เข้าสู่ระบบÉlise
La porte se referme. Le déclic du pêne est un coup de feu dans le silence de la maison.
Je reste là, dans la cuisine, les mains agrippées au rebord de l’évier comme à une bouée. Le froid du granit traverse mes paumes. Mes lèvres sont brûlantes, tuméfiées. Je peux encore sentir le poids de ses mains sur mon visage, la pression impérieuse, désespérée, de sa bouche. La violence du besoin. Le goût de lui, mêlé à celui de ma propre trahison.
J’ai failli.
J’ai failli à la promesse que je m’étais faite le jour où j’ai vu le deuxième trait bleu sur le test. La promesse de les protéger tous les deux : lui, de la vérité ; moi, de son rejet.
L’eau coule toujours à l’étage. Le bain. La normalité. Noé chante une chanson absurde, sa voix claire et fausse traverse le plafond. Cette petite mélodie innocente me transperce comme une lame. Je me redresse d’un coup, le cœur battant à tout rompre. Je monte l’escalier, les jambes flageolantes.
La salle de bain est remplie de vapeur. Noé est dans l’eau jusqu’au menton, entouré d’une armada de bateaux en plastique. Il me regarde, ses yeux gris-verts légèrement interrogateurs dans la buée.
— Tu as fini de parler au monsieur triste ?
— Oui, mon cœur.
Ma voix est étrangement calme. Un miracle.
— Il est reparti dans la neige ?
— Oui.
— Dommage. Il racontait bien les histoires de cailloux.
Je m’accroupis au bord de la baignoire, prends le gant de toilette, le savon. Mes gestes sont mécaniques. Lave le dos menu, les épaules frêles. Je vois, comme je les vois chaque jour, les détails qui me torturent. La fossette au bas de la colonne vertébrale, qu’il a héritée de Jonas. La façon dont il fronce le nez quand il réfléchit. Chaque ressemblance est une preuve vivante, une bombe à retardement que je promène dans le monde.
— Maman ?
— Oui ?
— Est-ce que c’était ton ami, avant ?
La question, innocente, me fige. Le gant dégouline dans l’eau.
— Pourquoi… pourquoi dis-tu ça ?
— Parce que tu es triste, toi aussi, maintenant. Et quand il était là, tu avais l’air… différente. Pas comme d’habitude.
La perspicacité des enfants est un don cruel. Ils voient les fissures dans le vernis des adultes.
— Oui, je dis finalement, le mot raclant ma gorge. C’était mon ami. Il y a très, très longtemps.
— Et il n’est plus ton ami ?
Je ferme les yeux une seconde. La sensation de ses lèvres revient, un flash brûlant.
— C’est… compliqué, mon ange. Parfois, les grands ont des chemins qui se séparent.
Il hoche la tête, semblant méditer cette réponse avec une gravité d’adulte. Puis il éclate de rire, attrape un bateau et le fait couler.
— Boum ! Le pirate est à l’eau !
Le contraste entre la tempête en moi et cette simplicité enfantine est déchirant. Je termine le bain, l’enveloppe dans une grande serviette douce, le serre contre moi. Il sent le savon pour bébé et l’innocence. Je l’étreins trop fort.
— Oh, tu me crushes, maman !
Je relâche mon étreinte, un rire forcé aux lèvres.
— Désolée. Tu es mon grand garçon, c’est vrai.
Je le couche, lis une histoire. Ses yeux se font lourds avant la fin du livre. Je reste assise au bord de son lit, à regarder sa poitrine se soulever régulièrement, ses cils sombres sur ses joues. Mon chef-d’œuvre. Ma prison. Mon seul amour vrai.
Je descends finalement, éteins les lumières du salon. La maison est silencieuse, pesante. Je passe devant la cheminée. La photo est toujours là, retournée. Je la prends. Le cadre est froid dans mes mains. Je le retourne.
Jonas me regarde. Il rit, la tête rejetée en arrière, pris sur le vif un après-midi d’été dans le parc. Je me souviens de ce jour. De la robe que je portais. De la façon dont il m’avait soulevée pour me faire tourner avant de me prendre en photo. « Pour que tu te souviennes à quel point tu es belle quand tu ris. »
Je la repose, face visible cette fois. Une provocation. Une punition. Pour moi.
Je ne peux pas dormir. Je me mets à la fenêtre du salon, enveloppée dans un châle. La neige a sculpté le jardin en formes molles et étranges. La rue est déserte. Mais je vois, au loin, près du grand sapin au carrefour, une lueur rouge qui s’allume, s’éteint. Une cigarette. Une silhouette immobile.
Il est là.
Il n’est pas parti.
Mon souffle s’embue sur la vitre. Mon cœur fait un bond sauvage, mélange de terreur et d’un espoir honteux, interdit.
