LOGINChapitre 8
Auréna
Le souvenir de cette nuit de noces s'efface lentement, comme une image qu'on noie dans l'acide, et je me retrouve de nouveau dans la maison vide, dans le salon silencieux, entourée par les vestiges de mon dîner d'anniversaire. Mais quelque chose en moi a cédé, quelque chose qui tenait encore debout par la seule force de ma volonté, et je sens les larmes monter avec la violence d'une marée qu'on ne peut plus retenir.
Je monte l'escalier sans bruit, les jambes lourdes, le cœur en charpie, et je me dirige vers la salle de bains attenante à notre chambre. C'est une pièce immense, luxueuse, avec des murs en marbre de Carrare veiné de gris pâle et un sol en mosaïque qui représente des motifs floraux compliqués. Au centre trône la baignoire, une baignoire en marbre sculpté, profonde et large, juchée sur des pieds en bronze doré qui imitent des griffes de lion. Les robinets sont en or, les serviettes en coton blanc portent les initiales des Vercier brodées de fil de soie, et un lustre en cristal pend au-dessus de l'eau comme une étoile gelée.
Je ferme la porte à clé derrière moi. Le déclic du verrou résonne dans le silence, et c'est le seul bruit que je m'autorise. Je ne veux pas qu'on m'entende. Je ne veux pas que les domestiques, s'ils passent dans le couloir, surprennent le son de ma douleur. Je ne veux pas que Nolan, s'il rentre, s'il rentre un jour, découvre que sa femme pleure dans une baignoire en marbre comme une héroïne de tragédie. Je ne veux rien, sinon disparaître, m'effacer, me fondre dans l'eau et le silence.
Je me déshabille lentement, avec des gestes mécaniques, et je laisse ma robe glisser sur le sol en un tas de soie gris perle. Mes sous-vêtements suivent, puis mes bas, puis mes bijoux que je pose sur le rebord du lavabo sans les regarder. Je suis nue devant le grand miroir, mais je ne me vois pas. Mon corps ne m'appartient plus, il est le réceptacle d'une douleur qui le dépasse, qui le déborde, qui le noie.
J'ouvre les robinets de la baignoire, et l'eau jaillit avec un grondement sourd. Mais je ne la laisse pas se réchauffer. Je pousse la manette tout à droite, vers le froid, vers le glacial, vers ce qui ressemble à une punition que je m'inflige sans savoir pourquoi. L'eau est glacée, une eau de torrent, une eau de montagne, une eau qui mord la peau et coupe le souffle. Elle monte lentement dans la baignoire, et je m'y glisse sans attendre, sans un frisson, sans un cri.
Le froid est une morsure, une brûlure inversée, une étreinte qui engloutit mes jambes, mes hanches, mon ventre, ma poitrine, mes épaules. Mais je ne le sens pas. Pas vraiment. Mon corps est ailleurs, mon esprit est ailleurs, mon cœur est ailleurs. La seule sensation qui persiste, c'est celle des larmes qui roulent sur mes joues, chaudes et salées, et qui tombent dans l'eau glacée en formant des ondulations minuscules.
Je replie mes genoux contre ma poitrine, j'entoure mes jambes de mes bras, et je pose mon front sur mes rotules. La position du fœtus, la position de l'enfance, la position de la détresse absolue. L'eau glacée clapote doucement contre les parois de marbre, et mes sanglots, que j'étouffe contre ma peau, sont des déchirures silencieuses qui ne franchissent pas la porte verrouillée.
Je pleure pour tout. Pour l'anniversaire de mariage qu'il a oublié, pour les roses qui se fanent, pour les bougies qui se sont éteintes, pour le risotto que j'ai jeté, pour la photo de cette femme en rouge, pour le « elle n'est rien » qu'il m'a lancé comme on crache, pour la nuit de noces où il m'a dit sans méchanceté qu'il ne m'aimerait jamais, pour les cinq années que j'ai passées à attendre, pour les cinq années que j'ai perdues, pour la jeune fille de seize ans qui croyait que l'amour suffisait, pour la femme de trente et un ans qui sait maintenant que l'amour ne suffit jamais.
