เข้าสู่ระบบIl entre dans la cuisine. Costume anthracite, celui que j'ai déposé hier soir sur le valet dans le dressing après l'avoir repassé à la vapeur exactement à la température indiquée sur l'étiquette. J'ai passé vingt minutes à vérifier qu'il n'y avait pas un pli, pas une tache, pas un fil qui dépasse. Je fais toujours cela. Je pourrais engager une gouvernante, il me l'a proposé une fois, distraitement, sans même lever les yeux de son écran. Mais j'ai refusé. Pas par vertu domestique. Mais parce que ces gestes sont les seuls qui me relient à lui. Repasser ses chemises, c'est le toucher sans qu'il me repousse. Préparer son café, c'est lui offrir quelque chose sans qu'il puisse le refuser. Ranger son bureau, c'est entrer dans son intimité sans qu'il m'en chasse. C'est pathétique. Je le sais. Mais c'est tout ce qu'il me reste.
Sa cravate est légèrement de travers. J'ai envie de la redresser. Je ne le fais plus depuis longtemps. Les premières semaines après le mariage, je le faisais. Je m'approchais de lui, je levais la main vers son col, et il se raidissait. Tout son corps se tendait comme un arc, ses mâchoires se crispaient, ses épaules remontaient imperceptiblement, et il détournait le visage. Pas un mot. Pas un reproche. Juste ce raidissement, ce refus muet qui valait tous les rejets du monde. J'ai arrêté le jour où j'ai compris que mon contact lui était insupportable. Que mes doigts sur sa peau lui rappelaient que je n'étais pas elle.
— Le café, dit-il.
Ce n'est pas une question. Ce n'est même pas un ordre. C'est un constat, comme on dit « il pleut » ou « le jour se lève ». Le café fait partie du paysage matinal au même titre que cette femme qui le prépare. Une fonction. Un meuble tiède. Parfois, je me demande s'il se souvient de mon prénom. S'il sait que je m'appelle Lya et pas Séléna. Parfois, je me dis que pour lui, je n'ai jamais eu de prénom. Je suis « la femme de », « la sœur de », « la remplaçante de ». Jamais moi. Jamais Lya.
Je pousse la tasse vers lui sur le plan de travail en granit. Il la prend sans que nos doigts ne s'effleurent. Il ne s'assied pas. Il s'appuie contre le comptoir, les yeux déjà rivés sur l'écran de son téléphone, et boit une gorgée. Il ne dit pas merci. Il ne dit jamais merci. Pour le café. Pour le repassage. Pour les dossiers que je révise en pleine nuit alors qu'il dort. Pour les dîners de gala où je souris jusqu'à ce que mes mâchoires me brûlent. Pour les nuits où je me donne à lui dans l'obscurité, en sachant très bien qui il tient dans ses bras quand il ferme les yeux.
Je le regarde et je pense à mes quinze ans.
J'avais quinze ans la première fois que je l'ai vu. Il en avait dix-neuf et sentait le savon et l'herbe coupée. C'était un samedi de printemps, les fenêtres étaient ouvertes, les oiseaux chantaient dans les tilleuls du jardin. Il était venu chercher Séléna pour un concert, je ne sais plus lequel, un groupe dont j'ai oublié le nom mais pas la manière dont il avait souri en la voyant descendre l'escalier. Ce sourire, je l'ai collectionné comme d'autres collectionnent les timbres. Je le rangeais dans une boîte mentale étiquetée « choses qui ne me sont pas destinées ». Il ne m'a pas vue ce jour-là. J'étais assise sur les marches, dans l'ombre du palier, et il est passé devant moi sans me voir. Ni le suivant. Ni aucun des jours qui ont suivi pendant huit ans. Huit années à exister dans les marges. Dans l'ombre portée de ma sœur. Séléna, si belle, si brillante, si solaire que tout le monde autour d'elle devenait lune. Moi la première. Moi surtout.
— Tu as vérifié le dossier Henderson ? demande-t-il sans lever les yeux.
— Oui. J'ai corrigé les annexes trois et sept. Il y avait une incohérence dans les projections du deuxième trimestre. J'ai aussi revu les calculs de l'annexe cinq, le taux d'actualisation était sous-estimé de deux points.
