MasukCHAPITRE 4
LE POINT DE VUE DE LINA
— C'est à toi.
Ces trois mots. Juste ces trois mots.
Et j'ai senti le dernier bout de moi qui tenait encore s'effondrer.
Mes jambes se sont dérobées. Pas métaphoriquement. Vraiment. Mes genoux ont lâché, et j'ai dû attraper le bord de la table en marbre pour ne pas m'écrouler sur le sol glacé. Mes doigts étaient blancs. Tremblants. Comme le reste de mon corps.
La maquilleuse est revenue une dernière fois. Son visage ne m'a même pas regardée. Ses mains ont essuyé mes joues avec un mouchoir, emportant ces traces de larmes que je n'arrivais même plus à contrôler. Puis elle a sorti sa poudre. Encore. Pour effacer tout signe de faiblesse.
Comme si ça pouvait cacher la peur qui me dévorait de l'intérieur.
Comme si de la poudre pouvait camoufler le fait que j'étais en train de marcher vers l'abattoir.
J'ai senti le tremblement dans ma lèvre inférieure. Celui qu'on ne peut pas contrôler. Celui qui précède les sanglots.
Je l'ai mordue. Jusqu'au sang.
L'homme chauve s'est approché. Ses chaussures brunes claquaient sur le marbre. Il portait un costume gris trop serré au niveau du cou, et une cicatrice fine coupait son sourcil droit. Je sentais son odeur — un mélange de tabac froid et de lotion bon marché.
Il m'a attrapé le poignet. Pas violemment. Pas encore.
Juste assez pour que je sente la chaleur moite de sa paume et sache que je ne pouvais plus reculer. Puis il a poussé les portes.
Les grandes portes dorées.
Deux battants immenses, sculptés d'angelots et de feuillages, hauts comme trois fois ma taille. L'or semblait véritable. Il reflétait la lumière des lustres de l'autre côté, et pendant une fraction de seconde — une infime fraction — j'ai trouvé ça beau.
Et puis les portes se sont ouvertes.
Le bruit m'a frappée en premier. Pas une vague. Un mur.
Des voix masculines. Graves. Assurées. Des rires profonds, ceux des hommes qui possèdent tout et n'ont jamais eu à supplier pour quoi que ce soit. Le tintement cristallin des verres de whisky qu'on entrechoque. Le grattement sec des briquets. L'odeur du cigare. Plusieurs cigares.
L'odeur de l'argent. Puis la lumière.
Je l'ai vue monter vers moi comme une marée dorée. Aveuglante.
J'ai cligné des yeux plusieurs fois. Mes pupilles brûlaient. Dix lustres de cristal — non, douze — pendaient du plafond peint à la feuille d'or. Chaque cristal captait la lumière, la brisait, la renvoyait en mille éclats. Comme des couteaux.
Ma respiration a coupé net.
La salle était immense. Bien plus grande que ce que j'imaginais. Un véritable opéra, mais en plus intime. Plus luxueux. Plus obscène.
Des colonnes de marbre blanc bordaient les murs. Rouges. Des tentures rouges descendaient entre elles, comme du sang figé. Des tables rondes étaient disposées en arc de cercle autour d'une scène noire. Chaque table était recouverte de nappes en soie. Sur chacune, des bouteilles. Du Château Pétrus. Du Louis XIII. Des étiquettes que je reconnaissais pour les avoir vues dans des magazines que ma mère feuilletait chez le médecin.
Et autour de ces tables, ils étaient assis.
Des dizaines d'hommes. Tous en costumes. Pas des costumes de ville. Des costumes sur mesure. Des vestes qui tombaient parfaitement sur des épaules larges. Des montres qui brillaient à chaque mouvement. Certains avaient des alliances en platine. D'autres non.
Ils fumaient tranquillement, penchés en arrière sur leurs sièges en cuir, comme s'ils regardaient un simple divertissement. Comme s'ils étaient au théâtre.
Certains riaient encore. D'autres parlaient à voix basse, se penchant vers leur voisin. Personne ne semblait tendu.
Personne ne semblait mal à l'aise.
Seulement moi.
Une femme — non, une personne — je ne sais même pas — est passée près de moi avec un plateau. Des coupes de champagne. Elle m'a regardée. Juste une seconde. Ses yeux étaient vides. Complètement vides.
Puis elle est repartie.
