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Chapitre 5 –Les traces de la tempête

Author: IslamDabord
last update Last Updated: 2025-10-29 16:08:06

Le matin s’est levé dans un silence étrange, presque coupable.

La mer, d’ordinaire si bavarde, semblait s’être tue, étouffée par la honte d’avoir trop hurlé pendant la nuit.

Un filet de lumière grise filtrait à travers les rideaux, pâle, vacillant, comme si le jour lui-même hésitait à revenir.

Je me suis réveillée sur le canapé, encore enveloppée dans une couverture humide qui sentait le sel et la peur.

Mes cheveux étaient collés à mon visage, ma gorge me brûlait, et j’avais cette impression absurde que la tempête n’était pas terminée — qu’elle s’était simplement réfugiée à l’intérieur de moi.

La première chose que j’ai vue, c’est le sac.

Posé sur la table basse, comme un témoin silencieux.

Le plastique transparent était encore mouillé, les lettres à moitié effacées par le sel, mais le message restait lisible :

“Pour Éléna – quand viendra minuit.”

Je l’ai effleuré du bout des doigts.

Le plastique collait à ma peau, froid, glacial.

Et pourtant, j’ai senti un frisson de chaleur dans ma poitrine — un mélange impossible de soulagement et de panique.

Gabriel avait écrit ça.

Il avait prévu de me laisser ce dossier.

Pourquoi à moi ? Pourquoi à minuit ?

Je n’avais aucune réponse.

Je me suis levée, chancelante. La maison semblait avoir souffert autant que moi : des éclats de verre au sol, des gouttes d’eau tombant du plafond, des traces de sable jusque sur les marches de l’escalier.

J’ai ouvert la fenêtre : dehors, le monde portait encore les cicatrices de la nuit.

Des branches arrachées pendaient des toits, des volets claquaient au vent, et la mer, redevenue docile, s’étirait comme un animal fatigué.

Tout me semblait irréel.

Et pourtant, le sac était bien là.

Je pris mon téléphone : aucune nouvelle.

Pas de message, pas d’appel, pas même une alerte des secours.

J’espérais voir le nom de Gabriel s’afficher, ou même celui de la police, mais l’écran restait vide.

Une seule notification : “Appel manqué – Sofia.”

Je rappelai aussitôt.

— Éléna ? Oh mon Dieu, enfin ! Je commençais à croire que tu…

— Que j’étais morte ? dis-je, amère.

— Ne dis pas ça. Tu as entendu les infos ?

— Non.

— Il y a eu un drame au port, cette nuit. Des témoins parlent d’un homme blessé et d’un coup de feu avant que la jetée ne s’effondre.

Je sentis mon estomac se tordre.

— Tu crois qu’ils ont retrouvé quelqu’un ?

— Non. Les recherches sont en cours. Mais Éléna…

— Quoi ?

— Quelqu’un m’a envoyé un message anonyme, avec un fichier joint. Un dossier qui parle de ton père. Et ton nom y figure.

Je restai figée, incapable de répondre.

Sofia reprit, plus doucement :

— Je préfère te le montrer en personne. Viens au journal avant midi. C’est important.

Je raccrochai, le cœur battant.

Le dossier.

Encore lui.

Partout, il revenait.

Je pris une douche rapide, sans réussir à effacer la fatigue collée à ma peau.

Chaque geste me paraissait mécanique.

J’enfilai un jean, un pull beige, et attrapai une veste trempée dans l’entrée.

En passant devant la table, mon regard s’accrocha une dernière fois au sac.

Je le glissai dans mon tote bag.

Juste au cas où.

Les rues de Valmère portaient encore les marques de la tempête.

Des volets pendus, des vitres brisées, des flaques boueuses où se reflétait un ciel lourd.

L’odeur du sel se mêlait à celle du gasoil et du bois mouillé.

Chaque pas résonnait étrangement, amplifié par le silence des habitants qui balayaient leurs trottoirs, têtes baissées.

Quand je passai devant la boulangerie, la patronne m’adressa un signe discret, mais son regard glissa aussitôt sur mon sac, puis sur mes vêtements trempés.

Un frisson me parcourut.

Avait-elle entendu parler de ce qui s’était passé au port ?

Le bureau du Courrier de Valmère se trouvait près de la mairie, un petit bâtiment beige coincé entre deux boutiques fermées.

Je poussai la porte vitrée, et une cloche grinçante annonça mon entrée.

— Éléna ! s’exclama Sofia en accourant.

Ses cheveux châtains étaient tirés en chignon, et ses yeux rougis par la fatigue.

Elle m’entraîna vers son bureau, couverts de feuilles, de tasses à café vides, et de coupures de journaux.

— Regarde ça.

Elle posa devant moi un dossier plastique, presque identique à celui que j’avais trouvé sur la plage.

Même format, même calligraphie, la même phrase en couverture :

“Pour Éléna – quand viendra minuit.”

Mon sang se glaça.

— Tu en as reçu un… toi aussi ?

