로그인RaphaëlC'est un dimanche matin, et la maison est silencieuse. Léandre est parti nager, Théo est enfermé dans sa chambre, et je suis dans l'atelier, en train de ranger les pinceaux qui traînent depuis la veille. C'est alors que je remarque une toile, dissimulée sous un drap, dans un coin de la pièce. Une toile que je n'avais jamais vue, que Léandre n'a pas peinte, que Théo a dû installer en secret.Je soulève le drap, et mon souffle se bloque dans ma gorge.C'est un portrait. Le portrait d'un jeune homme, aux cheveux bruns bouclés, aux yeux verts, au sourire éclatant. Gabriel. C'est forcément Gabriel. Le fameux Gabriel dont Théo nous a parlé il y a quelques semaines, l'étudiant en médecine pour qui notre fils a le béguin. Le portrait est magnifique, d'une précision presque photographique, et pourtant il vibre d'une émotion intense, d'une passion retenue, d'un amour secret.— Théo, dis-je à voix haute. Viens ici, s'il te plaît.I
LéandreThéo a changé ces dernières semaines. Quelque chose dans son regard, dans sa posture, dans sa façon de soupirer quand il croit que personne ne l'observe. Je connais ces symptômes. Je les ai vécus, il y a vingt-cinq ans, quand un certain chirurgien aux yeux gris a fait irruption dans ma vie. Mon fils est amoureux. Et d'après ce que je devine, ce n'est pas un amour heureux.— Il s'appelle comment ? je demande un soir, alors que nous sommes tous les deux dans l'atelier, en train de peindre côte à côte.Théo sursaute, renverse un pot de térébenthine, jure entre ses dents.— Comment tu sais ?— Je suis ton père. Et je suis passé par là avant toi. Alors, il s'appelle comment ?— Gabriel. Il s'appelle Gabriel.— Joli prénom. Il est en médecine avec toi ?— Oui. Il est en troisième année. Il est brillant, drôle, magnifique. Et il est hétéro.Le dernier mot tombe comme un couperet. Hétéro. Le m
ThéoLe jour de la rentrée, je me réveille avant l'aube, le ventre noué par une angoisse que je n'avais plus ressentie depuis mon entrée au collège. La faculté de médecine. J'y suis. Après des années de travail acharné, de nuits blanches, de doutes et d'espoirs, j'y suis enfin. Et pourtant, ce matin, je ne peux m'empêcher de trembler.Papa Raphaël est déjà levé quand je descends dans la cuisine. Il est assis à la table, une tasse de café à la main, le journal ouvert devant lui. Il porte déjà sa blouse blanche, prêt à partir pour l'hôpital. À soixante-neuf ans, il a ralenti son activité, mais il continue à opérer deux jours par semaine, et il supervise toujours la Clinique des Sens avec la même passion qu'au premier jour.— Tu n'as pas dormi, constate-t-il sans lever les yeux de son journal.— Pas beaucoup, non.— C'est normal. La veille d'une grande bataille, on ne dort jamais bien.— Ce n'est pas une bataille, Papa. C'
RaphaëlLa galerie d'Agnès n'a pas changé en vingt ans. Les mêmes murs blancs, les mêmes cimaises modulables, les mêmes spots halogènes qui diffusent une lumière parfaite, ni trop crue ni trop tamisée. C'est ici que Léandre a exposé pour la première fois, il y a une éternité. C'est ici qu'il s'est agenouillé devant moi, un galet en forme de cœur à la main, et qu'il m'a demandé de l'épouser. C'est ici que notre amour est devenu public, officiel, éclatant. Et aujourd'hui, c'est ici que notre fils expose ses premières toiles.Théo a dix-huit ans. Il est devenu un jeune homme élancé, aux épaules larges et au regard intense. Ses yeux gris, hérités de moi, contrastent avec ses cheveux noirs, hérités de Léandre. Il est la synthèse parfaite de nos deux êtres, l'incarnation vivante de notre amour. Et aujourd'hui, il est debout au centre de la galerie, nerveux, les mains moites, pendant qu'Agnès supervise l'accrochage de ses œuvres.— Alors, mon grand, dit
LéandreLa longère n'a pas changé. Elle est toujours là, accrochée à la falaise comme un coquillage à son rocher, avec ses volets bleus délavés par le sel et son toit d'ardoises moussues. Le vent de l'Atlantique souffle sans relâche, faisant grincer les girouettes et frissonner les herbes folles du jardin. Nous revenons chaque année, comme promis, pour cultiver nos racines. Mais cette fois, c'est différent. Cette fois, nous sommes venus pour vider la maison.Manon est morte il y a deux ans. Nous avons repoussé ce moment autant que possible, par peur, par chagrin, par superstition peut-être. Mais il faut bien s'y résoudre. La longère doit être vendue, ou louée, ou transmise à quelqu'un qui saura l'habiter et l'aimer comme elle l'a été. Alors nous sommes là, Raphaël, Théo et moi, avec des cartons, des sacs-poubelle, et le cœur lourd.— Par où on commence ? demande Théo, les bras ballants au milieu du salon.Il a quatorze ans maintenant, et
RaphaëlLa nuit est tombée sur la villa des Cèdres, et nous sommes dans l'atelier. Cet atelier que nous avons créé il y a vingt ans, ce lieu de fusion où nos deux mondes se rencontrent depuis deux décennies. Les bocaux d'anatomie sont toujours là, sur leurs étagères, témoins de mes années de chirurgie. Les toiles de Léandre sont toujours là, sur leurs chevalets, témoins de ses années de création. Rien n'a vraiment changé, et pourtant tout est différent.Léandre est debout devant une toile vierge, un pinceau à la main, les yeux fixés sur la surface blanche. Il a soixante-deux ans aujourd'hui, et il est toujours aussi beau. Ses cheveux sont poivre et sel, ses épaules se sont un peu voûtées, ses mains portent les traces de décennies de peinture. Mais son regard, ce regard noir et intense qui m'a transpercé il y a quarante ans, est resté le même. Brûlant. Insondable. Éternel.— Qu'est-ce que tu vas peindre ? je demande en m'approchant.— Je







