Mag-log inCélian
Une semaine s'écoule, rythmée par les marées montantes de la douleur du monde et le reflux salutaire que seule Elara peut provoquer. Notre vie trouve son cycle infernal. Je sors parfois, pour acheter de la nourriture, et chaque fois c'est une descente aux enfers. Les rues deviennent un champ de mines sensorielles. Le simple frottement d'une épaule contre la mienne dans la foule me transmet des bribes d'existence douloureuse : un ulcère à l'estomac, une anxiété sociale étouffante, la lassitude d'une vie de bureau. Je rentre en courant, le souffle court, la peau brûlante, les tempes martelées par les maux des autres, et je me jette sur elle comme un noyé sur une bouée.
Nos étreintes deviennent plus ritualisées, plus désespérées. Nous ne cherchons plus seulement à marquer la surface. Nous cherchons à atteindre l'os, le noyau, l'âme. Un après-midi, alors qu'une vague de mélancolie collective particulièrement épaisse m'écrase , c'est un jour gris, propice aux regrets , je la regarde et je sais que les griffes et les morsures ne suffiront plus.
— Ce n'est pas assez, je halète, debout au milieu du salon, les poings serrés, luttant pour ne pas hurler. Ce n'est jamais assez. Ça revient toujours plus fort.
Elara est assise sur le sofa, immobile. Elle ne porte qu'un simple t-shirt, et les stigmates de nos dernières rencontres constellent ses bras et ses jambes. Elle me regarde, non pas avec pitié, mais avec une compréhension profonde, presque clinique.
— Alors va plus loin, dit-elle simplement.
Ses mots résonnent dans le silence tendu de la pièce. Plus loin. Au-delà de la peau. Au-delà de la douleur physique immédiate. J'avance vers elle, mes pas lourds. Je m'agenouille devant le sofa, posant mes mains de chaque côté de ses hanches. Je plonge mon regard dans le sien.
— Je veux… je veux te donner ma douleur. Pas seulement la transférer. Te la faire comprendre.
Une lueur d'intérêt brille dans ses yeux gris. C'est le défi ultime. Elle qui ne ressent rien, pourrait-elle contenir l'essence même de ce que je subis ?
— Montre-moi, murmure-t-elle.
Je ferme les yeux. Au lieu de chercher à chasser le chaos, je l'invite. Je lâche les digues que je maintiens toujours à moitié. Je laisse la migraine de la caissière s'installer, non plus comme un parasite, mais comme une partie de moi. Je laisse l'angoisse de l'étudiant me nouer l'estomac, la tristesse du vieil homme seul alourdir mon cœur. Je les accueille toutes, je les laisse m'habiter complètement, jusqu'à ce que je sois sur le point de craquer. Les larmes jaillissent de mes yeux, silencieuses, brûlantes.
Puis, j'ouvre les yeux et je prends son visage entre mes mains. Je ne serre pas. Je me contente de poser mes paumes contre ses joues, mes pouces sur ses tempes.
— Écoute, je chuchote.
Et je me mets à lui parler. Je lui décris la sensation de la migraine, pas comme un mal de tête, mais comme un fil de fer rouge qui serpente derrière l'œil, pulsant au rythme de chaque battement de cœur. Je lui raconte le goût de l'anxiété, métallique et acide au fond de la gorge. Je lui parle du poids de la solitude, une chape de plomb sur les épaules qui vous courbe vers la terre. Je déverse sur elle un torrent de mots, chaque phrase étant un concentré de l'agonie que je porte. Ce n'est pas une confession. C'est un transfert. Une inoculation.
Au début, son regard reste neutre, attentif. Puis, quelque chose change. Une ride apparaît entre ses sourcils. Sa respiration devient plus rapide, moins régulière. Ses doigts se crispent sur le tissu du sofa.
— Je… je sens… quelque chose, halète-t-elle. Comme une pression. Dans ma tête.
Ça fonctionne. L'indicible se transmet.
— C'est la migraine, dis-je, ma voix rauque d'effort. Maintenant, l'angoisse. Ressens-la.
Je me concentre sur le nœud froid dans ma poitrine, je le pousse mentalement vers elle, à travers le pont de nos regards mêlés. Elle ferme les yeux, un gémissement étouffé lui échappant. Sa main se porte à sa poitrine.
— C'est… froid. Ça serre. On ne peut plus respirer.
— Oui, je confirme, une vague de soulagement m'envahissant déjà. C'est ça.
