LOGINQuand elle le prit en bouche, Théo laissa échapper un son qu'il ne contrôla pas. Sa tête heurta doucement le mur, ses mains trouvèrent ses cheveux, n'y restèrent pas, se posèrent sur ses épaules, cherchèrent un appui qui n'était pas une pression. Il ne voulait pas la guider. Il voulait seulement être là, dans ce qu'elle faisait, dans la façon dont elle prenait son temps, dont sa langue dessinait des cercles lents, dont sa bouche s'ajustait avec une précision qui n'avait rien d'empressé.
Il y avait dans son geste une patience de professionnelle non, pas de professionnelle. De quelqu'un qui sait ce qu'elle fait parce qu'elle l'a fait mille fois, oui, mais surtout parce qu'elle est en train de le faire maintenant, entièrement, sans rien garder pour ailleurs.
Elle le regarda, ses yeux levés vers lui pendant qu'elle le prenait, et ce regard était un miroir : elle voyait ce qu'elle lui faisait, elle le voyait lutter pour garder ses mains là où elles étaient, pour ne pas s'oublier, pour rester dans ce moment qu'elle lui offrait.
— Nora, dit-il.
Ce n'était pas une question. C'était un constat. Un point d'équilibre atteint, dépassé.
Elle ralentit, s'arrêta, se releva avec une lenteur délibérée. Ses lèvres étaient humides, sa bouche entrouverte, et quand elle le regarda maintenant ses yeux avaient cette couleur particulière qu'ils prenaient quand elle était au bord de quelque chose, cette couleur de forêt avant l'orage.
Elle retira son haut. Pas de geste théâtral elle prit le tissu dans ses deux mains, le tira par-dessus sa tête, le laissa tomber par terre. Ses seins nus sous la lumière crue, ses mamelons déjà durs, et elle vit qu'il regardait et elle le laissa regarder.
— Viens, dit-elle.
Elle le prit par la main, le tira vers le salon. Il la suivit comme elle voulait qu'il la suive, et dans sa façon de marcher devant lui, il y avait cette même assurance qu'elle avait eue en posant sa coupe de champagne quand Patrick avait parlé des soirées du mardi. Une femme qui sait ce qu'elle veut et qui sait aussi que ce qu'elle veut, on le lui donne.
Dans le salon, elle ne ralluma que la lampe sur la console, celle qui donnait une lumière dorée, tamisée, celle de leurs soirées ordinaires. Mais ce soir n'était pas ordinaire. Il ne le serait plus, peut-être. Il ne savait pas encore.
Elle s'allongea sur le canapé, le grand canapé en velours bleu qu'ils avaient choisi ensemble, et elle l'attendit. Théo la rejoignit, se plaça au-dessus d'elle sans peser, ses avant-bras de chaque côté de sa tête, leurs visages à quelques centimètres l'un de l'autre.
Elle écarta les jambes pour lui, lentement, et il sentit la chaleur d'elle à travers le jean, cette chaleur qui disait qu'elle était prête, qu'elle l'était depuis un moment, peut-être depuis que la main d'Inès Delorme avait effleuré la sienne et que ses yeux à elle avaient suivi le geste.
— Qu'est-ce qui t'a excitée ? dit-il.
La question sortit comme ça, sans qu'il l'ait préméditée. Et pourtant elle était juste. Il voulait savoir. Il voulait qu'elle le nomme, qu'elle mette des mots sur ce qu'il avait vu, sur ce qu'elle avait rapporté avec elle.
Elle sourit. Un sourire différent de ceux de la soirée plus intime, plus cru peut-être.
— Toi, dit-elle. Toi dans cette maison, avec eux. Toi quand tu regardais sans regarder. Toi quand tu as reposé ta fourchette trop vite parce que tu avais compris quelque chose et que tu ne savais pas encore quoi.
— Et eux ?
— Eux, dit-elle, ça m'a excitée qu'ils te regardent.
Elle posa sa main sur sa nuque, la fit descendre le long de sa colonne, appuya pour qu'il s'approche encore plus, pour qu'il sente son ventre contre le sien, ses seins contre sa poitrine, ses cuisses qui s'ouvraient plus largement pour l'accueillir.
— Mais ce qui m'excite maintenant, c'est toi. Ici. Maintenant.
