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Chapitre 8

last update Date de publication: 2026-07-11 05:48:04

Chapitre 8

Auréna

Le souvenir de cette nuit de noces s'efface lentement, comme une image qu'on noie dans l'acide, et je me retrouve de nouveau dans la maison vide, dans le salon silencieux, entourée par les vestiges de mon dîner d'anniversaire. Mais quelque chose en moi a cédé, quelque chose qui tenait encore debout par la seule force de ma volonté, et je sens les larmes monter avec la violence d'une marée qu'on ne peut plus retenir.

Je monte l'escalier sans bruit, les jambes lourdes, le cœur en charpie, et je me dirige vers la salle de bains attenante à notre chambre. C'est une pièce immense, luxueuse, avec des murs en marbre de Carrare veiné de gris pâle et un sol en mosaïque qui représente des motifs floraux compliqués. Au centre trône la baignoire, une baignoire en marbre sculpté, profonde et large, juchée sur des pieds en bronze doré qui imitent des griffes de lion. Les robinets sont en or, les serviettes en coton blanc portent les initiales des Vercier brodées de fil de soie, et un lustre en cristal pend au-dessus de l'eau comme une étoile gelée.

Je ferme la porte à clé derrière moi. Le déclic du verrou résonne dans le silence, et c'est le seul bruit que je m'autorise. Je ne veux pas qu'on m'entende. Je ne veux pas que les domestiques, s'ils passent dans le couloir, surprennent le son de ma douleur. Je ne veux pas que Nolan, s'il rentre, s'il rentre un jour, découvre que sa femme pleure dans une baignoire en marbre comme une héroïne de tragédie. Je ne veux rien, sinon disparaître, m'effacer, me fondre dans l'eau et le silence.

Je me déshabille lentement, avec des gestes mécaniques, et je laisse ma robe glisser sur le sol en un tas de soie gris perle. Mes sous-vêtements suivent, puis mes bas, puis mes bijoux que je pose sur le rebord du lavabo sans les regarder. Je suis nue devant le grand miroir, mais je ne me vois pas. Mon corps ne m'appartient plus, il est le réceptacle d'une douleur qui le dépasse, qui le déborde, qui le noie.

J'ouvre les robinets de la baignoire, et l'eau jaillit avec un grondement sourd. Mais je ne la laisse pas se réchauffer. Je pousse la manette tout à droite, vers le froid, vers le glacial, vers ce qui ressemble à une punition que je m'inflige sans savoir pourquoi. L'eau est glacée, une eau de torrent, une eau de montagne, une eau qui mord la peau et coupe le souffle. Elle monte lentement dans la baignoire, et je m'y glisse sans attendre, sans un frisson, sans un cri.

Le froid est une morsure, une brûlure inversée, une étreinte qui engloutit mes jambes, mes hanches, mon ventre, ma poitrine, mes épaules. Mais je ne le sens pas. Pas vraiment. Mon corps est ailleurs, mon esprit est ailleurs, mon cœur est ailleurs. La seule sensation qui persiste, c'est celle des larmes qui roulent sur mes joues, chaudes et salées, et qui tombent dans l'eau glacée en formant des ondulations minuscules.

Je replie mes genoux contre ma poitrine, j'entoure mes jambes de mes bras, et je pose mon front sur mes rotules. La position du fœtus, la position de l'enfance, la position de la détresse absolue. L'eau glacée clapote doucement contre les parois de marbre, et mes sanglots, que j'étouffe contre ma peau, sont des déchirures silencieuses qui ne franchissent pas la porte verrouillée.

Je pleure pour tout. Pour l'anniversaire de mariage qu'il a oublié, pour les roses qui se fanent, pour les bougies qui se sont éteintes, pour le risotto que j'ai jeté, pour la photo de cette femme en rouge, pour le « elle n'est rien » qu'il m'a lancé comme on crache, pour la nuit de noces où il m'a dit sans méchanceté qu'il ne m'aimerait jamais, pour les cinq années que j'ai passées à attendre, pour les cinq années que j'ai perdues, pour la jeune fille de seize ans qui croyait que l'amour suffisait, pour la femme de trente et un ans qui sait maintenant que l'amour ne suffit jamais.

L'eau est glacée, mais je ne la sens pas. Ce que je sens, c'est le poids de ma poitrine, l'étau qui serre ma gorge, la brûlure de mes yeux, le sel sur mes lèvres. Les larmes coulent sans fin, sans bruit, sans témoin, et chaque larme est un mot que je n'ai pas dit, un cri que j'ai retenu, une colère que j'ai avalée, une humiliation que j'ai subie en silence.

Le lustre en cristal au-dessus de la baignoire scintille doucement, et ses reflets dansent sur la surface de l'eau comme des étoiles noyées. Je les regarde à travers le brouillard de mes larmes, et je me dis que la beauté est cruelle, qu'elle persiste alors que tout s'effondre, qu'elle continue de briller alors que le cœur se brise.

Je reste là longtemps, très longtemps, jusqu'à ce que l'eau devienne un linceul, jusqu'à ce que mes larmes se tarissent d'elles-mêmes, jusqu'à ce que ma peau soit insensible, jusqu'à ce que je ne sente plus rien. Ni le froid, ni la douleur, ni l'amour. Rien.

Puis je sors de la baignoire, lentement, et je me drape dans un peignoir en coton blanc qui porte les initiales des Vercier brodées sur la poitrine. Je me regarde dans le miroir, et je vois une femme pâle, les yeux rouges, les lèvres gercées, les cheveux défaits. Une femme qui a pleuré en silence pour que personne ne l'entende, une femme qui a crié sans ouvrir la bouche, une femme qui est en train de mourir à l'intérieur sans que personne ne le sache.

Je me détourne du miroir, j'ouvre la porte, et je retourne dans le salon vide où les roses achèvent de pourrir sur la nappe en lin.

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