L'eau est glacée, mais je ne la sens pas. Ce que je sens, c'est le poids de ma poitrine, l'étau qui serre ma gorge, la brûlure de mes yeux, le sel sur mes lèvres. Les larmes coulent sans fin, sans bruit, sans témoin, et chaque larme est un mot que je n'ai pas dit, un cri que j'ai retenu, une colère que j'ai avalée, une humiliation que j'ai subie en silence.
Le lustre en cristal au-dessus de la baignoire scintille doucement, et ses reflets dansent sur la surface de l'eau comme des étoiles noyées. Je les regarde à travers le brouillard de mes larmes, et je me dis que la beauté est cruelle, qu'elle persiste alors que tout s'effondre, qu'elle continue de briller alors que le cœur se brise.
Je reste là longtemps, très longtemps, jusqu'à ce que l'eau devienne un linceul, jusqu'à ce que mes larmes se tarissent d'elles-mêmes, jusqu'à ce que ma peau soit insensible, jusqu'à ce que je ne sente plus rien. Ni le froid, ni la douleur, ni l'amour. Rien.
Puis je sors de la baignoire, lentement, et je me drape dans un peignoir en coton blanc qui porte les initiales des Vercier brodées sur la poitrine. Je me regarde dans le miroir, et je vois une femme pâle, les yeux rouges, les lèvres gercées, les cheveux défaits. Une femme qui a pleuré en silence pour que personne ne l'entende, une femme qui a crié sans ouvrir la bouche, une femme qui est en train de mourir à l'intérieur sans que personne ne le sache.
Je me détourne du miroir, j'ouvre la porte, et je retourne dans le salon vide où les roses achèvent de pourrir sur la nappe en lin.
Chapitre 132Épilogue IIAurénaDes années ont passé, et la maison de Bretagne est aujourd'hui pleine de rires d'enfants, de courses dans les escaliers et de ce désordre joyeux qui me remplit le cœur. Élise fête ses dix ans, et tout le monde est venu : Matthieu et Élisa, avec leurs deux petits, Sohan, qui a fait le voyage depuis New York, et quelques amis proches. Le jardin est décoré de guirlandes lumineuses, une table immense croule sous les gâteaux et les fleurs, et l'océan, en contrebas, accompagne la fête de son grondement familier.Je me tiens près de la fenêtre de la cuisine, un plateau de verres à la main, et je regarde Nolan courir derrière Élise dans l'herbe. Elle rit, ses cheveux bruns volant au vent, et il la rattrape, la soulève dans ses bras, la fait tournoyer comme il le fait depuis qu'elle est bébé. Mon cœur se serre, non de tristesse, mais de cette gratitude immense qui me submerge chaque fois que je les vois ensemble. Nous avons failli tout perdre, et aujourd'hui, no
Chapitre 131ÉpilogueAurénaLe vent de Bretagne s'engouffre dans la maison par la porte entrouverte, chargé de sel et de cette odeur de varech qui imprègne les murs de granit. Je suis assise sur les marches de la terrasse, les genoux repliés, et je regarde l'océan qui se soulève, immense, éternel, comme une respiration. Derrière moi, la maison vibre de bruits familiers : la voix de Matthieu qui taquine Élisa, le rire de Sohan qui résonne depuis la cuisine, et le pas de Nolan, ce pas que je reconnaîtrais entre mille, qui s'approche doucement.— Elle dort ? demande-t-il en s'asseyant près de moi, son épaule contre la mienne.— Oui. Enfin. Après trois histoires et une chanson.Il sourit, et je tourne la tête vers lui. Ses cheveux sont plus gris que dans mes souvenirs, des rides creusent ses tempes, mais ses yeux, ses yeux gris, n'ont rien perdu de leur intensité. Il regarde la mer, puis il glisse sa main sur ma cuisse, un geste simple, possessif, rassurant.— Tu te souviens de la premiè