Mes mains tremblaient tellement que j'ai dû les croiser devant moi. Comme pour me tenir moi-même.
La scène.
Je l'ai vue.
Elle était plus proche que je ne le pensais. À seulement quelques mètres. Peinte en noir, comme un trou dans le décor. Et au centre…
Au centre, une plateforme.
Éclairée.
Ronde.
Surélevée.
Pour exposer les filles.
Mon estomac s'est retourné violemment. J'ai senti l'acidité remonter dans ma gorge. J'ai avalé. Rapidement. Plusieurs fois. J'avais peur de vomir là, devant eux, devant tous ces hommes.
— Avance.
La voix de l'homme chauve a claqué derrière moi. Sèche. Comme un ordre militaire.
J'ai instinctivement reculé d'un pas. Ma nuque a touché sa poitrine dure. Il ne bougeait pas.
— Je… je ne peux pas.
Ma voix était à peine un souffle. Étranglée. Je ne l'ai même pas reconnue.
Sa main a attrapé mon bras.
Brutalement.
Ses doigts se sont refermés sur ma chair nue. Je sentais chacun d'eux. Cinq points de pression brûlants. Il a serré. Assez pour me faire mal. Assez pour que je comprenne.
— Tu peux.
Il m'a forcée à avancer.
Mes talons ont claqué sur le marbre. Puis sur le bois de la scène. Chaque pas résonnait dans le silence qui commençait à s'installer.
Les conversations ralentissaient.
Les hommes tournaient la tête.
Je les voyais faire ce mouvement, ce lent glissement des regards vers moi. Certains posaient leur verre. D'autres éteignaient leur cigare.
Leurs yeux.
Tous leurs yeux.
J'ai senti mon cœur faire un bond dans ma poitrine. Puis un autre. Il battait si fort que ma cage thoracique en vibrait.
Huit hommes au premier rang. Deux à la table d'honneur. Trois à celle de droite. Je les voyais tous. Leurs visages, leurs bouches, la façon dont leurs lèvres s'entrouvraient quand ils me regardaient.
Mon Dieu…
L'homme à la droite — costume bleu nuit, cheveux argentés — il m'a souri. Pas un sourire gentil. Un sourire de propriétaire. Celui qu'on adresse à un objet qu'on est sur le point d'acheter.
Ses yeux ont descendu mon corps.
Lentement.
Des épaules à la poitrine. Il s'est attardé. Évidemment. Puis il a continué vers mes jambes.
Je portais cette robe. Cette robe qu'ils m'avaient forcée à mettre. Noir Courte. Un décolleté plongeant qui exposait tout. Mes bras nus. Mes épaules. Ma peau qu'ils n'avaient pas encore touchée mais qu'ils imaginaient déjà.
Un autre homme — plus jeune, trentenaire, cheveux blonds coiffés en arrière — il m'a regardée droit dans les yeux. Puis il a baissé les siens vers ma bouche. Mes lèvres. Comme s'il goûtait déjà.
Je voulais disparaître.
Je voulais courir.
Mais mes jambes ne répondaient plus. Elles tremblaient. Mes cuisses tremblaient sous la robe. Mes genoux s'entrechoquaient. J'avais l'impression qu'ils allaient lâcher à chaque seconde.
J'ai croisé mes bras plus fort.
Inutile. Ça ne cachait rien.
L'homme chauve est monté sur la scène.
Ses semelles ont crissé sur le bois noir. Il s'est avancé vers une petite table au bord de la plateforme, où un micro métallique l'attendait. Il a cliqué sur l'interrupteur.
Un grésillement.
Puis il a souri.
Ce sourire. Je le vois encore. Ses dents un peu jaunes. La commissure de ses lèvres qui se relevait, satisfaite, comme s'il présentait le plat principal d'un banquet.
— Messieurs…
Sa voix a empli la salle. Chaude. Professionnelle. Horriblement calme.
— Voici notre dernière participante de la soirée.
Des murmures.
Des frissons dans la foule.
J'ai senti leurs regards s'intensifier, s'alourdir. Comme des poids qu'on poserait un à un sur ma peau.
L'homme du premier rang — le costume bleu — il s'est penché vers son voisin. Murmuré quelque chose que je n'ai pas entendu. Son voisin a souri. Hochement de tête.
