LOGINCélian
La paix nouvelle, née de notre plongée partagée dans l'abîme, tisse entre nous une connexion d'une nature inédite. Ce n'est plus seulement un échange, c'est une intrication. Les heures qui suivent notre transfert psychique voient se déployer les ramifications de cette fusion.
Le soir même, alors que nous sommes allongés côte à côte sur le sol du salon, je sens une démangeaison fugace sur mon avant-bras. Un réflexe, ma main se lève pour gratter. Au même instant, la main d'Elara se pose exactement au même endroit sur son propre bras. Nos regards se croisent, surpris. Ce n'est pas une douleur, c'est un signal nerveux, infime. Et pourtant, il a traversé l'espace entre nous.
— Tu l'as senti ? je demande, stupéfait.
Elle hoche la tête, les yeux écarquillés. — C'était comme un fourmillement. Là où tu as cette cicatrice.
Je regarde la fine marque blanche sur ma peau, souvenir d'une chute d'enfance. Elle l'a localisée sans même la voir.
La nuit apporte d'autres preuves. Je me réveille en sursaut, le cœur battant, la bouche sèche. Un cauchemar. Pas le mien. Des images fugaces de chute, de vertige. Je tourne la tête. Elara, à côté de moi, est agitée, ses paupières closes frémissent. Ses doigts se crispent sur le drap. Elle murmure des mots incohérents. Peur de tomber. Les mots résonnent dans ma tête comme un écho. Ce n'est pas son cauchemar. C'est celui de quelqu'un d'autre, que j'ai absorbé pendant la journée et qui, maintenant, remonte à la surface et déborde sur elle. Je pose une main sur son épaule.
— Elara. Réveille-toi.
Elle ouvre les yeux, haletante. Son regard est vitreux, perdu.
— Je… je tombais, souffle-t-elle.
— Je sais. Ce n'est pas à toi. Rendors-toi.
Je la prends dans mes bras, et cette fois, c'est moi qui fais rempart. Je concentre mon esprit, je construis une digue mentale, fragile, entre le bruit du monde et elle. Je sens la peur s'estomper en elle, remplacée par une lassitude profonde. Elle se rendort, blottie contre moi. Je reste éveillé, sentant les frémissements de ses rêves contre ma peau, comme des poissons dans l'eau obscure. Je suis devenu son filtre. Son gardien.
Le lendemain matin, la connexion s'est solidifiée. Je prépare du thé. Elle est assise à la table, les mains autour de la tasse encore vide. Soudain, une faim tenaillante me tord l'estomac. Je me retourne, surpris.
— Tu as faim ? je lui demande.
Elle lève les yeux, un peu honteuse. — Un peu, oui. Comment tu… ?
Je souris, un sourire fatigué. — Je l'ai senti. Comme un creux. Ici. Je me touche le ventre.
C'est son tour de sourire, faiblement. — C'est étrange.
— Oui.
L'étrange devient la norme. Au fil de la journée, nous devenons un système nerveux à deux têtes. Je perçois sa fatigue quand ses paupières s'alourdissent, avant même qu'elle ne bâille. Elle fronce les sourcils quand une pensée anxieuse me traverse l'esprit, une pensée qui n'est même pas la mienne, mais un résidu de la journée. Nous nous surprenons à finir nos phrases mutuelles, pas par habitude, mais parce que la fin de la pensée de l'un arrive déjà, intacte, dans l'esprit de l'autre.
Cette connexion a un prix. L'après-midi, une migraine sourde commence à poindre derrière mes yeux. Celle du voisin du dessus, je la reconnais. Je m'assois, me massant les tempes, essayant de la contenir. Mais Elara, de l'autre côté de la pièce, pousse un petit gémissement et porte la main à son propre front.
— Ça fait mal, murmure-t-elle, le visage pâle.
La douleur n'est plus canalisée. Elle fuit. Elle se partage, même quand je ne le veux pas. Notre symbiose est devenue un circuit ouvert. Je me lève, traverse la pièce en quelques enjambées. Je m'agenouille devant elle, prenant son visage entre mes mains.
— Non, je lui dis fermement. Pas ça. Pas comme ça.
Je ferme les yeux. Je ne cherche plus à transférer. Je cherche à absorber. À reprendre ce qui a fui. Je me concentre sur la douleur qui bat dans son crâne, je l'attire à moi, comme un aimant attire la limaille de fer. C'est un effort douloureux, une traction mentale qui me brûle les synapses. Je sens la migraine quitter son front, traverser l'espace entre nous, et s'ancrer dans le mien avec une intensité décuplée. Je grimace, la mâchoire serrée.
Elle pousse un soupir de soulagement, ses épaules s'affaissent.
— C'est parti, chuchote-t-elle, émerveillée et horrifiée.