Chapitre 130NolanLa nuit tombe doucement sur la falaise, enveloppant la maison d'une pénombre bleutée, et je me tiens sur le seuil, une coupe de champagne à la main, le regard perdu sur l'océan qui scintille sous les dernières lueurs du jour. Auréna est à l'intérieur, avec Matthieu et Sohan, leurs rires étouffés par le bruit des vagues, et je savoure cet instant, cette paix si longtemps refusée, cette certitude que tout, enfin, est à sa place.Elle me rejoint, silencieuse, ses pieds nus sur les planches de la terrasse, un châle sur les épaules, et elle glisse sa main dans la mienne. Sa peau est tiède, douce, et je serre ses doigts sans un mot, parce que les mots, ce soir, sont inutiles. Nous regardons ensemble l'horizon, ce point où le ciel et la mer se confondent, et je sens son corps se presser contre le mien, comme une évidence.— Tu es heureux, Nolan ? demande-t-elle, la voix basse, presque un souffle.Je me tourne vers elle, et je plonge dans ses yeux, ces yeux sombres qui m'on
Chapitre 129NolanLe vent souffle en rafales sur la falaise, portant avec lui le sel de l'océan et le cri des mouettes. Je me tiens face à la mer, les jambes légèrement écartées pour résister à la bourrasque, et je regarde l'horizon qui se fond dans le ciel gris perle. C'est ici, dans cette maison que j'ai choisie pour me reconstruire, que j'ai décidé d'épouser à nouveau Auréna. Pas dans un palace, pas dans une église bondée, mais ici, sur cette terre sauvage, avec pour seuls témoins l'océan, le vent, et nos proches les plus chers.Matthieu est à ma droite, sobre, ému, les mains croisées devant lui. Sohan est à ma gauche, venu de New York pour l'occasion, le visage pâle, les yeux brillants. Il m'a serré la main longuement en arrivant, et j'ai vu dans son regard la douleur et la résignation de celui qui a accepté de perdre sans cesser d'aimer. Il est là, en ami, en témoin, et je sais que sa présence est un cadeau immense, un signe que le passé peut cicatriser.Puis elle apparaît. Aur
Chapitre 128AurénaLe cimetière est encore plongé dans l'obscurité, à peine éclairé par les premières lueurs de l'aube qui se devinent derrière les collines. Nous marchons côte à côte, Nolan et moi, nos pas foulant l'herbe humide, nos souffles formant de petits nuages dans l'air froid. La tombe de ma mère est là, simple, couverte de rosée, et je m'arrête devant elle, le cœur battant, les mains tremblantes. Nolan reste en retrait, respectueux, silencieux, et je sens sa peur, sa douleur, sa patience infinie.Je pose la main sur la pierre froide, et je ferme les yeux, cherchant sa présence, sa voix, son pardon. Ma mère a été assassinée par Edmond, un Vercier, et moi, j'ai aimé un autre Vercier, son neveu, son sang. Pendant des jours, cette vérité m'a déchirée, m'a fait douter de tout, m'a fait haïr jusqu'à l'homme qui se tient derrière moi. Mais aujourd'hui, face à cette tombe, face à ce silence, je comprends enfin.— Nolan, dis-je, la voix étranglée, approche.Il s'avance, lentement, e
Chapitre 127AurénaLes documents sont étalés sur la table basse de la chambre d'hôpital, et je les fixe sans comprendre, comme si les mots refusaient de prendre sens. Matthieu les a apportés ce matin, le visage défait, les mains tremblantes, en disant qu'il les avait trouvés dans les affaires d'Edmond, en Suisse, après sa mort. Des lettres, des carnets, un rapport médical jauni. Et au centre, une vérité que je n'aurais jamais dû lire.Ma mère n'est pas morte de chagrin. Elle a été empoisonnée, lentement, méthodiquement, par Edmond Vercier. L'oncle de Nolan. L'homme qui m'a dévisagée dans sa demeure glacée avec ses yeux de serpent. Celui qui détenait les clés du passé et qui est mort avant d'avoir tout dit, ou peut-être avant que quelqu'un ne le fasse taire.Je relis la phrase, encore et encore. Edmond a versé du poison dans les repas de ma mère, dans ses boissons, pendant des mois, jusqu'à ce que son cœur lâche. Et mon père, mon pauvre père, a cru qu'elle était morte de chagrin, de t