— Pas exactement. Il a été livré au journal par un coursier, sans expéditeur. Juste un mot : “À remettre à la journaliste Sofia Marin. Priorité.”

Je pris une grande inspiration, puis sortis le sac de mon tote bag.

Sofia resta bouche bée.

— C’est… impossible.

Nous comparâmes les deux dossiers.

Le sien contenait des pages imprimées, des relevés de comptes, des plans de chantier ; le mien, je n’en savais encore rien — je n’avais pas eu le courage de l’ouvrir.

— Regarde cette page, dit-elle en sortant une feuille.

Des lignes de chiffres et de codes s’étalaient, griffonnées à la main :

“Section D – Niveau 3 – fuite toxique confirmée.”

“Caméras désactivées le 11 novembre, 23h47.”

“Transfert de fonds – compte offshore : VLM Industrie.”

Je sentis le sol vaciller sous mes pieds.

La section D, c’était le chantier dont mon père avait la responsabilité avant l’explosion.

— Ce n’était pas un accident, murmurai-je.

Sofia hocha lentement la tête.

— Et Gabriel ?

— Il m’a laissé le sac hier soir. Juste avant que…

Ma voix se brisa.

— Avant que la vague ne nous emporte.

Elle me regarda, bouleversée.

— Tu veux dire qu’il est…

— Je ne sais pas. J’espère que non.

Je fermai les yeux un instant. L’image de Gabriel, debout sur la jetée, le visage éclairé par la foudre, me revint comme un coup de poignard.

— Et maintenant ? demanda Sofia.

— Je dois comprendre ce qu’il voulait me dire. Ce “minuit”...

Elle s’assit en face de moi, soudain grave.

— Tu ne devrais peut-être pas t’en mêler. Si ces documents sont réels, tu risques gros.

Je relevai la tête, déterminée.

— Si mon père est mort à cause de ça, alors j’ai déjà trop perdu pour reculer.

Une sonnerie retentit soudain.

Mon téléphone vibrait sur la table.

Numéro inconnu.

Je répondis, hésitante :

— Allô ?

Silence.

Puis une voix d’homme, froide, mécanique :

— Vous avez quelque chose qui ne vous appartient pas.

Ne parlez à personne.

Et souvenez-vous : minuit approche.

La ligne se coupa.

Je restai pétrifiée, le téléphone serré dans ma main tremblante.

Sofia blêmit.

— Qui c’était ?

— Je… je ne sais pas.

Elle attrapa son propre téléphone.

— On devrait prévenir la police.

— Non ! criai-je.

Elle sursauta.

— Si la corruption est aussi profonde que le dossier le laisse entendre, alors je ne peux faire confiance à personne ici.

Je rangeai précipitamment les papiers dans le sac, le cœur battant à tout rompre.

Sofia tenta de me retenir par le bras.

— Éléna, ne fais pas ça seule !

— C’est déjà trop tard.

Je sortis du bureau sans me retourner.

Dehors, le vent s’était levé à nouveau.

Un vent sec, chargé de sel et de poussière, qui me fouettait le visage comme pour m’empêcher d’avancer.

Je traversai la rue, le sac serré contre moi, consciente que quelqu’un pouvait me suivre.

Chaque bruit de pas derrière moi, chaque reflet dans une vitre me faisait sursauter.

Arrivée à ma voiture, je pris une profonde inspiration.

L’air sentait la rouille et la peur.

Je mis le contact.

La radio s’alluma toute seule, grésillante, puis une voix familière résonna :

“Avis de forte houle sur la côte sud de Valmère. Évitez la zone portuaire jusqu’à nouvel ordre.”

Je restai un moment immobile, les mains crispées sur le volant.

Le port.

La jetée.

Le phare.

Tout me ramenait là-bas.

Je tournai brusquement le volant et pris la direction du littoral.

Le ciel s’assombrissait, une nouvelle tempête se préparait.

Les routes sinueuses menant au phare semblaient désertes.

Les arbres ployaient sous le vent, des mouettes volaient en cercles au-dessus de la falaise.

Au loin, la mer grondait à nouveau.

Et pourtant, malgré la peur, malgré la fatigue, une certitude brûlait en moi :

ce dossier détenait la clé de tout.

De la mort de mon père.

De la disparition de Gabriel.

De tout ce que Valmère avait tenté d’oublier.

Quand j’aperçus la silhouette du phare, dressé comme un spectre au-dessus de la mer, je sentis mes mains trembler.

Je savais que j’étais sur le point d’ouvrir une porte qu’il me serait peut-être impossible de refermer.

Je garai la voiture, le moteur encore allumé.

Le vent hurlait autour de moi.

Je sortis, le sac serré contre ma poitrine.

Et dans le grondement des vagues, il me sembla entendre

une voix — celle de Gabriel, lointaine, presque portée par le vent :

“Ne laisse plus personne t’empêcher de savoir.”

Un éclair zébra le ciel.

Je levai la tête, le souffle coupé.

Au sommet du phare, une lumière venait de s’allumer.

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