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CHAPITRE 2 : L'OMBRE ET LE REFLET

Author: Eternel
last update Last Updated: 2025-11-06 20:13:03

Althéa

Je suis l’inconnu. Mes jambes sont de coton, ma tête un tourbillon de peur et de questions sans réponses. Il marche à quelques pas devant moi, son silence une présence plus lourde que n’importe quel mot. Il ne me regarde pas, ne vérifie pas si je suis toujours là, mais je sais, avec une certitude animale, qu’il est conscient de mon moindre frémissement.

Nous quittons les ruelles mal éclairées pour une avenue plus large. Une berline noire, aussi discrète et luisante qu’un corbeau, est garée le long du trottoir. Il ouvre la portière arrière.

— Montez.

Je m’exécute, le cuir froid du siège me glaçant à travers mon jean. L’intérieur de la voiture sent le propre, le neuf, et une subtile odeur de santal. Une odeur d’homme, son odeur. Elle efface presque le relent de sang qui colle encore à mes narines.

Il s’installe au volant. Le moteur s’allume dans un murmure. Nous glissons dans la nuit, fantômes derrière les vitres teintées. Je regarde défiler les lampadaires, les derniers bars encore ouverts, des lambeaux de vie normale qui me semblent soudain appartenir à un autre univers.

— Où m’emmenez-vous ? Qui étaient ces hommes ?

Ma voix est un filet étranglé dans le silence feutré.

Son regard croise le mien dans le rétroviseur. Des yeux de glacier. Calmes. Implacables.

— Des questions auxquelles vous n’êtes pas prête à entendre les réponses. Pour l’instant, sachez seulement que vous êtes en sécurité.

— En sécurité ? grince-je, une bouffée de colère subite chassant la peur. Je viens de voir trois hommes se faire… se faire mettre hors d’état de nuire par un inconnu qui connaît mon nom ! Vous appelez ça être en sécurité ?

— Je vous appelle en vie. C’est déjà un progrès.

Le calme plat de sa réponse éteint ma colère aussi sèchement qu’une mèche dans l’eau. Je me renfonce dans mon siège, les bras croisés, observant la ville que je connais depuis toujours se transformer en un territoire inconnu. Nous traversons des quartiers que je n’ai jamais fréquentés, où l’architecture devient plus imposante, les grilles plus hautes, l’ombre plus dense.

La voiture ralentit et s’engage dans une allée privée, derrière une haute grille en fer forgé qui s’ouvre silencieusement à notre approche. Nous nous garons devant un immeuble ancien, austère, qui semble absorber la lumière de la lune. L’homme sort, ouvre ma portière.

— Nous y sommes.

Je le suis dans un hall marbré et sombre, puis dans un ascenseur aux parois de laiton. Il appuie sur le bouton du dernier étage. La cage monte sans un bruit. Les portes s’ouvrent directement sur un vestibule, puis sur un loft immense.

L’espace est épuré, presque brutaliste. Béton ciré, murs en pierre apparente, de vastes baies vitrées offrant une vue à couper le souffle sur les lumières de la ville. C’est un nid d’aigle. Un bunker de luxe. Il n’y a pas de bibelots, pas de photos. Rien de personnel. Seulement une impression de puissance et de contrôle absolu.

— Vous resterez ici jusqu’à ce que la situation soit clarifiée, annonce-t-il en posant un trousseau de clés sur une console en acajou. Vous y trouverez tout le nécessaire. Ne sortez pas. Ne contactez personne.

— Je suis prisonnière ?

— Vous êtes sous protection.

Il se dirige vers un cellier et en sort une bouteille d’eau qu’il me tend. Je la prends machinalement. Mes doigts tremblent.

— Mon nom est Lorenzo Vitalli.

Le nom tombe dans le silence comme une pierre dans un puits. Il résonne, chargé d’un poids que je ne comprends pas, mais que je sens. C’est un nom qui impose le respect. Et la crainte.

— Vitalli… C’est vous… la mafia ?

Un léger sourire, qui ne touche pas ses yeux, effleure ses lèvres.

— Je suis un homme d’affaires. Avec des responsabilités familiales. Ces hommes, dans la ruelle, travaillaient pour une organisation concurrente. Ils s’intéressaient à vous pour des raisons qui dépassent votre compréhension.

— Et vous ? Pourquoi vous vous intéressez à moi ?

Il me regarde, longuement. Son regard semble peser chaque parcelle de mon être.

— Parce que vous avez une valeur. Une valeur que je dois protéger.

La manière dont il dit « valeur » me glace. Je ne suis pas une personne. Je suis un actif. Un objet précieux.

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