Il hoche la tête, une fois. Le message est reçu. Fin de la conversation. Il repose la tasse vide — je la laverai tout à l'heure, je sais qu'il déteste quand elle traîne et quitte la cuisine sans ajouter un mot. Le parfum de son after-shave flotte encore quelques secondes dans l'air, ce santal et ce vétiver que j'ai choisis pour son anniversaire il y a deux ans. J'avais passé trois heures dans une parfumerie de luxe, à sentir des dizaines d'échantillons, à faire tester les fragrances sur ma peau. Il ne sait pas que c'est moi qui ai choisi ce parfum. Il croit que c'est celui que Séléna lui offrait avant l'accident. Il ne sait pas que c'est moi qui ai racheté le même flacon, encore et encore, pour qu'il ne manque jamais de son odeur préférée. Il ne sait rien de tous ces petits gestes qui tissent la trame de son quotidien.
Je reste immobile dans la cuisine silencieuse. La lumière du matin commence à peine à filtrer à travers les stores, dessinant des rayures pâles sur le carrelage. Le silence est tel que j'entends battre mon propre cœur. Ma tasse à moi est encore vide. Je n'ai pas bu de café ce matin. Je n'ai pas faim. Je n'ai pas soif. J'ai seulement ce poids dans la poitrine, cette chose compacte et familière qui pulse doucement et qui s'appelle je t'aime depuis que j'ai quinze ans et tu ne le sais même pas.
Je répète cette phrase dans ma tête comme on prie, comme on se flagelle. Elle est devenue une litanie quotidienne, le mantra silencieux qui accompagne chacun de mes gestes. Je t'aime depuis que j'ai quinze ans. Tu ne m'as jamais vue. Tu ne me vois pas. Tu ne me verras jamais.
Lya La clochette tinte, un après-midi d'été. Je lève les yeux de mon registre. Une jeune fille entre, timide, les cheveux bruns attachés en queue de cheval. Elle a l'air d'avoir seize ou dix-sept ans, un sac en bandoulière sur l'épaule, un regard curieux et inquiet. — Bonjour, dis-je. — Bonjour, madame. — Tu cherches quelque chose ? — Oui. Je cherche un livre sur la mer. — Un roman ? Un essai ? Un recueil de poèmes ? — Je ne sais pas. Quelque chose sur la mer. Sur les vagues, les marées, les tempêtes. Quelque chose qui me fasse rêver. Je sors de derrière le comptoir, je m'approche d'elle. — Tu aimes la mer ? — Oui. Enfin, je crois. Je viens d'arriver en ville, je ne la connais pas encore. Mais je la regarde, de loin, et elle me fascine. — Elle est belle, dis-je. Elle est vivante, changeante, éternelle. Elle peut être douce ou violente, calme ou déchaînée. Elle est comme nous, au fond. Pleine de contradictions. La jeune fille m'écoute, attentive. Je l'emmène vers le rayon
Adrien Il y a des jours où le passé revient, sans prévenir, comme un écho lointain. Un mot, une odeur, une chanson, et tout remonte. Les visages, les lieux, les souffrances. Tout remonte, et il faut apprendre à vivre avec. Nous avons appris. Lya et moi, nous avons appris à accueillir ces échos, à les écouter, à les laisser passer. Nous ne les combattons plus, nous ne les fuyons plus. Nous les regardons, nous les nommons, nous les acceptons. Le passé est là, en nous, autour de nous. Il ne disparaîtra jamais tout à fait. Il est dans les cicatrices, dans les silences, dans les regards. Il est dans le carnet de cuir, dans le classeur noir, dans le livre que nous avons publié. Il est dans la pluie, dans la mer, dans les jonquilles. Mais il ne nous gouverne plus. Il ne nous fait plus peur. Il est devenu un écho, un souvenir, une mémoire. Et cette mémoire, nous l'avons transformée en force. — Tu penses encore à elle ? demande parfois Lya. — À Séléna ? — Oui. — Parfois. Moins qu'avan