Il défit son jean. Il le fit lentement, exprès, parce qu'il voulait voir ce que ça lui faisait à elle, cette lenteur. Et elle ferma les yeux une seconde, les rouvrit, et il y avait dans ses yeux cette chose qu'il aimait par-dessus tout : cette façon qu'elle avait de le regarder comme s'il était le seul homme qui existait, mais aussi comme s'il était un inconnu qu'elle venait de rencontrer et dont elle voulait tout savoir.
Il fit glisser le jean, la culotte en même temps, d'un geste fluide qui n'était pas le sien d'habitude ce soir, il était plus adroit, plus présent, comme si tout ce qui n'était pas elle avait cessé d'exister et que le reste du monde, la maison d'en face, les soirées du mardi, les mains qui s'attardent, tout ça n'était plus qu'un décor lointain.
Elle était nue sous lui, et il resta un moment à la regarder. La lumière dorée faisait des ombres douces sur ses hanches, sur ses seins, sur le creux de sa gorge. Sa peau était chaude, il le sentait sans même la toucher.
— Regarde-moi, dit-elle.
Il la regarda. Elle écarta les jambes plus largement, ses genoux se relevèrent, et d'une main elle se toucha, lentement, sous ses yeux. Ses doigts dessinèrent des cercles, s'attardèrent, et elle ne détourna pas le regard une seconde. Elle lui offrait ça le spectacle de son désir, la preuve de ce qu'elle ressentait, l'évidence mouillée de son corps.
— C'est pour toi, dit-elle. Tout ça, c'est pour toi.
Il se plaça entre ses cuisses. Il la sentit chaude, ouverte, prête. Il la toucha d'abord du bout des doigts, là où elle venait de se toucher, et elle haleta doucement, un son à peine audible, un son qu'il connaissait et qu'il aimait parce qu'il était vrai, parce qu'elle ne pouvait pas le feindre.
Il entra en elle.
Lentement. Très lentement. Il la regarda fermer les yeux, les rouvrir, il regarda sa bouche s'entrouvrir, il regarda ses mains chercher ses épaules, ses doigts s'enfoncer dans sa peau. Il alla jusqu'au fond, s'arrêta, resta là un instant à sentir les parois de son corps qui s'ajustaient à lui, qui le tenaient, qui ne voulaient pas le laisser partir.
— Théo, dit-elle.
Son nom n'avait jamais sonné comme ça. Il y avait dans sa voix quelque chose de cette table tout à l'heure, de cette attente qui n'en était plus une, de cette question qui avait trouvé sa réponse.
Il commença à bouger. Des mouvements amples, profonds, à la mesure de ce qu'elle lui avait donné quand elle était à genoux devant lui. Il ne se pressait pas. Il n'avait pas envie de se presser. Il avait envie d'être là, dans ce corps qu'il connaissait et qui pourtant lui semblait neuf, dans ce moment où rien d'autre n'existait qu'elle et lui et cette lumière dorée et le bruit de leurs souffles qui s'accordaient, qui devenaient le même rythme, la même respiration.
Elle leva les jambes, les croisa dans son dos, l'attira plus profondément, et il sentit le changement dans son corps cette montée, cette tension qui commençait à la prendre, cette façon qu'elle avait de serrer ses mains sur ses omoplates quand elle approchait.
— Pas encore, dit-il.
Il ralentit. Elle gémit de frustration, un petit bruit de gorge qu'il lui fit répéter en s'arrêtant presque, en ne bougeant plus que d'un millimètre, juste assez pour qu'elle ne le perde pas, pas assez pour qu'elle trouve son apaisement.
— Pourquoi ? dit-elle.
— Parce que je veux te voir comme ça plus longtemps.
Il se dégagea, la retourna, la fit basculer sur le ventre d'un geste qui n'était pas brusque mais qui n'était pas doux non plus. Il y avait dans ce geste quelque chose de nouveau entre eux une autorité qu'il ne prenait pas d'habitude, une soumission qu'elle acceptait sans même y penser.
Elle se retrouva les mains à plat sur l'accoudoir du canapé, les genoux sur le velours bleu, le dos creusé, offerte. Il se plaça derrière elle, une main sur sa hanche, l'autre entre ses omoplates pour la maintenir dans cette position qui la rendait vulnérable et souveraine à la fois.