JonasLa nuit est une longue agonie d’anticipation. Le studio sent le froid, le vieux bois et le café brûlé. Je ne peux rien avaler. Mes pensées sont une meule qui tourne, broyant chaque scénario, chaque mot possible. Il est mon fils. Il n’est pas mon fils. Les deux phrases battent contre mon crâne en alternance, impitoyables. Chacune apporte son propre vertige, son propre désastre.Mais il n’y a plus de chemin de retour. L’image d’Élise, debout dans le parc, forteresse vivante, et celle de Noé, riant sans savoir, ont scellé mon choix. Je ne peux plus être ce fantôme en observation. Je dois être l’homme qui affronte.Je me présente devant leur porte à dix heures précises. Trop tôt pour être courtois, trop tard pour fuir. Le jour est gris, lourd de neige à venir. Je lève la main. Mon poing, fermé, hésite une seconde au-dessus du bois peint avant de frapper. Le son est terriblement concret.Des pas légers à l’intérieur. Un frottement. Puis le silence. Elle est de l’autre côté. Elle rega
JonasLe matin arrive, cinglant et brutal. La neige a cessé, laissant un monde immaculé, aveuglant de blancheur. Une pureté mensongère. Rien n’est pur en moi. Je n’ai pas dormi. Les murs du studio m’ont observé toute la nuit, témoins silencieux de mon naufrage intérieur.La décision de cette nuit, prise dans le ventre noir de la campagne, n’a pas vacillé. Elle s’est durcie, froide et tranchante comme un glaçon dans la poitrine. Je dois savoir. Mais je ne peux plus foncer, arme au poing. Les mots d’hier soir avec Sophie résonnent encore, blessants dans leur justesse : je fracasse tout. Je dois approcher autrement. Offrir, avant d’exiger.Je passe la matinée dans une agitation stérile. Je marche dans la ville engourdie, bois des cafés trop noirs qui brûlent mon estomac vide. Mon esprit tourne en rond autour d’une seule idée, d’un seul besoin : les voir. Elle, et lui. Pas pour parler. Pas encore. Pour… être là. Exister à leur périphérie. Témoigner, par ma seule présence silencieuse, de m
NoéLe plafond de ma chambre, dans le noir, n’est pas tout à fait noir. Il y a la lueur bleutée de ma veilleuse en forme de lune, et les reflets de la neige qui tombent de l’autre côté de la fenêtre. Ça fait comme un ciel à l’envers, avec des ombres qui bougent toutes seules.Maman vient de sortir. Elle a dit « Je t’aime plus que tout ». Sa voix était bizarre. Elle faisait douce et cassée en même temps, comme quand elle essaie de ne pas pleurer en regardant une photo de grand-père. Elle pense que je ne le vois pas, mais je le vois. Je vois beaucoup de choses.Je me suis tourné vers le mur pour qu’elle ne voit pas mon visage. Parce que moi aussi, j’avais quelque chose dans la gorge, quelque chose de gros et de chaud qui voulait sortir. Une tristesse. Une grosse tristesse qui vient de mon ventre et qui monte jusqu’à mes yeux.C’est à cause du monsieur. Jonas.Quand je l’ai vu dans la grande pièce froide, avec les boîtes, c’était comme si je le connaissais déjà. Pas comme on connaît le b
ÉliseLa neige continue de tomber au-dehors, une descente silencieuse et incessante qui isole la maison dans une bulle de ouate blanche. À l’intérieur, il fait chaud, presque trop. L’odeur du dîner , des pâtes au fromage , traîne encore dans la cuisine.Noé ne veut pas dormir.— Maman, raconte encore l’histoire du dragon qui a le hoquet.— Je te l’ai racontée deux fois déjà, mon chéri. Il est l’heure.— Non. J’ai pas sommeil.Il est assis sur son lit, les genoux remontés sous le menton, ses grands yeux sombres fixés sur moi avec une intensité qui n’a rien d’enfantin. Il y a une attente en eux. Une question qui ne vient pas, ou pas encore.— Allez, sous la couette.Il obéit, mais ne se détend pas. Ses doigts tortillent le bord du drap. Le silence n’est troublé que par le crépitement du radiateur.— Maman…— Oui, mon cœur ?— Est-ce que… est-ce que tu connais bien le monsieur ? Celui de l’autre jour. Jonas.Le nom, dans sa bouche, me frappe en plein sternum. Un choc sourd qui se diffuse
JonasLa porte se referme derrière moi avec une douceur mortelle. Le son du clic résonne dans la cage d’escalier vide, dans ma tête, dans ma poitrine. Je reste un instant immobile, une main sur la rampe froide, l’autre serrant mon manteau comme une bouée.Je t’aime, Sophie.Si. C’en était un.Ses derniers mots sont des lames tournoyantes dans le ventre de ma culpabilité. Elle a raison. Le mensonge par omission est le pire. J’ai protégé mon chaos, mon doute naissant, au lieu de lui offrir l’honnêteté qui était son dû. J’ai voulu comprendre seul, et dans cette quête égoïste, j’ai tout fracassé.Je descends les marches, lourdes, lentes. L’air de l’immeuble est tiède, renfermé. Dehors, le froid me gifle, un soulagement brutal. Je marche sans but, les mains enfoncées dans les poches, le regard fixé sur le trottoir que la neige ne cesse de redessiner.Je viens de perdre Sophie. La pensée est là, nette et glacée. Je viens de perdre la femme qui m’a offert un havre, une paix que je croyais dé
SophieLe silence dans la voiture est un bloc de glace entre nous. Il n’a pas fondu pendant le trajet de cinq minutes, il s’est épaissi, alourdi, jusqu’à devenir une présence physique. Jonas conduit, les mains crispées sur le volant à dix heures dix. Son profil est une falaise fermée. Il n’a pas dit un mot depuis que nous avons quitté la brasserie, après une discussion atrocement polie et vaine avec la serveuse pour régler l’addition.« Une vieille connaissance. » « Bizarre. »Les mots résonnent encore,creux et insultants. Pour elle, cette femme aux yeux de tempête. Pour moi. Pour ce que nous sommes censés être.Je regarde par la vitre. La ville défile, décor de carton-pâte sous son linceul de neige. Tout semble faux, soudain. Les guirlandes clinquantes, les vitrines illuminées, le sapin sur la place… une mise en scène pour une fête à laquelle je ne crois plus.Il se gare devant chez moi , chez nous, devrais-je dire, puisque j’ai passé les derniers mois à aménager cet appartement en p







