me vidais de toute cette noirceur, que je me purgeais de toute cette souffrance étrangère.
Puis ce fut la chute. L’effondrement. Je me suis écroulé sur elle, épuisé, vidé, anéanti. Le silence dans ma tête n’était plus seulement une absence de bruit. C’était une plénitude. Une paix profonde, dorée, que je n’avais jamais connue. Il n’y avait plus que le son rauque de notre respiration qui peu à peu retrouvait un rythme normal, le battement furieux de mon cœur qui ralentissait contre son dos.
Je me suis retiré, tremblant de tous mes membres. Mes yeux se sont posés sur son corps, et le souffle m’a manqué. C’était un champ de bataille. Des zébrures rouges, des hématomes qui naissaient en bleu et violet sur la porcelaine de sa peau, la trace de mes dents, de mes ongles, de ma possession. C’était horrible. C’était d’une beauté à vous fendre l’âme. C’était la preuve tangible, indéniable, de notre union.
ElaraLa nuit est tombée depuis trois heures quand on frappe à la porte.C'est un bruit sec. Pas hésitant. Pas timide. Quelqu'un qui sait ce qu'il veut. Quelqu'un qui n'a pas peur de se faire entendre. Dans ce quartier, à cette heure, personne ne frappe à une porte. On défonce. On cambriole. On menace. On ne frappe pas.Célian se lève immédiatement. Son corps se tend comme un ressort qu'on comprime depuis trop longtemps. Ses poings se serrent. Sa mâchoire se crispe. Je le vois basculer en mode combat. C'est instinctif chez lui. La menace appelle la réponse. Pas de réflexion. Pas de temps mort. Juste la survie.Marc, assis dans le coin, ne réagit pas. Il est parti loin, dans sa tête, à essayer de se souvenir de choses que le vide a effacées. Ses lèvres bougent. Il murmure des mots que je n'arrive pas à distinguer. Peut-&
Elle a retiré ses mains de mes tempes. Doucement. Précautionneusement. Comme si elle retirait des aiguilles. Ses doigts étaient rouges. Pas de sang. De chaleur. La douleur qu'elle avait prise était encore là, brûlante sous sa peau. Brûlante dans son sang. Brûlante dans son âme.Elle a expiré. Longuement. Profondément. Comme si elle libérait quelque chose qu'elle avait gardé trop longtemps. Comme si elle avait retenu son souffle pendant des années et qu'elle venait seulement de se rappeler qu'elle pouvait expirer.— Ça va ? a demandé Elara.— Je crois, a répondu Léna. Je suis fatiguée. Mais ça va.Sa voix était faible. Épuisée. Cassée. Mais il y avait une note de fierté dedans. Une petite victoire. Un petit « je suis encore là » à tous c
Sa voix était calme. Pas de vantardise. Pas d'hésitation. Pas d'enfance non plus. Juste une certitude. Une enfant qui sait ce qu'elle peut faire parce qu'elle l'a déjà fait. Parce qu'elle l'a fait dans le noir. Parce qu'elle l'a fait seule. Parce qu'elle l'a fait quand personne ne la regardait. Parce qu'elle l'a fait pour survivre.— Tu ne contrôles pas ton pouvoir. Tu vas tout aspirer. Toi comprise.— Alors aide-moi. Reste avec moi. Comme la dernière fois.Elara a hésité. Une seconde. Peut-être deux. Dans sa tête, des calculs. Des risques. Des probabilités. Des vies. Des morts. Comme Hélène. Comme tous ceux qui ont appris à compter les cadavres.Puis elle a hoché la tête.— Fais-le.Léna s'est agenouillée devant moi. Ses genoux ont touché le sol froid. Ses yeux gris se sont plant&ea
Ils étaient nombreux. Je n'ai pas compté. Leurs bottes claquaient sur le sol en béton. Leurs respirations étaient courtes, rapides. Ils avaient couru. Ils savaient qu'on était là. Ils nous attendaient peut-être.— Posez l'enfant, a dit le plus grand.Sa voix était grave. Autoritaire. Le genre de voix qui n'a jamais entendu de refus. Le genre de voix qui fait obéir sans réfléchir.— Non, a répondu Elara.Sa voix était plate. Neutre. Pas de défi. Pas de peur. Juste un fait. Une constatation. Comme si elle disait « le ciel est bleu » ou « l'eau est mouillée ».— Alors on va vous y forcer.Ils ont avancé. Leurs ombres grandissaient sur les murs blancs. Leurs matraques brillaient sous les néons. Cinq. Six. Peut-être sept. Peut-être huit. Je n'ai pas compté.
CélianL'attaque du laboratoire était censée être simple.C'est ce qu'Hélène avait dit. Ce qu'elle avait calculé. Ses chiffres, ses probabilités, ses marges d'erreur. Elle nous avait montré les plans, les chemins d'entrée, les chemins de sortie. Elle avait dit : « Trente-sept minutes, pas plus. » Comme si on livrait un colis. Comme si sauver une enfant n'était qu'une question de timing. Comme si la douleur avait un emploi du temps.Mais rien n'est jamais simple. Rien ne l'a jamais été. Rien ne le sera jamais.On est entrés par le toit. La nuit était froide, le vent coupait la peau. Les tuiles glissaient sous nos pieds, certaines étaient branlantes, certaines menaçaient de céder. En bas, la ville s'étendait, indifférente, avec ses lumières jaunes et ses ombres noires. Des gens dormaient.
Sa question me prend par surprise. Elle ne demande pas « et si je n'y arrive pas ». Elle demande « et si ça ne passe jamais ». Elle demande « et si je reste toujours celle qui souffre à cause de la lumière ».— Alors on restera dans le noir. Mais on restera ensemble.Je ne sais pas pourquoi je dis ça. Ce n'est pas une promesse que je peux tenir. Rien ne garantit qu'on restera ensemble. Rien ne garantit qu'on restera en vie. Mais elle a besoin de l'entendre. Et j'ai besoin de le dire.Elle baisse sa main. Ses yeux gris plissés par le soleil. Elle me regarde. Vraiment. Pas comme on regarde un étranger. Comme on regarde quelqu'un qu'on a choisi.— Tu es gentil, dit-elle.Personne ne m'a jamais dit ça. Jamais. Pas ma mère. Pas les rares amis que j'ai eus. Pas les anomalies que j'ai sauvées. Personne.— Non, dis-je. J