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Chapitre 4 - L’Architecture du silence 2

Author: Darkness
last update Last Updated: 2025-12-03 22:15:27

Jonas

Je m’arrête derrière elle. Je ne la touche pas. Mais je sens la chaleur de son corps. Je respire son odeur – le même shampooing, un parfum de peau changé, mûri. Un vertige me prend. Les années s’effacent. Nous sommes dans la cuisine de son ancien appartement, un matin d’été, et elle rit, le soleil dans les cheveux…

— Élise.

Elle ne répond pas. Son reflet dans la vitre est flou, un fantôme dans la nuit.

— Il a quel âge, Noé ?

Elle se fige. Ses épaules se soulèvent, retombent.

— Six ans.

Six ans. Le calcul est immédiat, brûlant. Sept ans depuis qu’elle est partie. Six ans depuis sa naissance. La fenêtre est trop étroite. La possibilité est là, énorme, monstrueuse, splendide.

— Élise… regarde-moi.

— Non.

Je pose une main sur son épaule. Elle sursaute comme si je l’avais brûlée, mais elle ne se dégage pas. Sous la laine du sweat, je sens l’os, la tension de chaque muscle.

— Est-ce qu’il est… ?

Elle se retourne d’un coup, les yeux brûlants, pleins d’une terreur et d’une colère qui me coupent la parole.

— Jamais. Pose-moi cette question, Jonas, et je te jure que tu ne remettras plus jamais les pieds ici. Tu ne le verras plus jamais.

Son souffle est court, chaud sur mon visage. Sa proximité est un électrochoc. Je vois les veines battre à la base de sa gorge. La cicatrice sur son sourcil. Le tremblement imperceptible de sa lèvre inférieure.

Je ne sais pas si c’est la menace, le désir, ou la simple folie de la situation, mais quelque chose en moi craque. La colère, le besoin, la frustration de toutes ces années sans réponse se mélangent en un cocktail explosif.

Mes mains remontent, saisissent son visage. Ce n’est pas doux. C’est une prise. Une revendication.

— Pourquoi ? soufflé-je contre ses lèvres. Pourquoi tu m’as fait ça ?

Elle ne résiste pas. Elle se laisse tenir. Ses yeux explorent les miens, cherchant quelque chose. Le garçon que j’étais ? L’homme que je suis devenu ? Le fiancé d’une autre ?

— Parce que je n’avais pas le choix, chuchote-t-elle, et sa voix se brise. Crois-moi, c’est la seule chose que je peux te dire.

C’est l’aveu de tout et de rien. C’est le fossé infranchissable. Et c’est aussi l’étincelle.

Je l’embrasse.

Ce n’est pas un baiser de retrouvailles. C’est une collision. Une bataille. Un règlement de comptes. Nos bouches se cherchent, se heurtent, s’approprient avec une brutalité désespérée. Le goût d’elle est exactement comme dans mes souvenirs, et pourtant différent. Plus amer. Plus profond. Un goût de larmes retenues et de secrets.

Elle gémit dans ma bouche, un son rauque, animal. Ses mains s’accrochent à mes avant-bras, les ongles enfonçant la laine de mon pull. Elle me tire contre elle. Il n’y a plus de raison. Plus de fiancée ailleurs. Plus d’enfant à l’étage. Plus de mensonge entre nous. Il n’y a que ce besoin viscéral, ancien, de fusionner, de nous dévorer l’un l’autre pour combler ce vide de sept ans.

Je la pousse contre l’évier, le métal froid heurtant ses hanches. Elle arque le dos, presse son corps contre le mien. Chaque courbe, chaque ligne, je m’en souviens. Je la redécouvre. Mes mains quittent son visage, parcourent ses côtes, sa taille, remontent sous son sweat-shirt. Sa peau est chaude, soyeuse, hérissée de chair de poule. Elle frémit à mon contact.

C’est alors qu’un bruit nous glace.

Un pas, au-dessus de nos têtes. Puis un autre. Un grincement de planche. Noé. Dans le couloir. Il va peut-être descendre.

Nous nous séparons d’une secousse, comme électrocutés. Le souffle court, les lèvres gonflées, les yeux dilatés par le choc et le désir inassouvi. La réalité nous revient en pleine face, laide, compliquée.

Les pas s’éloignent. Une porte de salle de bain qui se ferme. Le son de l’eau qui coule.

Nous restons là, à un mètre l’un de l’autre, pantelants. La culpabilité est un goût de fer dans ma bouche, plus fort encore que son goût. J’ai une fiancée. Elle a un fils qui pourrait être… Non. Elle a dit jamais.

Elle passe une main tremblante sur sa bouche, comme pour effacer ma trace. Son regard est perdu, terrifié.

— Il faut que tu partes, maintenant, dit-elle, d’une voix sans timbre.

— Élise…

— Pars. S’il te plaît. Avant que… avant que je ne fasse encore plus de dégâts.

Je vois la douleur sur son visage. Une douleur si profonde, si ancienne, qu’elle en est devenue une partie d’elle. Et je comprends, soudain, que ce n’est pas seulement de moi qu’elle a peur. C’est d’elle-même. De ce qu’elle pourrait révéler. De ce qu’elle pourrait faire.

Je recule. L’air de la cuisine, qui était étouffant il y a une minute, est maintenant glacial sur ma peau en feu.

— Demain… la neige sera peut-être dégagée, je dis, sans savoir pourquoi je dis ça. Une promesse ? Une menace ?

— Ne reviens pas, Jonas.

Elle ne me regarde pas. Elle regarde le sol, entre nous, cet espace qui est à la fois un abîme et le seul lieu où nous avons jamais été vrais.

Je tourne les talons. Je traverse le salon, où les braises du feu rougeoient encore. Je m’habille à la hâte dans l’entrée, la sensation de ses lèvres, de sa peau, brûlant encore sur la mienne. Comme une marque.

Je sors. La nuit est d’un froid mordant, silencieuse. La neige a cessé, laissant un monde immaculé, trompeur. Je ferme la porte derrière moi, doucement.

Je ne regarde pas la fenêtre éclairée de la cuisine. Je marche dans la neige fraîche, mes pas creusant des blessures noires dans le blanc parfait.

L’enfant a six ans.

Elle m’a dit jamais.

Et je l’ai embrassée comme si c’était la dernière fois, ou la première.

Dans ma poche, mon téléphone vibre. Un rappel. « Appeler Sophie. 21h. » Ma fiancée. Sa voix douce, sûre, prévisible. Un monde simple, rangé. Un monde sans cicatrices sur les sourcils, sans photos retournées, sans enfants aux yeux tristes qui ressemblent aux miens.

J’éteins le téléphone. Je rentre dans la nuit. Le seul son est le broiement de la neige sous mes bottes, et l’écho d’un mot, dans ma tête, qui bat en rythme avec mon cœur.

Jamais. Jamais. Jamais.

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