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Chapitre 9

last update publish date: 2026-07-11 05:48:28

Chapitre 9

Auréna

Les larmes ont séché sur mes joues, mais elles ont laissé des traces, des sillons salés que je sens encore lorsque je passe ma main sur mon visage. Le peignoir en coton blanc est trempé, collé à ma peau, et mes cheveux défaits gouttent sur le parquet en chêne massif. Je devrais me changer, me sécher, me coiffer, retrouver l'apparence de l'épouse parfaite que je suis censée être. Mais quelque chose en moi a lâché prise, quelque chose qui s'appelle la volonté, ou l'orgueil, ou l'illusion.

Je descends l'escalier comme une somnambule, les pieds nus sur le marbre froid du vestibule, et je me dirige vers le bureau de Nolan. C'est une pièce où je n'entre jamais sans y être invitée, un territoire masculin, un sanctuaire d'acajou et de cuir sombre qui sent le cigare et le vieux bois. Les murs sont tapissés de livres que personne ne lit, des reliures en cuir aux titres dorés qui ne sont là que pour impressionner. Le bureau est une masse imposante en noyer sculpté, et derrière lui, la fenêtre donne sur le jardin noyé de brume.

Je ne sais pas ce que je cherche. Je ne sais pas pourquoi je suis entrée ici, pourquoi mes doigts caressent les tiroirs, pourquoi mon cœur bat plus vite, pourquoi j'ai cette sensation oppressante que la vérité est là, cachée sous des piles de dossiers, enfouie dans l'obscurité d'un meuble que je n'aurais jamais dû ouvrir.

Le premier tiroir est fermé à clé. Le deuxième aussi. Mais le troisième cède, et je le tire lentement, avec la précaution d'une voleuse dans sa propre maison. Il est rempli de dossiers suspendus, étiquetés avec soin, classés par ordre chronologique. Des dossiers d'affaires, des contrats, des rapports financiers. Rien qui ne puisse m'intéresser, rien qui ne puisse expliquer ce que je ressens.

Et puis je le vois.

Un dossier plus mince que les autres, glissé derrière les autres, comme si on avait voulu le dissimuler sans vraiment le cacher. Il porte mon nom. Delmont, Auréna. Mon nom de jeune fille, ce nom que j'ai abandonné en épousant Nolan, ce nom qui était celui de mon père et de ma mère, ce nom qui a été traîné dans la boue avant d'être enseveli sous le prestige des Vercier.

Mes doigts tremblent lorsque je saisis le dossier, lorsque je l'ouvre, lorsque mes yeux parcourent les premières lignes. C'est un contrat. Un contrat rédigé dans une langue juridique froide et précise, avec des clauses, des articles, des signatures en bas des pages. Les signatures de mon père et du père de Nolan, apposées avec une encre noire qui a pâli avec le temps.

Le document date d'il y a six ans, un an avant notre mariage. Il stipule les conditions d'une alliance entre la famille Delmont et la famille Vercier, une alliance scellée par le mariage de leurs enfants respectifs. Mon père apportait son nom, ses relations, ses derniers vestiges d'influence dans les cercles parisiens. Le père de Nolan apportait son argent, sa puissance, son empire industriel. Et au milieu, comme une monnaie d'échange, comme un pion sur un échiquier, il y avait moi.

Je lis chaque ligne, chaque mot, chaque virgule, et le monde s'effondre autour de moi. Il n'a jamais été question d'amour, ni de destin, ni de ces retrouvailles miraculeuses auxquelles j'avais voulu croire. Il n'a jamais été question de cette adolescente amoureuse et de ce jeune homme aperçu près d'une fontaine en Provence. Il a été question d'affaires, de stratégie, de dettes à éponger et d'alliances à sceller.

Mon père était ruiné. Le document ne le dit pas explicitement, mais je le lis entre les lignes, je le comprends aux termes employés, aux concessions accordées, à la dette que les Vercier acceptaient d'effacer en échange de mon consentement, en échange de ma vie, en échange de tout ce que j'étais et de tout ce que je pourrais devenir.

Je n'étais qu'une pièce sur un échiquier.

Cette pensée tourne dans ma tête comme un poison. Une pièce. Un pion. Une marchandise échangée entre deux familles puissantes, un sacrifice consenti par un père aux abois, un trophée acquis par une dynastie qui ne recule devant rien pour préserver son empire.

Je repose le dossier sur le bureau, mais mes mains tremblent tellement que les pages glissent et tombent sur le parquet dans un froissement sinistre. Je ne les ramasse pas. Je reste debout, immobile, les yeux fixés sur ces feuilles éparpillées qui contiennent la vérité de mon existence.

Tout s'éclaire maintenant. L'indifférence de Nolan, le mépris de sa mère, les silences de mon père quand je lui demandais pourquoi les Vercier avaient accepté ce mariage. Tout s'éclaire, et cette lumière est une brûlure, une brûlure qui consume mes dernières illusions, mes derniers espoirs, mes derniers mensonges.

Je n'ai jamais été aimée. Je n'ai jamais été choisie. J'ai été négociée, transférée, acquise. Je suis un contrat signé entre deux hommes qui ne m'ont jamais demandé mon avis, qui ne se sont jamais souciés de ce que je ressentais, qui m'ont sacrifiée sur l'autel de leurs intérêts sans une once d'hésitation.

Je recule jusqu'au mur, je m'y adosse, et je glisse lentement vers le sol. Mes jambes ne me portent plus, mon corps ne m'obéit plus. Je m'assois sur le parquet froid, au milieu des documents éparpillés, et je fixe le vide. Je ne pleure pas, je ne crie pas, je ne hurle pas. Je respire, c'est tout. Je respire, et chaque inspiration est une lame qui s'enfonce entre mes côtes.

Une pièce. Je n'étais qu'une pièce. Et le pire, le plus terrible, le plus insupportable, c'est que quelque part au fond de moi, je l'ai toujours su.

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