LOGINIl est en blouse blanche, parfaitement repassée. Ses mains sont propres, nues, longues et pâles le long de son corps. Son port de tête est celui d’un roi en exil dans un monde de mortels. Il ne m’a pas vu. Il avance dans le hall, absorbé par une discussion avec un confrère, hochant la tête avec cette économie de mouvement qui le caractérise. C’est le moment. Mon sang se glace et s’embrase en même
Moreau Le crachat de la machine à expresso couvre le silence de mon bureau. Je tiens la petite tasse fumante entre mes doigts, mais je ne la bois pas. Je la regarde, cette tasse en porcelaine blanche, ce café noir comme mon humeur. Le bulletin interne de l'hôpital est posé sur mon sous-main, ouvert à la page des nominations. J'y suis. « Docteur Antoine Moreau, nouveau chef du service de chirurgie cardiaque, en remplacement du Docteur Raphaël Delcourt, démissionnaire. » Ma nomination. Ma victoire. Mon triomphe. Et pourtant, je rage. Je rage comme un lion en cage. Le bureau de Delcourt est vide. Vide de lui, vide de ses affaires, vide de son aura. J'ai tout. Son poste, son service, son personnel. Je vais m'installer dans son bureau, dans son fauteuil. Je suis le nouveau maître. Mais le maître ne savoure pas. Il écume. Parce que ce n'est pas une défaite que Delcourt m'a infligée. C'est un pied de nez.
Les heures qui suivent sont une longue, très longue étreinte de corps et de mots. Nous restons enlacés, peau contre peau, la couette remontée jusqu'aux épaules. Le jour monte, la lumière change, caresse nos corps nus. Nous parlons. Nous parlons comme nous n'avons jamais parlé. Des bribes de vie, des confidences, des silences repus que nos doigts remplissent de caresses. Il me parle de Matthias. De cette histoire que Moreau m'a déformée, empoisonnée. Il me la raconte avec sa voix égale, mais ses mains tremblent dans les miennes. L'étudiant de vingt-deux ans, le mentor, la séduction, la manipulation, le gala, l'humiliation finale. Il me raconte comment on l'a brisé, comment il a construit le bunker. — Moreau m'a dit que c'était toi, le prédateur, je murmure, honteux. Il m'a dit que tu avais détruit ce jeune homme. Que tu faisais la même chose avec moi. Raphaël serre les dents. Une ombre de colère passe sur son visage. —
Je lui arrache un baiser, puis un autre, puis un autre. Nos bouches ne se quittent plus. Elles se dévorent, se mordent, s'apaisent, se reprennent. Chaque baiser est une phrase, un mot, un aveu. « Pardon. » « Je t'aime. » « Reste. » « Plus jamais. » Ses mains, tremblantes de fièvre et de désir, repoussent la couette, se glissent sous mon pull, touchent ma peau. Le contact de ses paumes brûlantes sur mon ventre est un incendie. — Raphaël…, je gémis contre sa bouche. — Aime-moi, supplie-t-il, la voix brisée. Maintenant. S'il te plaît. J'ai besoin de toi. J'ai tellement besoin de toi. Je ne réfléchis plus. Je me redresse, j'arrache mon pull, mon jean. Nos corps se retrouvent, peau contre peau, pour la première fois. Son corps brûlant contre le mien. Ma peau fraîche contre la sienne. Le contraste est un électrochoc. Il est nu sous les draps, je suis nu au-dessus de lui. Je plonge dans la chaleur de ce lit étroit, dans la chaleur de son c
Léandre La porte se referme avec un clic discret. Je suis seul avec lui. Raphaël Delcourt est allongé sur mon lit, trempé, tremblant, à moitié inconscient. Sa respiration est sifflante. Ses lèvres sont d'un bleu inquiétant. La colère est toujours là, tapie dans un coin de ma poitrine, mais elle est muselée par l'urgence. Manon a raison. Il est malade. Gravement malade. Et je ne peux pas, je ne peux pas le laisser mourir. Je m'agenouille près du lit. Mes doigts tremblent en touchant sa veste. Le tissu est glacé, imbibé d'eau de pluie. Je la déboutonne, la lui retire avec difficulté, ses bras pesant des tonnes. La chemise suit le même chemin. Chaque bouton que je défais me rapproche de sa peau. Une peau blanche, marbrée par le froid, hérissée de chair de poule. Son torse est là, sous mes yeux. Le même torse que j'ai peint pendant des nuits entières, à la lumière de mon atelier. Le même torse que j'ai idéalisé, divinisé, dans L'Homme de Marbre.
Manon La nuit a lavé la fureur de l'orage, mais elle n'a pas lavé le cœur de mon petit-fils. Je l'ai entendu pleurer dans sa chambre une partie de la nuit, avant que le silence ne le prenne, ce silence lourd des cœurs en déroute. Et pendant ce temps, sous la pluie battante, il y avait cet homme. Ce docteur. Ce chirurgien de marbre qui a traversé la France pour venir s'agenouiller devant mon Léandre sous un déluge. Je ne dors plus beaucoup, à mon âge. Le sommeil est un oiseau rare. Alors, aux premières lueurs de l'aube, quand j'entends frapper à la porte, je ne suis pas surprise. Je me lève, j'enfile ma robe de chambre en pilou, je traverse le salon. J'ouvre la porte. Et là, je le vois. Le docteur Raphaël Delcourt est effondré sur le banc de pierre, devant la maison. Il est trempé. Pas seulement par la pluie. Il est transi, grelottant. Ses lèvres sont bleues, ses doigts sont bleus. Il a passé la nuit dehors, sous l'orage, sur ce banc. Il ne s'est pas abrité. Il est resté là, face à
Il fait un pas vers moi, les mains toujours tendues, le visage ravagé par une émotion qui fissure mon blindage de colère. — J'ai tout laissé. Le poste, la carrière, la réputation. Tout. Parce que rien de tout cela n'a d'importance sans toi. J'ai eu tellement peur. Peur de souffrir, peur d'être détruit à nouveau. Mais être sans toi, c'est pire. C'est une mort vivante. Je suis venu pour te dire une chose, Léandre. Une seule chose. Il prend une inspiration tremblante. Ses yeux gris sont deux lacs de souffrance et d'amour. Le vent forcit, fouette ses cheveux sombres. Le ciel, comme s'il retenait son souffle avec nous, semble se figer. — Je t'aime. Les deux mots claquent dans le silence du vent. Deux mots qui sont une détonation. Je les reçois en pleine poitrine, un choc qui me coupe le souffle. Je t'aime. Il l'a dit. Il a traversé la France en costume de PDG pour venir me dire ça sur une plage bretonne. Et au lieu de me faire fondre, ces deux mots attisent ma colère. Parce qu'ils arr







