LOGINMa voix est sortie plus dure que je ne le voulais. Un aboiement presque. Elara tourne la tête vers moi. Ses yeux gris sont calmes. Elle attend. Elle ne me contredit pas. Elle me laisse parler. — Non, je répète. Ma voix est plus basse, mais pas moins intense. Vous n'irez pas seuls. Ce serait du suicide. Même si c'est une diversion. Même si c'est un piège dans le piège. Vous êtes leur cible principale. La dyade. Le Graal. S'ils vous capturent, tout est fini. Le groupe perd son centre. Et vous, vous perdez votre liberté, votre humanité, tout ce que vous avez construit ensemble. — Léna... — Écoutez-moi. Tous. Je me lève. Mes jambes sont stables. Ma voix est claire. Je les regarde. Ma famille d'anomalies. Ma tribu de brisés. Ils sont sept visages tournés vers moi, sept paires d'yeux qui attendent. Même Suzie, qui ne comprend pas tout, sent que quelque chose d'important est en train de se dire.
Mon corps devient lourd. Ma respiration ralentit. Mon cœur bat plus lentement, comme s'il économisait ses forces pour une tâche plus importante. Mais je tiens. La porte est grande ouverte, mais je garde la main sur la poignée. Je ne suis pas submergée. Je suis remplie. Je ferme la porte. Doucement. La douleur des autres est en moi, mais elle est contenue, cataloguée, rangée dans des compartiments étanches. Je rouvre. Je reprends une autre dose. Je referme. Je réapprends à chaque fois. Le geste devient une seconde nature. Demain, je prendrai tout. Leur terreur. Leur douleur. Leurs doutes. Leurs cauchemars éveillés. Et je la leur rendrai quand la bataille sera gagnée. Pas avant. Pas pendant. Après. Quand ils pourront se permettre de ressentir à nouveau. Parce que la bataille sera gagnée. Il n'y a pas d'autre option. Le doute est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre.
Noé hoche la tête, ses doigts déjà tachés d'encre. Il ouvre son carnet à une page blanche. Son regard se perd dans le vague, il commence déjà à voir ce qu'il va dessiner. — Iris, tu vas parler aux morts. Tous les morts. Pas seulement ceux du Prisme. Ceux de la région. Ceux qui connaissent la montagne. Les anciens soldats de la ligne Maginot, ceux qui ont construit ces bunkers et qui savent où sont les faiblesses. Les résistants qui les ont infiltrés pendant la guerre. Demande-leur les passages secrets. Les failles. Les endroits que les vivants ont oubliés. Les portes dérobées que les plans officiels ne montrent pas. Iris ferme les yeux. Elle est déjà ailleurs. Ses lèvres bougent sans bruit, une conversation muette avec l'au-delà. — Suzie. Célian s'accroupit devant la petite fille. Il met ses yeux à la hauteur des siens. Tu vas devoir être très triste. Mais pas maintenant.
Marc ouvre la bouche. La referme. Les mots restent coincés dans sa gorge. Ses yeux s'embuent. Une larme coule sur sa joue mal rasée, trace un sillon brillant dans la poussière qui recouvre sa peau. Il ne l'essuie pas. Il laisse la petite fille qu'il a contribué à enfermer lui offrir une absolution qu'il ne s'accorde pas à lui-même.— Elle a raison, dis-je. Je me lève à mon tour. Mes jambes sont engourdies par la position en tailleur, mais je ne vacille pas. Chacun de nous a une force que le Prisme ne peut pas anticiper. Parce que le Prisme nous voit comme des fréquences. Des données. Des variables dans une équation. Des courbes sur un graphique. Il ne voit pas nos liens. Il ne voit pas notre histoire. Il ne voit pas la manière dont nous nous sommes construits les uns l
Tous les regards se tournent vers moi. Même Elara, qui était restée silencieuse jusque-là, les yeux fixés sur le tableau comme si elle pouvait effacer les noms par sa seule volonté. Son regard glisse vers moi. Il est lourd. Évaluateur.— Attaquer une forteresse du Prisme ? dit Marc. Sa voix n'est pas moqueuse. Elle est incrédule, mais pas hostile. Avec quoi ? On n'a pas d'armes. Pas d'entraînement militaire. Pas de plan. Pas de soutien logistique. Pas de renseignements précis sur l'intérieur du bunker. Rien.— On a des pouvoirs. Ma voix est calme, mais je sens la colère vibrer en dessous, comme une nappe phréatique sous pression. Des pouvoirs qu'ils ne comprennent pas vraiment. Ils savent ce qu'on
Il s'interrompt, ravale sa salive.— Et Iris vient de recevoir un message des morts. Le Prisme a aussi pris Gabriel. Le prisme de mémoire qu'on cherchait à Lyon. Il avait réussi à effacer sa propre trace de tous les systèmes, mais quelqu'un l'a reconnu dans la rue. Un ancien voisin. Une dénonciation anonyme.— Les trois, dis-je. Les trois dont parlait l'agent. Samuel, Alice, Thomas. Et maintenant Victoire, Maya, Gabriel. Six.— Ils veulent négocier. Un échange. Contre...Il s'arrête. Sa pomme d'Adam monte et descend. Il n'arrive pas à dire la suite. Ses lèvres bougent, m
CélianLa ville, vue à travers cette nouvelle clarté, est un organisme différent. Ses lumières ne sont plus des cris. Ses ombres ne contiennent plus de gémissements. C’est étrange, presque déroutant. Comme si l’on m’avait retiré un sens, une couche de réalité permanente. L’écho du monde est devenu
CélianC’est un cataclysme.Quand elle s’ouvre, ce n’est pas l’aspiration douce et vorace d’autrefois. C’est un appel d’air brutal. La sphère de douleur en moi, cette étoile noire effondrée, se désagrège d’un coup. Elle se défait en lambeaux hurlants, en éclats de mémoire souffrante, en lames d’ang
ElaraMa main pend dans l’air froid, entre la chaleur irradiante de l’entrepôt détraqué et le froid de mort qui émane de Célian. Il ne la prend pas tout de suite. Il la fixe, comme si c’était une illusion, une dernière torture de son esprit saturé.Ses yeux parcourent la distance entre mes doigts e
CélianÇa passe !Un filament, un cheveu de connexion rétablit. Ce n’est plus notre vieux lien symbiote. C’est une brèche de fortune, percée à travers le mur du silence par le fer rouge de ma douleur.Et à travers ce filament, je ne lui envoie pas de mots. Les mots sont trop lents, trop pauvres. Je







