MasukCHAPITRE 3
LE POINT DE VUE DE Lina
Il évita mes yeux.
— Les enchères commencent dans quelques minutes.
Le monde sembla vaciller autour de moi. Non. Non. Ça ne pouvait pas être réel. Je me tournai immédiatement vers Adriano De Luca, désespérée.
— Vous avez dit que je pouvais partir…
Son visage s’assombrit davantage.
Puis il prononça une phrase qui détruisit le peu d’espoir qu’il me restait.
— Dans ce monde… personne ne quitte une vente après l’ouverture des enchères.
Des larmes brûlèrent immédiatement mes yeux. Je secouai la tête.
— Je ne veux pas faire ça…
Mais déjà, dehors, des applaudissements commencèrent à résonner. La vente venait de commencer.
Les applaudissements continuaient derrière les grandes portes dorées.
Chaque bruit me donnait envie de vomir. Je reculais encore, incapable de respirer correctement, pendant que mes larmes brouillaient complètement ma vision.
— Je ne peux pas faire ça…
Ma voix était à peine audible.
L’homme chauve poussa un soupir agacé avant de quitter la pièce quelques secondes. Puis un autre homme entra. Et dès que je le vis… je le reconnus immédiatement.
Alessandro .
L’homme à qui mon père devait de l’argent. Je l’avais déjà vu deux fois chez nous après la mort de mon père. Toujours élégant. Toujours poli. Toujours terrifiant. Ce soir encore, il portait un costume hors de prix et ce sourire calme qui me mettait mal à l’aise.
— Lina… dit-il doucement.
Je secouai immédiatement la tête.
— Je ne savais pas… je vous jure que je ne savais pas ce que c’était…
Ma voix se brisa complètement.
— Si j’avais su… je ne serais jamais venue…
Alessandro me regarda longuement avant de soupirer.
— Cette dette dure depuis trop longtemps.
Il s’approcha lentement.
— Ton père me devait énormément d’argent avant sa mort. Énormément.
Je sentis mon ventre se nouer davantage.
— Je vais travailler… je vais vous rembourser…
Cette fois, il eut un petit rire.
Pas cruel. Pire. Un rire rempli de pitié.
— Même si tu travaillais pendant trente ans, tu ne pourrais jamais rembourser cette somme.
Je baissai les yeux, humiliée.
Parce qu’au fond… je le savais déjà.
— Et il y a ta mère, ajouta-t-il calmement. Les traitements, l’hospitalisation, les médicaments… tout coûte cher.
Mes lèvres commencèrent à trembler.
— Alors quoi… ? murmurai-je.
Il écarta légèrement les bras.
— C’est la meilleure solution.
Je relevai brutalement les yeux vers lui.
— Me vendre ?
— Des mafieux sont prêts à payer des millions pour une vierge comme toi.
J’eus l’impression qu’on m’avait giflée. Il continua pourtant, comme s’il parlait d’un simple contrat.
— Je vais te vendre à un très bon prix. La dette sera effacée… et le reste de l’argent servira à soigner ta mère.
Des larmes roulèrent immédiatement sur mes joues.
— Vous appelez ça… m’aider ?
Son regard changea légèrement.
— Lina… je pourrais aussi encaisser tout l’argent et laisser ta mère mourir dans cet hôpital.
Je cessai de respirer une seconde.
— Mais je ne le ferai pas.
Il s’approcha davantage.
— Parce que ton père était mon ami.
Le mot ami me donna envie de hurler. Aucun ami ne ferait ça.
Aucun. Je reculais encore jusqu’à heurter le mur derrière moi.
— Donc maintenant… il n’y a plus rien à faire… ?
Pendant une seconde, son silence suffit à me briser complètement.
Puis il répondit :
— Non.
Simplement.
Froidement.
— Ton nom est déjà sur la liste. Les acheteurs t’attendent.
Mon cœur battait si fort que j’avais mal à la poitrine.