— Oui, je grogne, la tête maintenant en feu. C'est revenu.
Je m'effondre à ses pieds, le dos contre le canapé. La douleur est atroce, mais c'est ma douleur. Ou du moins, elle est contenue en moi. Elle ne la touche pas.
Elle glisse du canapé et s'assied par terre face à moi. Elle prend mes mains dans les siennes. Ses doigts sont froids.
— Tu n'aurais pas dû, dit-elle.
— Si. C'est mon fardeau. Pas le tien.
— Il est devenu le mien, Célian. Nous sommes liés.
Elle a raison. Nous avons créé une boucle de rétroaction. Je ne peux plus me purifier sans la souiller. Et elle ne peut plus ressentir sans que je ne partage son fardeau. Notre addiction mutuelle a atteint un nouveau stade, moléculaire, presque métaphysique.
Le soir tombe. Nous sommes assis par terre, adossés au canapé, partageant une couverture. Nous ne parlons plus. Nous n'avons pas besoin de mots. Je sens la tranquillité de son esprit comme une eau calme, et elle sent la tempête contenue dans le mien, une chose vivante et grondante que je retiens par la seule force de ma volonté. Par moments, un éclat de douleur ou un souvenir emprunté tente de franchir la barrière. Un frisson la parcourt alors, et je resserre immédiatement mon emprise mentale.
C'est épuisant. C'est une vigilance de chaque instant. Mais dans cette fatigue partagée, il y a une intimité plus profonde que tout ce que nous avions connu auparavant. Je sais maintenant quand elle a soif avant qu'elle ne le sache elle-même. Elle sait quand un souvenir douloureux me hante avant que je ne puisse le chasser.
Nous ne sommes plus deux êtres distincts cherchant un réconfort dans la collision. Nous sommes un écosystème. Un organisme à part entière, monstrueux et magnifique, dont les nerfs sont entrelacés, les sangs mêlés dans un circuit fermé. La douleur du monde entre par moi, et je la filtre, je la transmute, et parfois, elle fuit vers elle. Et sa présence, son calme originel, est l'ancre qui m'empêche de sombrer complètement.
Alors que la nuit nous enveloppe, je sens son esprit glisser doucement vers le sommeil. C'est une sensation nouvelle, comme observer une mer qui se calme. Sa respiration devient plus lente, plus régulière. Sa tête repose sur mon épaule.
Et dans le silence de la pièce, je reste éveillé, sentant le pouls faible de ses rêves contre le mien, sentant le poids de la ville endormie et de ses misères à nos portes. Je suis le gardien. Le filtre. Le lien.
Et je sais, avec une certitude absolue et terrifiante, que nous ne pourrons plus jamais être séparés. La rupture nous tuerait, nous déchirerait au niveau cellulaire. Nous sommes pris dans cette toile que nous avons nous-mêmes tissée, heure après heure. Une toile d'argent et de sang, de silence et de cris, dont nous sommes à la fois les araignées et les proies.
ElaraJe devrais savourer ce moment. L'homme qui nous a disséqués pendant des années, qui nous a maintenus dans l'ignorance et la douleur, est désorienté par ce que nous sommes devenus.Je ne savoure rien.Je regarde son visage et j'y cherche une trace de l'être humain qu'il a peut-être été, autrefois, avant que la mission ne le consume. Je ne trouve que des ruines. Des fondations solides, mais un édifice vide.— Vous auriez pu nous aider, dis-je. Au lieu de nous utiliser.— Je vous ai aidés.— Vous nous avez exploités. Vous avez pris notre douleur, notre folie, et vous en avez fait des armes. Des statistiques. Des publications.— C'était nécessaire.— Pour qui ?Il ne répond pas.Célian fait un pas. Pas vers Kane. Vers moi. Son épaule touche la mienne. La chaleur de son corps à travers les couches de tissu.— Vous n'avez jamais été malade, dit-il à Kane. Vous n'avez jamais senti la souffrance des autres s'infiltrer en vous sans que vous puissiez l'arrêter. Vous n'avez jamais perdu la
ElaraIl est là.Je ne le vois pas encore. Je le sens. Dans cette faille minuscule que j'ai laissée ouverte vers Célian, sa présence n'entre pas. Mais elle rôde autour, comme une eau sale cherchant une fissure.— Combien de temps ? demande Célian.Sa voix est basse, calme. Cette voix qu'il prend avant de faire un truc irréversible.— Quelques minutes. Peut-être moins.Je ne quitte pas la fenêtre des yeux. La pluie a redoublé. Elle ruisselle sur la vitre en nappes épaisses, déformant la rue déserte. Les réverbères balancent des halos jaunes, malades.— Il sait qu'on l'attend.— Il compte là-dessus.Célian s'écarte de la fenêtre. Je sens son mouvement avant de l'entendre, par ce fil ténu que nous avons tissé entre nous. Pas des images, pas des émotions brutes. Juste une conscience de l'autre. Une présence. Un ancrage.Il fouille dans son sac. En sort un carnet, un stylo. Il griffonne quelques phrases rapides, arrache la page, la plie en quatre.— Si ça tourne mal...— Ça va tourner mal.