Un autre — plus âgé, soixante-dix ans peut-être, une canne posée contre sa cuisse — m'a détaillée de la tête aux pieds. Lentement. Comme on examine un cheval aux enchères.
Ses yeux n'avaient rien d'un vieillard.
Ils étaient gourmands.
— Vingt et un ans.
La voix de l'homme chauve continuait. Impassible. Il marchait lentement autour de moi, comme un présentateur télévisé autour d'une voiture de luxe.
— Étudiante. Aucun antécédent médical. Aucune addiction.
Sa main a effleuré mon dos. Juste au-dessus de la taille. Pas assez longtemps pour que je puisse m'écarter. Juste assez pour que toute la salle voie qu'il pouvait me toucher.
Mon corps s'est figé.
— Et surtout…
Il s'est arrêté devant moi.
Ses yeux — petits, foncés, presque noirs — m'ont regardée.
Il a souri davantage.
— Totalement vierge.
La salle a explosé.
Pas littéralement. Mais presque.
Des applaudissements. Soudains. Forts. Trente paires de mains qui frappaient ensemble, en rythme, comme au spectacle.
J'ai senti ma gorge se nouer.
J'avais envie de vomir.
De m'arracher la peau.
De leur crier que je n'étais pas un trophée, pas une marchandise, pas leur jouet.
Mais rien n'est sorti. Rien. Ma bouche était sèche. Mon cœur battait trop vite. Mes oreilles bourdonnaient.
Mes ongles se sont enfoncés dans mes paumes. Si fort que j'ai senti la douleur. Une douleur réelle. La seule chose qui me rappelait que j'existais encore.
L'homme chauve a levé la main.
Le silence est retombé.
— Les enchères commencent. Le prix de départ est fixé à deux cent mille.
Deux cent mille.
Pour une nuit.
Pour mon corps.
Pour le sang qui coulait encore entre mes cuisses parce que personne ne m'avait jamais touchée.
— Cinq cent mille.
La voix est venue de ma gauche. Je n'ai même pas vu qui.
— Un million.
Plus à droite. Un homme brun avec des lunettes.
— Un million cinq.
— Deux millions.
CHAPITRE 15LE POINT DE VUE DE LINA La portière.Je posai la main dessus — le métal froid, solide, réel. Je m'y accrochai une seconde. Soufflai.— Bravo, dit Adriano derrière moi.Sa voix avait changé d'un degré. Infime. Ce quelque chose entre le sarcasme et autre chose que je ne savais pas nommer.— C'était pas si difficile que ça.Je montai dans la voiture sans répondre.Il monta à son tour.La portière se ferma. La voiture démarra. Le jardin disparut derrière les grilles qui s'ouvrirent automatiquement.Ma cheville pulsait. Je la gardai légèrement soulevée, le pied posé sur le bord du tapis de sol, sans appuyer. La douleur existait. Je faisais avec.Le silence dans la voiture était différent de celui du trajet de la veille.Moins de peur. Quelque chose de plus compliqué.Je regardai par la vitre. La ville. Les rues qui s'élargissaient à mesure qu'on s'éloignait du quartier. Les gens sur les trottoirs — des gens ordinaires qui marchaient, qui tenaient des cafés dans des gobelets, q
CHAPITRE 14 LE POINT DE VUE DE LINAGiulia était venue une heure plus tard.Elle avait frappé doucement — ce coup léger et discret qui demandait sans imposer. Elle était entrée avec une robe propre, une veste légère, et quelque chose d'autre derrière elle que je n'avais pas vu immédiatement.Une chaise roulante.Je la regardai.Elle me regarda.— Non, dis-je.Giulia posa les vêtements sur le lit avec son calme habituel.— C'est pour vous faciliter le déplacement jusqu'à la voiture.— Je marcherai.— Mademoiselle—— Je ne m'assiérai pas là-dedans.Giulia s'arrêta. Me regarda une seconde — pas avec de l'impatience, pas avec de l'exaspération. Avec cette façon qu'elle avait d'évaluer les situations sans les juger.— Ta cheville—— Ça ira.— Le médecin a dit—— Giulia.Je prononçai son prénom plus fermement que prévu.Elle se tut.— Je ne m'assiérai pas dans cette chaise.Quelque chose de têtu, d'irraisonné, de complètement disproportionné s'était installé dans ma poitrine dès que j'avai