— Et… qu’est-ce qu’ils vont me faire… une fois achetée… ?
Il me regarda quelques secondes.
Puis il répondit avec une brutalité calme :
— Tu le sais déjà.
Je sentis mes jambes trembler.
— Tu es vierge, Lina. La première chose qu’ils voudront… c’est te l’arracher.
Un sanglot m’échappa immédiatement. Je plaquai ma main contre ma bouche, incapable d’arrêter mes pleurs.
Non… Non…
Je pensais à ma mère seule dans cette chambre d’hôpital.
À son sourire fatigué. À ses mains froides. Je ne pouvais pas la laisser mourir. Mais je ne pouvais pas faire ça non plus.
— Je vais trouver une autre solution… balbutiai-je. Je vous rembourserai autrement, je vous le promets…
Cette fois, Alessandro secoua lentement la tête.
— C’est trop tard.
La porte s’ouvrit brusquement.
L’homme chauve reparut.
— C’est bientôt son tour.
Mon souffle se coupa net. Alessandro me regarda alors que je pleurais toujours. Et soudain…
Toute douceur disparut de son visage.
— Arrête de pleurer.
Sa voix devint froide.
Autoritaire.
Cruelle.
— Tu vas gâcher ton maquillage.
CHAPITRE 15LE POINT DE VUE DE LINA La portière.Je posai la main dessus — le métal froid, solide, réel. Je m'y accrochai une seconde. Soufflai.— Bravo, dit Adriano derrière moi.Sa voix avait changé d'un degré. Infime. Ce quelque chose entre le sarcasme et autre chose que je ne savais pas nommer.— C'était pas si difficile que ça.Je montai dans la voiture sans répondre.Il monta à son tour.La portière se ferma. La voiture démarra. Le jardin disparut derrière les grilles qui s'ouvrirent automatiquement.Ma cheville pulsait. Je la gardai légèrement soulevée, le pied posé sur le bord du tapis de sol, sans appuyer. La douleur existait. Je faisais avec.Le silence dans la voiture était différent de celui du trajet de la veille.Moins de peur. Quelque chose de plus compliqué.Je regardai par la vitre. La ville. Les rues qui s'élargissaient à mesure qu'on s'éloignait du quartier. Les gens sur les trottoirs — des gens ordinaires qui marchaient, qui tenaient des cafés dans des gobelets, q
CHAPITRE 14 LE POINT DE VUE DE LINAGiulia était venue une heure plus tard.Elle avait frappé doucement — ce coup léger et discret qui demandait sans imposer. Elle était entrée avec une robe propre, une veste légère, et quelque chose d'autre derrière elle que je n'avais pas vu immédiatement.Une chaise roulante.Je la regardai.Elle me regarda.— Non, dis-je.Giulia posa les vêtements sur le lit avec son calme habituel.— C'est pour vous faciliter le déplacement jusqu'à la voiture.— Je marcherai.— Mademoiselle—— Je ne m'assiérai pas là-dedans.Giulia s'arrêta. Me regarda une seconde — pas avec de l'impatience, pas avec de l'exaspération. Avec cette façon qu'elle avait d'évaluer les situations sans les juger.— Ta cheville—— Ça ira.— Le médecin a dit—— Giulia.Je prononçai son prénom plus fermement que prévu.Elle se tut.— Je ne m'assiérai pas dans cette chaise.Quelque chose de têtu, d'irraisonné, de complètement disproportionné s'était installé dans ma poitrine dès que j'avai