Il entra en elle par derrière, et le son qu'elle fit cette fois n'était plus un halètement, c'était un cri à peine retenu, quelque chose entre la douleur et le plaisir, quelque chose qu'il n'avait jamais entendu d'elle.
— Oui, dit-elle. Comme ça.
Il la prit comme ça. Des mouvements plus rapides maintenant, plus profonds, et elle s'encastrait sur lui à chaque fois, ses mains glissaient sur l'accoudoir, elle cherchait une prise, elle ne trouvait que le velours, elle s'y cramponnait. Il voyait ses omoplates bouger à chaque poussée, la courbe de ses reins, la façon dont ses fesses venaient à sa rencontre.
— Regarde-toi, dit-il.
Elle ne pouvait pas se regarder, mais elle savait. Elle savait ce qu'elle offrait, ce qu'elle recevait, ce qu'elle était en train de devenir sous ses mains, sous son corps.
Il sentit qu'elle approchait la façon dont ses muscles se tendaient, dont sa respiration se fragmentait, dont ses doigts s'enfonçaient dans le canapé comme pour ne pas être emportés. Il ralentit encore, une fois, deux fois, et elle gémit ce gémissement qui disait « non » et « oui » en même temps, qui disait « ne t'arrête pas » et « ne finis pas encore ».
Mais il ne pouvait plus attendre. Il était à la limite de ce qu'il pouvait contenir, et elle le sentit, elle le sentit dans la façon dont ses mains se resserrèrent sur ses hanches, dont son rythme se fit plus heurté, plus profond, plus désespéré.
— Avec moi, dit-elle. Maintenant.
Il accéléra, elle l'accueillit, et quand il vint en elle, il sentit son orgasme la traverser en même temps, une longue vague qui la fit crier dans le coussin où elle avait enfoui son visage, qui la fit se contracter autour de lui, le serrer, le vider, l'emporter avec elle dans cette chute qui n'en était pas une mais une montée, une apothéose.
Il resta en elle après, un long moment. Leur souffle s'apaisa ensemble, trouva son rythme, redevint celui de deux corps qui se connaissent, qui se sont retrouvés après avoir été ailleurs, après avoir frôlé ce que l'autre côté de la rue leur avait montré.
Elle se retourna sous lui, se glissa, le fit s'allonger sur elle. Il pesait sur elle de tout son poids et elle aimait ça, elle aimait cette présence, cette chaleur, cette chose qu'ils venaient de faire et qui n'était pas comme les autres fois.
— On ne va pas à cette soirée, dit Théo.
Ce n'était pas une question.
Nora caressa ses cheveux, lentement, sans répondre. Ses doigts suivaient le contour de son crâne, descendaient sur sa nuque, remontaient. Un geste ancien, un geste qu'elle faisait depuis des années et qui pourtant ce soir avait quelque chose de nouveau.
— Pourquoi ? dit-elle.
— Parce que je ne veux pas partager ce qu'on vient de faire.
Elle sourit. Il ne la voyait pas sourire son visage était enfoui dans son cou mais il le sentit, le mouvement de ses lèvres contre sa peau.
— Ce qu'on vient de faire, dit-elle doucement, on l'a fait parce qu'on est allés chez eux.
Il se redressa, la regarda. Ses yeux dans la lumière dorée étaient calmes, profonds, un peu plus sombres qu'à l'ordinaire. Il y avait dans son regard quelque chose qu'il n'avait jamais vu, ou peut-être qu'il n'avait jamais pris le temps de voir.
— Je ne sais pas ce qu'on va faire, dit-elle. Mais je sais que ce qu'on vient de faire, personne ne nous l'a donné. On l'avait déjà.
Elle se leva, nue dans la lumière, traversa le salon sans se couvrir, sans se presser. À la porte de la cuisine, elle se retourna.
— Viens, dit-elle. Il y a encore du vin.
Il resta un instant sur le canapé à la regarder. La lampe de la console éclairait ses hanches, ses seins, cette façon qu'elle avait de tenir sa tête légèrement penchée quand elle l'attendait. Il pensa à ce que Marlène avait dit sur le seuil la première fois, tout le monde a peur et il comprit soudain que la peur dont elle parlait n'était pas celle qu'il croyait.