Je continue, déversant en elle chaque fragment de souffrance, la vidant de moi. Et à mesure que je me libère, elle se remplit. Son visage, si parfaitement lisse autrefois, est maintenant un masque de tensions contradictoires. Elle frissonne, se contracte, des larmes coulent sur ses joues sans qu'elle ne sanglote. Elle éprouve. Pour la première fois, elle éprouve non pas la douleur simple et nette d'une morsure, mais la complexité tortueuse de la souffrance psychique. L'écho de l'âme humaine.
Quand je n'ai plus rien à donner, quand je suis vide, propre, léger, je me tais. Le silence est de retour, plus profond que jamais. Je la regarde, elle qui tremble maintenant, les yeux grands ouverts, pleins d'une horreur et d'une fascination nouvelles. Elle vient de goûter au fruit défendu. Elle a vu l'abîme.
— C'était… toi ? réussit-elle à articuler, son corps encore secoué de frissons. Tout ça… c'était en toi ?
— C'est le monde, Elara. C'est ce que je porte toujours.
Elle secoue la tête, lentement, et une expression que je n'ai jamais vue auparavant – de la compassion – se peint sur ses traits.
— Non, murmure-t-elle. C'était toi. Tu es cette douleur.
Ses mots me frappent de plein fouet. Elle a raison. Je ne suis plus Célian, l'homme qui absorbe la douleur. Je suis devenu la douleur elle-même. Et je viens de lui en faire don.
Elle se lève, chancelante, et vient vers moi. Elle n'a pas peur. Elle a pitié. Elle pose ses mains sur mes épaules, puis glisse ses bras autour de mon cou, m'attirant contre elle dans une étreinte qui n'est ni violente, ni sensuelle, mais réconfortante. Je m'y abandonne, la tête nichée contre son cou, respirant son odeur. Je pleure. De honte ? De soulagement ? Je ne sais plus.
— Tu vois ? chuchote-t-elle contre mon oreille. Maintenant, je te comprends. Vraiment.
Nous sommes allés plus loin que jamais. Nous avons fusionné, non plus seulement dans la chair, mais dans l'âme. J'ai fait d'elle un réceptacle à la mesure de mon propre enfer. Et elle, en le comprenant, en le partageant, est devenue bien plus qu'un exutoire. Elle est devenue la seule personne au monde qui sait ce que c'est que d'être moi.
La paix qui suit est différente. Ce n'est plus le simple silence de l'absence. C'est le silence de la compréhension mutuelle. Un silence lourd, complexe, et terriblement intime. Nous avons franchi une ligne, et il n'y a plus de retour en arrière possible. L'abîme en moi a trouvé un écho en elle. Et cet écho, je le sais, m'appellera toujours, plus fort que tous les chuchotements du monde.
ElaraMa main pend dans l’air froid, entre la chaleur irradiante de l’entrepôt détraqué et le froid de mort qui émane de Célian. Il ne la prend pas tout de suite. Il la fixe, comme si c’était une illusion, une dernière torture de son esprit saturé.Ses yeux parcourent la distance entre mes doigts et son visage, puis remontent vers mes yeux. Il cherche le vide familier, la promesse d’un puits sans fond où jeter son trop-plein. Il ne le trouve pas. Ce qu’il trouve à la place le déroute. Une présence. Une densité nouvelle. La résonance intérieure que j’ai découverte est une signature étrangère pour lui.— Tu… tu es différente, parvient-il à articuler, sa voix éraillée par des cris qu’il n’a pas poussés.— Oui, dis-je simplement.Ma main ne tremble pas. Elle est stable. Réelle.Il ferme les yeux, un long moment, comme s’il faisait un inventaire intérieur des dégâts. Puis il saisit ma main. Sa poigne est faible, fiévreuse. La peau à peau est un choc.Ce n’est pas la décharge électrique de
CélianÇa passe !Un filament, un cheveu de connexion rétablit. Ce n’est plus notre vieux lien symbiote. C’est une brèche de fortune, percée à travers le mur du silence par le fer rouge de ma douleur.Et à travers ce filament, je ne lui envoie pas de mots. Les mots sont trop lents, trop pauvres. Je lui envoie la sensation. La mémoire de nous.Pas le pacte, pas la toxicité. L’essence.La première étincelle dans ses yeux vides.Le soulagement physique,presque sexuel, de se vider en elle.La terreur partagée de notre addiction.La certitude que,dans tout l’univers, personne d’autre ne pourrait nous comprendre, nous supporter, nous voir tels que nous étions.L’amour.Monstrueux, tordu, vital. Notre amour.Un paquet brut, non filtré, de vérité émotionnelle. Je le lance dans la brèche comme une bouteille à la mer dans un ouragan.Et puis, je perçois sa réponse.Ce n’est pas un renvoi. C’est un choix.Elle n’aspire pas ma douleur. Elle ne s’en nourrit pas. Elle… l’observe. Avec toute la clart