CHAPITRE 13LE POINT DE VUE DE LINALa glace avait fondu.La porte s'ouvrit avant que j'aie eu le temps de chercher comment appeler quelqu'un.Adriano.Il portait quelque chose — un plateau cette fois, posé avec cette économie de gestes qui lui était habituelle sur la table de nuit. Du thé. Une assiette avec du pain et du fromage. Il jeta un œil au torchon mouillé.— La glace a fondu.— Je sais.— Je t'en apporte d'autre.— Je m'en fiche de la glace.Il me regarda.Je le regardai.— Je veux avoir des nouvelles de ma mère.Il tira la chaise vers le lit et s'assit pas tout près, à distance raisonnable, comme toujours. Cette façon qu'il avait de calibrer l'espace entre nous.— J'ai appelé l'hôpital ce matin, dit-il. Elle a bien dormi. Elle a mangé un peu. Le traitement a commencé hier soir comme prévu.Quelque chose se desserra dans ma poitrine.— Je veux la voir.— Pas aujourd'hui.— Pourquoi ?Il baissa les yeux vers ma cheville bandée.— Tu vois une raison ?— Mon pied n'a rien à voir
CHAPITRE 12LE POINT DE VUE DE LINAJe n'avais pas vraiment lu.Deux heures sur ce rebord de fenêtre avec le Stendhal ouvert sur mes genoux et les lignes qui glissaient devant mes yeux sans laisser de trace. Mon cerveau refusait la fiction ce matin. Il refusait tout ce qui n'était pas concret, immédiat, réel — la cheville encore légèrement engourdie du froid de l'herbe mouillée, le genou taché d'humidité, cette chaussure que j'avais fini par remettre et qui me semblait maintenant une chose étrange, appartenant à une autre version de ce matin.Je reposai le livre.Me levai du rebord.Et là — parce que je ne savais pas quoi faire de mon corps dans cet espace qui n'était pas le mien — je me mis à longer les rayonnages lentement. Les doigts qui effleuraient les dos des livres. Cette façon de lire une bibliothèque sans l'ouvrir — les titres, les auteurs, l'ordre ou le désordre qui révèle toujours quelque chose sur la personne qui range.Ici, ce n'était pas vraiment ordonné. Pas vraiment dé
CHAPITRE 11LE POINT DE VUE DE LINAIl ne semblait pas en colère.C'était presque pire.Son visage était calme. Fermé. Cette expression neutre qu'il portait comme une seconde peau et qui ne laissait rien filtrer de ce qu'il pensait vraiment.Il se redressa.S'approcha.Je ne reculai pas.Je refusai de reculer.Il s'arrêta à un mètre. Me tendit la chaussure sans un mot. Je la pris sans le regarder.Puis il parla.— Écoute-moi.Sa voix était basse. Pas menaçante — basse. Celle qu'on utilise quand on veut être certain d'être entendu sans avoir à élever le ton.— Il y a vingt-deux caméras dans cette propriété. Huit hommes en rotation permanente — quatre la nuit, quatre le jour. Les grilles sont électrifiées au-delà du premier mètre. Et le barreau que tu as trouvé — dit-il avec ce calme qui m'insupportait — on le laisse intentionnellement comme ça.Je le regardai.— Pour voir qui essaie.Quelque chose se contracta dans ma poitrine.— Donc tout ça c'était un test.— Non. C'était une démonst
CHAPITRE 10 LE POINT DE VUE DE LINALa bibliothèque était silencieuse.Je ne sais pas combien de temps je restai debout devant ce rayonnage, le Stendhal entre les mains, les yeux posés sur cette dédicace que je n'aurais pas dû lire. Une écriture ancienne sur une page jaunie. Des mots qui n'étaient pas pour moi.Je reposai le livre exactement où je l'avais trouvé.Puis je fis le tour de la pièce lentement.Les livres montaient du sol au plafond sur trois murs entiers. Des rangées serrées, ordonnées, sans poussière. Quelqu'un entretenait cet endroit avec soin. Quelqu'un venait ici régulièrement — pas pour l'exposition, pas pour le décor. Pour lire vraiment.Je passai mes doigts sur quelques dos de livres sans les sortir.Philosophie. Histoire. Littérature italienne. Des romans français. Des biographies. Plusieurs livres en anglais. Un rayonnage entier consacré au droit international.Cet homme dirigeait un empire criminel et lisait du droit international.Je m'arrêtai sur cette pensée