Lya Je me réveille en douceur, un matin de juin, avec cette impression étrange d'avoir voyagé pendant la nuit. Adrien dort encore à côté de moi, le visage paisible, la respiration régulière. La lumière filtre à travers les rideaux, légère, dorée. La mer, au loin, murmure. Je reste immobile, les yeux ouverts, à contempler le plafond. Le rêve est encore là, précis, vivant, comme une image gravée dans ma mémoire. J'étais dans une bibliothèque. Une immense bibliothèque, aux murs couverts de livres du sol au plafond. Des échelles en bois glissaient le long des rayonnages, des lampes vertes éclairaient des tables sombres, des silhouettes silencieuses se penchaient sur des pages. Il y avait une odeur de papier ancien, de cire, de poussière. Une odeur de savoir, de mémoire, de temps. Et il pleuvait. Pas dehors, non. Dedans. La pluie tombait à l'intérieur de la bibliothèque, une pluie fine, douce, tiède. Elle tombait sur les livres, sur les tables, sur les lecteurs. Elle glissait le long
Lya La clochette tinte un après-midi de printemps, un son grêle qui me fait lever les yeux de mon registre. Une femme entre, vêtue d'un manteau beige, d'un foulard vert noué autour du cou. Elle a les cheveux blancs, les épaules légèrement voûtées, les mains qui tremblent un peu. C'est ma mère. Je ne l'ai pas vue depuis plusieurs mois. Elle est venue plusieurs fois, depuis le mariage, depuis la naissance d'Ondine. Elle a appris à me parler, à m'écouter, à me regarder. Mais il y a encore des silences, des maladresses, des blessures. Le chemin est long, mais nous le faisons ensemble. — Bonjour, Lya, dit-elle. — Bonjour, maman. — Je peux entrer ? — Bien sûr. Tu es chez toi. Elle sourit, entre, s'arrête au milieu de la boutique. Elle regarde autour d'elle, les livres, les tables, le salon de thé. Elle a un air émerveillé, comme si elle découvrait chaque fois un lieu nouveau. — C'est beau, dit-elle. C'est plein de vie. — Oui. C'est notre vie. — Et Ondine ? — Elle est en haut, a
Lya Elle est née un matin de septembre, un jour de pluie fine et de ciel gris perle. L'accouchement a été long, douloureux, mais quand je l'ai tenue dans mes bras pour la première fois, j'ai tout oublié. La douleur, la fatigue, les années de lutte. Il ne restait qu'elle, ce petit être fripé, aux cheveux noirs collés sur le crâne, aux yeux bleus qui cherchaient la lumière. Nous l'avons appelée Ondine. — Pour la pluie, a dit Adrien, ému, en la regardant à travers la vitre de la maternité. Parce que c'est sous la pluie que tout a commencé. J'ai souri. C'était vrai. La pluie avait toujours été notre compagne, notre témoin, notre alliée. Elle avait vu nos retrouvailles, nos doutes, nos pardons. Elle avait lavé nos blessures, nourri nos espoirs. Elle méritait bien que notre fille porte son nom. Ondine a grandi, entourée de livres, de mer et d'amour. Elle a appris à marcher dans les allées de la librairie, à escalader les tabourets, à toucher les couvertures avec ses doigts potelés. El
Adrien Cinq ans. Cinq ans que nous sommes mariés, que nous vivons ensemble, que nous partageons nos jours et nos nuits. Cinq ans que la librairie est devenue notre maison, notre refuge, notre œuvre. La boutique s'est agrandie. Nous avons aménagé un coin salon de thé, à l'arrière, avec des tables en bois clair, des fauteuils confortables, une machine à café et une sélection de thés rares. Les clients s'y attardent, lisent, discutent, se reposent. La librairie est devenue un lieu de vie, un lieu de rencontre, un lieu de paix. Lya s'occupe des livres, des commandes, des conseils. Moi, je m'occupe du salon de thé, des cafés, des infusions. J'ai appris à préparer le café parfait, celui au miel et à la cannelle, avec la pincée de sel. Les habitués le commandent, les touristes le découvrent, certains l'adoptent. Je l'appelle "Le café de Lya", en hommage à celle qui m'a tout appris. Nous vivons simplement. Nous nous levons tôt, nous prenons notre petit-déjeuner face à la mer, nous ouvron