CélianMes paroles résonnent, brutales. Je m’attends à ce qu’elle recule, qu’elle se referme.Elle ne le fait pas. Elle avance. D’un pas, puis deux. Elle s’arrête à quelques centimètres de moi. Je sens la chaleur de son corps, l’odeur de poussière et de pluie qui émane d’elle.— Peut-être qu’on s’est trompés, murmure-t-elle. Peut-être que le but, ce n’était pas de devenir « sains ». Peut-être que c’était de devenir conscients. De choisir. De ne plus subir.Sa main se lève. Lentement, comme pour ne pas effaroucher un animal sauvage, elle pose sa paume à plat sur ma poitrine, par-dessus mon pull. A travers le tissu, je sens la pression de sa main, le léger tremblement de ses doigts.— Baisse ton bouclier, Célian. Pas pour la douleur du monde. Pour moi. Laisse-moi entrer. Laisse-moi sentir ce que tu ressens, maintenant, vraiment. Et laisse-moi te donner ce que je ressens. Pas à travers un filtre. Pas comme une expérience. Comme un échange. Comme avant, mais en sachant.C’est une folie. C
CélianLes jours s’étirent, pareils à des ombres. Nous sommes devenus des fantômes dans notre propre peau.L’entraînement au silence absolu est une torture d’un genre nouveau. Ce n’est pas la douleur qui manque. C’est sa présence familière, son bruit de fond constant, qui laissait toujours un horizon, une direction : absorber, endurer. Maintenant, l’horizon est un mur blanc. Je dois maintenir le bouclier en permanence, sans faille, sans distraction. C’est épuisant. Comme retenir son souffle indéfiniment.Elara, elle, s’est éteinte. Littéralement. Elle passe des heures assise, les yeux ouverts mais ne regardant rien, réduite à une présence minimale. Parfois, je pose ma main sur la sienne, pour vérifier. Sa peau est tiède, son pouls lent. Mais derrière ses yeux, il n’y a plus ce prisme en activité, ces lueurs de compréhension rapide. Il y a de la volonté. Une volonté de fer pour rester sourde, muette, aveugle au monde émotionnel.Nous parlons peu. Les mots sont des risques, des perturba
ElaraJe touche mon sang, observe la trace rouge sur mon doigt. Preuve de limite. Preuve de vulnérabilité.— Il t’a attaquée ?— Il a contre-attaqué. Ma perception était une intrusion. Il a essayé de forcer mon verrou.Célian pâlit à son tour. L’idée que Kane puisse, à distance, tenter de reprendre le contrôle, de la réduire à nouveau au néant… Elle est là, palpable, dans la pièce.— Alors il sait. Il sait que tu es changée. Il sait où tu es ?Je secoue la tête, lentement, douloureusement.— Non. La connexion était trop brève, trop violente. Il a senti une anomalie, une résistance. Pas une localisation. Mais il sait que je ne suis plus sa pièce manquante.Célian s’accroupit devant moi. Son visage est empreint d’une inquiétude brute, non filtrée. C’est sa peur à lui. Pas celle d’un autre. Je peux la percevoir, cette peur. Elle arrive à moi, se déploie dans mon espace : une angoisse froide pour moi, mêlée à une colère sourde contre Kane, et en dessous, un fond de détermination protectri
ElaraCélian dort. Un vrai sommeil, pas cette inertie épuisée d’après-crise. Ses paupières tremblent faiblement, ses muscles du visage détendus. Je le regarde, allongé sur le matelas poussiéreux, et je mesure l’abîme. L’homme qui dévorait la souffrance avec une avidité masochiste dort, paisible, vidé de son poison. Je l’ai fait. Ou plutôt, nous l’avons fait.Je ne dors pas. Le besoin n’est pas là. Mon ancien vide, cette chambre stérile, s’est rempli d’une activité perpétuelle, discrète. Des échos. Pas des émotions, mais leurs traces, leurs fréquences résiduelles, qui viennent mourir contre les parois de mon être et se transforment en… en données. En compréhension. La colère de l’ivrogne dans la rue trois étages plus bas se déploie en une brève cartographie de frustration sociale et de honte. La tristesse de la vieille femme du rez-de-chaussée devient un léger frisson de mélancolie automnale, puis s’évapore. C’est constant. Automatique. Mon prisme fonctionne en sourdine, sans que j’aie







