LOGINJe m'assois par terre, le dos contre le canapé, le carnet noir serré contre ma poitrine. Les larmes ne viennent pas encore. Il n'y a qu'un vide immense, un gouffre qui s'ouvre sous mes pieds et dans lequel tombent toutes mes certitudes, tous mes souvenirs, toute l'histoire que j'avais construite autour de ma vie avec Séléna. Elle n'a pas seulement menti. Elle n'a pas seulement manipulé. Elle a systématiquement détruit chaque pont que sa sœur tentait de bâtir vers moi.Je pense à Lya, allongée sur son lit d'hôpital, les yeux fermés, la respiration régulière mais absente. Je pense à toutes ces années où elle a cru que je ne voulais pas d'elle. Où elle a cru que je la méprisais, que je la trouvais insignifiante, que je préférais sa sœur. Et pendant ce temps, c'était Séléna qui orchestrait tout, chef d'orchestre d'une symphonie de destruction.Je saisis mon téléphone. Je compose le numéro du seul ami qui pourra peut-être m'aider à démêler cet écheveau.— Marc ? J'ai besoin de te voir. Tou
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma gorge est un nœud de rage et de chagrin. Je continue à lire, lettre après lettre, et chaque mot de Lya est un coup de poignard, chaque annotation de Séléna est une brûlure. Il y en a des dizaines. Cinquante, soixante peut-être. Une correspondance unilatérale qui s'étend sur plus de quatre ans, de la seconde jusqu'au départ de Lya pour ses études de lettres.Gabriel,Aujourd'hui, j'ai appris que tu sortais avec quelqu'un. Je ne devrais pas être triste puisque tu ne sais même pas que j'existe. Mais je suis triste quand même. C'est idiot, non ? Je te souhaite d'être heureux. C'est tout ce qui compte.Dans la marge, l'écriture de Séléna : Il est heureux. Avec moi. Et toi, tu n'es rien.Je referme la dernière lettre. Mes mains tremblent si fort que le papier vibre. La mère de Lya s'est assise sur le bord du lit défait, les yeux dans le vide. Dans le silence de cette chambre qui n'en est plus une, je prends une décision. Je vais tout lire. Tout comprend
GabrielLa maison des Castelli ressemble à un tombeau. Un tombeau où l'on aurait oublié d'enterrer les morts et où les vivants ne font que passer, ombres furtives entre deux silences. La mère de Lya m'a ouvert la porte sans un mot, le visage creusé par des années de chagrin rentré, et m'a conduit jusqu'à l'ancienne chambre de sa fille sans que j'aie eu besoin de le demander. Elle savait. Peut-être qu'elle attendait ce moment depuis des années. Peut-être qu'elle espérait que quelqu'un vienne enfin.La chambre n'est plus une chambre. Transformée en débarras au fil du temps, elle croule sous des cartons étiquetés à la hâte, des meubles recouverts de draps blancs qui leur donnent des allures de fantômes. L'odeur de renfermé prend à la gorge. Je reste un instant sur le seuil, incapable d'avancer, comme si pénétrer dans cet espace constituait une violation supplémentaire de tout ce qui a été brisé. Puis je pense à Lya. À son visage endormi. À tout ce que je ne sais pas encore.Je m'agenoui
Elle porte cette expression grave que prennent les gens qui veulent avoir l’air raisonnables avant de prononcer quelque chose de profondément injuste. Elle me regarde, puis ses yeux tombent sur le carnet ouvert. — Tu prends des notes ? — Oui. Elle referme doucement la porte derrière elle. — Tu vas mal. Je souris sans joie. — Ça dépend. Pour toi, aller bien, c’est quoi ? Continuer à ne rien voir ? Elle soupire, déjà lasse d’avance du terrain sur lequel je l’oblige à venir. — Ce n’est pas ce que je veux dire. Je veux dire que… tu t’enfonces. Tu analyses tout. Tu surinterprètes chaque détail. Tu construis un dossier contre Séléna alors que tu souffres juste de la disparition de Lya. Juste. Je retiens un rire amer. — Tu entends ce que tu dis ? — Oui. — Non. Écoute vraiment. Je souffre just
Juste un fond. Un décor de souffrance silencieuse sur lequel ils pouvaient continuer à briller. Anna, d’une voix plus basse, murmure : — On ne peut pas juger tout le passé avec les émotions d’aujourd’hui. Je ris encore. — Non. On aurait dû le juger avec l’humanité d’hier. Je recule enfin d’un pas. Mon corps tremble. Je le sens maintenant. Pas de peur. D’épuisement nerveux. Je suis au bord d’une falaise intérieure et pourtant quelque chose, au milieu de cet effondrement, se tient debout. Quelque chose de neuf. Peut-être simplement le refus. Je regarde Séléna une dernière fois. — Si ce que je dis est faux, alors pourquoi as-tu eu peur quand j’ai dit que je me souvenais ? Elle ne répond pas. Son silence me frappe plus fort qu’un aveu. Personne autour de la table ne bouge. Le dîner est mor
En pleine crise. Je ris. Un rire bref, sec, presque désespéré. — Voilà. C’est ça, n’est-ce pas ? Dès que je vois clair, je suis en crise. Dès que je relie les choses, je fabule. Dès que je refuse votre version, je délire. Séléna garde les yeux fixés sur moi, mais je vois que quelque chose en elle s’est tendu. Pas la peur nue de tout à l’heure. Une tension plus subtile. Une accélération intérieure. Elle cherche la meilleure porte de sortie. — Personne ne dit que tu délires, murmure-t-elle. Nous essayons juste de te protéger de toi-même. Cette phrase me frappe avec une telle violence que je dois poser mes deux mains à plat sur la table pour ne pas trembler. De moi-même. Comme si le danger n’avait jamais été elle. Eux. Le groupe. Le récit arrangé. Le mépris collectif. Comme si le seul péril, depuis toujours, avait été ma lucidité. Je me lève. La c