Il se leva, la rejoignit dans la cuisine. Elle avait déjà ouvert une nouvelle bouteille. La lumière crue du spot au-dessus de l'évier les retrouva, nus, debout face à face, et ce qui aurait dû être laid ne l'était pas. C'était vrai, c'était eux, c'était ce qu'ils étaient après ce qui venait de se passer.
Elle lui tendit un verre.
— À quoi tu penses ? dit-elle.
Il but une gorgée. Le vin était bon, fruité, un peu plus sucré que ce qu'ils buvaient d'habitude.
— Je pense, dit-il, que tu as changé quelque chose, ce soir.
— Moi ?
— Nous.
Elle posa son verre, s'approcha de lui, posa sa tête contre sa poitrine. Il l'entoura de ses bras, son menton sur ses cheveux, et ils restèrent comme ça un long moment dans le silence de la cuisine, le bruit de la mer au loin, le ronronnement du réfrigérateur, et quelque chose qui avait basculé sans qu'ils sachent encore où ça les mènerait.
— Je pense, dit-elle enfin, qu'on n'a pas encore décidé.
Elle leva les yeux vers lui, et il y avait dans son regard cette chose qu'il avait vue pour la première fois ce soir cette disponibilité, cette souveraineté, cette femme qui était la sienne et qui pourtant venait de s'ouvrir à quelque chose qu'il ne connaissait pas.
— Mais on a le temps, ajouta-t-elle.
Elle se haussa sur la pointe des pieds, l'embrassa doucement. Un baiser de fin de soirée, un baiser de début de quelque chose. Et dans la façon dont sa bouche effleura la sienne, il sentit que ce n'était pas fini, que rien n'était fini, que la nuit était encore longue et qu'ils n'avaient pas fini de se retrouver, de se perdre, de se trouver à nouveau.
Sur le meuble de l'entrée, le carton épais était toujours là, gaufré, anonyme, avec juste une date, une heure, une adresse. Il attendrait. Ils avaient le temps.
Ils avaient tout le temps du monde.
Nora avait commencé à aimer Céline Forêt avant même de la connaître vraiment. Il y avait chez elle cette qualité rare des personnes qui occupent l'espace sans l'envahir une présence chaleureuse et non invasive, le genre d'amie qu'on peut voir chaque jour sans en avoir assez. La rousse au rire facile devint en moins d'une semaine une figure régulière dans la vie des Castel, frappant à leur porte avec des prétextes divers et transparents : un livre à rendre qu'elle n'avait jamais emprunté, une recette à discuter, une question sur les horaires du marché.Nora comprit assez vite que ces prétextes n'étaient que ça. Céline avait besoin de compagnie d'une compagnie particulière, récente, pas encore tout à fait intégrée dans le réseau serré de Sainte-Luce. Une compagnie avec qui on pouvait encore parler sans sous-entendus.C'est lors d'une de ces visites du mercredi matin, autour d'un thé dans la cuisine des Castel, que la conversation prit une tournure différente.Théo était sorti. Nora et
Il attendit le matin pour parler.Pas par calcul, pas pour trouver les mots justes il n'en trouva pas. Mais il lui semblait qu'une cave avec des bougies et du sang séché méritait mieux que d'être racontée à une femme encore à moitié endormie à deux heures du matin. Alors il attendit que Nora ait bu son café, mangé sa tartine, regardé la mer depuis la terrasse avec ses yeux du matin ces yeux-là qu'il aimait particulièrement, moins défendus que ceux du soir.Il lui dit tout.Elle l'écouta sans l'interrompre, posant sa tasse à mi-chemin, la reprenant, la reposant. Quand il eut fini, elle resta silencieuse un moment en regardant ses mains autour du bol vide.— Tu es sûr que c'était du sang ? dit-elle enfin.— Non. Mais c'était vieux, sombre, sur le plancher d'une cage dans une cave avec des symboles aux murs.— Ça pourrait être une cave à vin avec une décoration excentrique.— Une cage à vin ?Elle eut un petit rire malgré elle, qu'elle étouffa aussitôt parce que ce n'était pas drôle. O
