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Le premier dîner 1/2

Penulis: Anatory
last update Tanggal publikasi: 2026-03-30 23:26:10

 Le premier dîner 

Ils traversèrent la rue vers vingt-trois heures. La nuit était douce, une de ces nuits d'avril où la mer respire au loin et qu'on l'entend à peine, comme un souffle régulier. Nora marchait devant, Théo derrière, et il regardait sa nuque, la façon dont ses cheveux s'étaient légèrement défaits, la ligne de sa mâchoire qu'il connaissait par cœur mais qu'il voyait soudain différemment.

Dans l'entrée, elle ne ralluma pas le grand salon. Elle alla droit vers la cuisine, alluma le spot au-dessus de l'évier, posa son sac sur la table. Théo ferma la porte, tourna le verrou, posa le carton épais sur le meuble de l'entrée. Il la rejoignit sans un mot.

— Tu as aimé ce soir ? dit-elle.

Sa voix n'était pas la même. Un peu plus grave, un peu plus lente, comme si elle goûtait les mots avant de les dire.

— Je ne sais pas encore, dit Théo.

Il ouvrit une bouteille d'eau, en servit deux verres. Ses gestes étaient précis, mesurés, comme s'il contrôlait soigneusement quelque chose. Nora s'approcha du comptoir, prit son verre, but une gorgée. Ses yeux ne quittaient pas les siens.

— Moi, dit-elle, je sais.

Elle posa son verre. Elle posa le sien. Il y avait entre eux cette chose qui était apparue vers vingt-deux heures, cette chose qu'ils avaient rapportée de l'autre côté de la rue comme on rapporte chez soi un parfum qui s'est déposé sur la peau sans qu'on s'en aperçoive.

— Qu'est-ce que tu sais ? dit Théo.

— Que tout le monde, dans cette pièce, avait envie de nous.

Sa main à lui trouva la sienne sur le comptoir. Pas un geste décidé  juste un contact, l'index contre son poignet, là où la peau est fine et où le cœur bat. Le sien battait plus vite que d'habitude. Il le sentit.

— Toi aussi ? dit-il.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle tourna sa main sous la sienne, ouvrit ses doigts, les laissa glisser entre les siens. Son autre main vint se poser sur son avant-bras, remonta le long de la manche de sa chemise, sentit le tissu, sentit le muscle en dessous.

— Pose-toi la question, dit-elle.

Ils étaient face à face dans cette petite cuisine éclairée d'en haut comme une scène, la lumière crue qui ne laissait rien dans l'ombre. Pas de douceur tamisée, pas de musique, juste le bruit de l'eau qui coulait encore dans le tuyau de l'évier après qu'elle avait fermé le robinet.

Théo la regarda. Nora était belle  il l'avait toujours su, mais là, sous cette lumière, avec ce qui venait de se passer, elle était autre chose. Ses pommettes hautes, la courbe de sa bouche, ses yeux qu'il connaissait comme les siens et qui pourtant semblaient contenir quelque chose qu'il n'avait jamais vu. Une disponibilité. Une souveraineté tranquille.

Il l'embrassa.

Pas comme il l'embrassait d'habitude cette caresse du matin, cette habitude douce du couple qui dure. Non. Il l'embrassa comme si elle était nouvelle, comme s'il la rencontrait pour la première fois et qu'il avait tout le temps du monde pour apprendre ce qu'elle faisait quand sa bouche s'ouvrait comme ça, quand sa langue trouvait la sienne, quand sa main montait dans ses cheveux et tirait un peu, juste assez.

Elle recula d'un pas, le tira vers elle. Il vint. Son dos toucha le bord du comptoir, elle écarta les jambes pour qu'il se place entre elles, et il sentit la chaleur de son corps à travers leurs vêtements, cette chaleur qui n'était pas encore du désir mais qui le précédait toujours, qui le promettait.

— Ce soir, dit-elle contre sa bouche, tu as regardé les autres.

— Pas assez.

— Non. Assez. Juste assez.

Ses mains à elle déboutonnèrent sa chemise. Pas vite  elle prenait son temps, un bouton après l'autre, et à chaque fois ses doigts s'attardaient un instant sur sa peau, sur la toison fine de son torse, sur le sternum, sur le creux entre les pectoraux. Théo ferma les yeux une seconde, les rouvrit. Il ne voulait pas fermer les yeux. Il voulait la voir.

Elle écarta les pans de sa chemise, posa ses deux mains à plat sur son ventre, remonta lentement. Ses paumes étaient chaudes, légèrement humides. Il sentait chaque millimètre de son parcours comme une ligne de feu.

— Tu te souviens de ce que Patrick a dit ? murmura-t-elle. Des gens libres.

— Je me souviens.

— J'ai pensé à nous, quand il a dit ça.

Elle le poussa doucement en arrière. Il recula jusqu'à ce que ses omoplates touchent le mur, juste à côté du réfrigérateur, dans cette lumière crue qui ne pardonnait rien et qui, ce soir, ne demandait rien d'autre que d'être là.

Elle s'agenouilla.

Il y eut ce geste qu'elle fit, ce geste qu'elle avait fait cent fois, mille fois, et qui pourtant ce soir était différent parce que la façon dont elle le regarda avant de baisser les yeux n'était pas une façon qu'elle avait eue avant. Il y avait dans son regard quelque chose de la table tout à l'heure, de cette main qui effleure la vôtre et ne se retire pas, de cette attente douce et inexorable.

Elle défit sa ceinture. Le bruit du cuir, le cliquetis de la boucle, le froissement du tissu. Ses mains étaient habiles, tranquilles, et il y avait dans leur précision quelque chose qui ressemblait à ce que Marlène avait en coupant le homard  une compétence qui n'est pas de l'apprentissage mais de l'évidence.

Quand elle le prit en bouche, Théo laissa échapper un son qu'il ne contrôla pas. Sa tête heurta doucement le mur, ses mains trouvèrent ses cheveux, n'y restèrent pas, se posèrent sur ses épaules, cherchèrent un appui qui n'était pas une pression. Il ne voulait pas la guider. Il voulait seulement être là, dans ce qu'elle faisait, dans la façon dont elle prenait son temps, dont sa langue dessinait des cercles lents, dont sa bouche s'ajustait avec une précision qui n'avait rien d'empressé.

Il y avait dans son geste une patience de professionnelle  non, pas de professionnelle. De quelqu'un qui sait ce qu'elle fait parce qu'elle l'a fait mille fois, oui, mais surtout parce qu'elle est en train de le faire maintenant, entièrement, sans rien garder pour ailleurs.

Elle le regarda, ses yeux levés vers lui pendant qu'elle le prenait, et ce regard était un miroir : elle voyait ce qu'elle lui faisait, elle le voyait lutter pour garder ses mains là où elles étaient, pour ne pas s'oublier, pour rester dans ce moment qu'elle lui offrait.

— Nora, dit-il.

Ce n'était pas une question. C'était un constat. Un point d'équilibre atteint, dépassé.

Elle ralentit, s'arrêta, se releva avec une lenteur délibérée. Ses lèvres étaient humides, sa bouche entrouverte, et quand elle le regarda maintenant ses yeux avaient cette couleur particulière qu'ils prenaient quand elle était au bord de quelque chose, cette couleur de forêt avant l'orage.

Elle retira son haut. Pas de geste théâtral  elle prit le tissu dans ses deux mains, le tira par-dessus sa tête, le laissa tomber par terre. Ses seins nus sous la lumière crue, ses mamelons déjà durs, et elle vit qu'il regardait et elle le laissa regarder.

— Viens, dit-elle.

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