CélianJe suis devenu un astre noir. Une étoile effondrée de souffrance. Chaque pas que je fais dans les rues assombries est une secousse sismique intérieure. Je ne suis plus un homme, je suis un phénomène. Les gens s’écartent inconsciemment sur mon passage, leurs nerfs vaguement avertis d’une présence néfaste. Les animaux fuient, les chiens gémissent en laisse.J’ai passé la journée à me charger. J’ai marché dans les hôpitaux, les gares, les quartiers de misère. Je me suis assis sur un banc aux urgences et j’ai ouvert toutes les écoutilles. Je n’ai plus filtré, plus trié. J’ai tout pris. La douleur physique, aiguë et sourde. L’angoisse mentale, ce brouillard gluant. Le chagrin, cette lame émoussée qui scie l’âme. C’est en moi maintenant. Une sphère de plasma noir tourbillonnant dans ma poitrine, maintenue par une volonté de fer et par le désespoir pur.Mon plan est simple. Une absurdité totale. Je vais à l’entrepôt. Je vais poser mes mains sur la porte d’acier. Et je vais relâcher to
ElaraLa lumière à l’intérieur de l’entrepôt est clinique. Elle ne caresse pas, elle révèle. Elle tombe des hauteurs sur les capsules de verre, chacune un sarcophage vertical. Je marche entre elles, lente, hypnotisée.Les dormeurs c’est le mot qui vient, bien qu’ils ne dorment pas sont d’une sérénité absolue. Leurs visages sont relâchés, sans rêves. Aucune tension autour de la bouche, aucun pli d’inquiétude au front. C’est un néant de paix. Un néant organisé.— Ce ne sont pas des victimes, Elara.La voix de Kane résonne dans le vaste espace. Il se tient près du noyau, la source de la lumière froide. Il porte un costume sombre, mais il semble faire partie du décor, un élément fonctionnel de la machine.— Ce sont des volontaires. Des gens submergés par le bruit du monde. Leurs propres pensées, les émotions des autres, le chaos. Ils venaient ici chercher le repos. Je leur offre la paix ultime.Je m’approche d’une capsule. Une femme, peut-être la trentaine. Ses cheveux flottent dans un li
CélianLe froid du trottoir traverse mon jean, remonte le long de ma colonne vertébrale. Je respire des cendres, des gaz d’échappement, l’effluve acide de la peur qui monte des gratte-ciels. Je suis un tuyau d’égout brisé. Tout coule en moi, rien ne sort. L’angoisse d’une mère dont l’enfant est à l’hôpital. La brûlure d’un ulcère à l’estomac chez un homme seul. La fracture sourde d’une vertèbre dans une chute trois rues plus loin. Ils arrivent, vague après vague, et s’accumulent dans ma cage thoracique, s’épaississent en une boue noire qui menace de me noyer par les yeux, par la bouche.Elle m’a fermé la vanne de purge.Je me redresse, les articulations rouillées. Le bâtiment de Kane se dresse, impénétrable. Pas de fenêtres. Juste cette porte d’acier qui a avalé Elara. Je ne sens plus rien d’elle. Ce n’est pas un mur, c’est un vide. Un vide organisé, intentionnel. Le silence qu’il fabrique à l’intérieur est une substance active, elle grignote les bords de ma perception, efface les tra
CélianJe recule comme si elle m’avait frappé. Le lien entre nous ondule, parcouru de spasmes de douleur qui sont uniquement les miens, maintenant. Elle ne les partage plus. Elle les observe, de loin, avec cette curiosité nouvelle.— Il veut quelque chose, Elara. Personne n’est comme ça. Personne.— Peut-être. Et peut-être que je veux savoir ce que c’est.Elle se détache du mur, redresse sa robe. Elle a l’air plus droite, plus assurée que je ne l’ai jamais vue.— Je rentre à l’appartement.— Elara…— Je ne vais pas le suivre, Célian. Pas maintenant. J’ai besoin de… digérer.Elle tourne les talons et s’éloigne, sans un regard en arrière. Je reste planté dans la ruelle, les mains tremblantes, le crâne bourdonnant des douleurs du monde et d’une nouvelle blessure, infiniment plus personnelle, plus profonde.ElaraL’appartement est un cercueil. Le silence qui y règne n’est plus le mien. C’est l’écho assourdi du silence de Kane. Je marche de long en large, la peau vibrante. Je regarde mes m