Ils en parlèrent pendant cinq jours.Pas des conversations frontales, pas des délibérations formelles avec pour et contre listés sur une feuille de papier. Des allusions, des silences, des questions posées de côté comme quand on regarde quelque chose de trop lumineux. Le mardi approchait avec la régularité d'une marée et ils faisaient semblant de ne pas le voir.Le dimanche, Nora dit : « Je suis curieuse. Juste curieuse. »Le lundi, Théo dit : « On peut partir quand on veut. »Ces deux phrases ensemble formaient une décision.La villa Sève à vingt-deux heures était méconnaissable. Pas extérieurement de la rue, rien ne différenciait ce mardi des autres nuits de la semaine, aucune lumière extérieure, aucune musique audible depuis le trottoir. Mais en poussant la porte Patrick l'avait laissée entrouverte, comme prévu on entrait dans un autre espace-temps.La lumière était chaude, ambrée, dispensée par des lampes à pied aux abat-jours rouges et des rangées de bougies sur toutes les sur
Quand elle le prit en bouche, Théo laissa échapper un son qu'il ne contrôla pas. Sa tête heurta doucement le mur, ses mains trouvèrent ses cheveux, n'y restèrent pas, se posèrent sur ses épaules, cherchèrent un appui qui n'était pas une pression. Il ne voulait pas la guider. Il voulait seulement être là, dans ce qu'elle faisait, dans la façon dont elle prenait son temps, dont sa langue dessinait des cercles lents, dont sa bouche s'ajustait avec une précision qui n'avait rien d'empressé.Il y avait dans son geste une patience de professionnelle non, pas de professionnelle. De quelqu'un qui sait ce qu'elle fait parce qu'elle l'a fait mille fois, oui, mais surtout parce qu'elle est en train de le faire maintenant, entièrement, sans rien garder pour ailleurs.Elle le regarda, ses yeux levés vers lui pendant qu'elle le prenait, et ce regard était un miroir : elle voyait ce qu'elle lui faisait, elle le voyait lutter pour garder ses mains là où elles étaient, pour ne pas s'oublier, pour res
Le premier dîner Ils traversèrent la rue vers vingt-trois heures. La nuit était douce, une de ces nuits d'avril où la mer respire au loin et qu'on l'entend à peine, comme un souffle régulier. Nora marchait devant, Théo derrière, et il regardait sa nuque, la façon dont ses cheveux s'étaient légèrement défaits, la ligne de sa mâchoire qu'il connaissait par cœur mais qu'il voyait soudain différemment.Dans l'entrée, elle ne ralluma pas le grand salon. Elle alla droit vers la cuisine, alluma le spot au-dessus de l'évier, posa son sac sur la table. Théo ferma la porte, tourna le verrou, posa le carton épais sur le meuble de l'entrée. Il la rejoignit sans un mot.— Tu as aimé ce soir ? dit-elle.Sa voix n'était pas la même. Un peu plus grave, un peu plus lente, comme si elle goûtait les mots avant de les dire.— Je ne sais pas encore, dit Théo.Il ouvrit une bouteille d'eau, en servit deux verres. Ses gestes étaient précis, mesurés, comme s'il contrôlait soigneusement quelque chose. Nora
Théo ne montra pas le mot à Nora. Pas tout de suite. Il passa une partie de la nuit à le retourner entre ses doigts, couché sur le dos à côté d'elle qui respirait doucement, et il se dit que les raisons d'avoir écrit une telle chose étaient probablement nombreuses et banales. Un voisin trop zélé qui voulait prévenir d'une réunion de copropriété. Une blague d'enfant du quartier. Une habitude locale incompréhensible pour qui arrivait de Paris. Il finit par le ranger dans le tiroir de sa table de nuit et s'endormit en se convainquant que l'explication serait claire au matin.Le matin n'éclaircit rien mais apporta du café et du soleil, ce qui était déjà beaucoup. Nora se leva avant lui, ouvrit les volets de la terrasse, resta un long moment à regarder la mer entre les toits. Elle avait ce visage qu'elle n'avait jamais à Paris ouvert, disponible, légèrement ébahi, comme si ses traits s'étaient desserrés pendant la nuit.— On a bien fait, dit-elle quand il la rejoignit avec deux tasses.—