CHAPITRE 13LE POINT DE VUE DE LINALa glace avait fondu.La porte s'ouvrit avant que j'aie eu le temps de chercher comment appeler quelqu'un.Adriano.Il portait quelque chose — un plateau cette fois, posé avec cette économie de gestes qui lui était habituelle sur la table de nuit. Du thé. Une assiette avec du pain et du fromage. Il jeta un œil au torchon mouillé.— La glace a fondu.— Je sais.— Je t'en apporte d'autre.— Je m'en fiche de la glace.Il me regarda.Je le regardai.— Je veux avoir des nouvelles de ma mère.Il tira la chaise vers le lit et s'assit pas tout près, à distance raisonnable, comme toujours. Cette façon qu'il avait de calibrer l'espace entre nous.— J'ai appelé l'hôpital ce matin, dit-il. Elle a bien dormi. Elle a mangé un peu. Le traitement a commencé hier soir comme prévu.Quelque chose se desserra dans ma poitrine.— Je veux la voir.— Pas aujourd'hui.— Pourquoi ?Il baissa les yeux vers ma cheville bandée.— Tu vois une raison ?— Mon pied n'a rien à voir
CHAPITRE 12LE POINT DE VUE DE LINAJe n'avais pas vraiment lu.Deux heures sur ce rebord de fenêtre avec le Stendhal ouvert sur mes genoux et les lignes qui glissaient devant mes yeux sans laisser de trace. Mon cerveau refusait la fiction ce matin. Il refusait tout ce qui n'était pas concret, immédiat, réel — la cheville encore légèrement engourdie du froid de l'herbe mouillée, le genou taché d'humidité, cette chaussure que j'avais fini par remettre et qui me semblait maintenant une chose étrange, appartenant à une autre version de ce matin.Je reposai le livre.Me levai du rebord.Et là — parce que je ne savais pas quoi faire de mon corps dans cet espace qui n'était pas le mien — je me mis à longer les rayonnages lentement. Les doigts qui effleuraient les dos des livres. Cette façon de lire une bibliothèque sans l'ouvrir — les titres, les auteurs, l'ordre ou le désordre qui révèle toujours quelque chose sur la personne qui range.Ici, ce n'était pas vraiment ordonné. Pas vraiment dé
CHAPITRE 11LE POINT DE VUE DE LINAIl ne semblait pas en colère.C'était presque pire.Son visage était calme. Fermé. Cette expression neutre qu'il portait comme une seconde peau et qui ne laissait rien filtrer de ce qu'il pensait vraiment.Il se redressa.S'approcha.Je ne reculai pas.Je refusai de reculer.Il s'arrêta à un mètre. Me tendit la chaussure sans un mot. Je la pris sans le regarder.Puis il parla.— Écoute-moi.Sa voix était basse. Pas menaçante — basse. Celle qu'on utilise quand on veut être certain d'être entendu sans avoir à élever le ton.— Il y a vingt-deux caméras dans cette propriété. Huit hommes en rotation permanente — quatre la nuit, quatre le jour. Les grilles sont électrifiées au-delà du premier mètre. Et le barreau que tu as trouvé — dit-il avec ce calme qui m'insupportait — on le laisse intentionnellement comme ça.Je le regardai.— Pour voir qui essaie.Quelque chose se contracta dans ma poitrine.— Donc tout ça c'était un test.— Non. C'était une démonst
CHAPITRE 10 LE POINT DE VUE DE LINALa bibliothèque était silencieuse.Je ne sais pas combien de temps je restai debout devant ce rayonnage, le Stendhal entre les mains, les yeux posés sur cette dédicace que je n'aurais pas dû lire. Une écriture ancienne sur une page jaunie. Des mots qui n'étaient pas pour moi.Je reposai le livre exactement où je l'avais trouvé.Puis je fis le tour de la pièce lentement.Les livres montaient du sol au plafond sur trois murs entiers. Des rangées serrées, ordonnées, sans poussière. Quelqu'un entretenait cet endroit avec soin. Quelqu'un venait ici régulièrement — pas pour l'exposition, pas pour le décor. Pour lire vraiment.Je passai mes doigts sur quelques dos de livres sans les sortir.Philosophie. Histoire. Littérature italienne. Des romans français. Des biographies. Plusieurs livres en anglais. Un rayonnage entier consacré au droit international.Cet homme dirigeait un empire criminel et lisait du droit international.Je m'arrêtai sur cette pensée







