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Chapitre 6 - La Géométrie des Regards 2

Auteur: Darkness
last update Date de publication: 2025-12-03 22:16:52

Élise

Nous restons ainsi, je ne sais combien de temps, chacun dans notre bulle de nuit glaciale, séparés par quelques centaines de mètres de neige et sept ans de mensonges. Deux points fixes dans l’obscurité, reliés par un fil invisible qui brûle.

La lueur rouge s’éteint finalement. La silhouette bouge, s’éloigne, se fond dans l’ombre.

Je reste. Je guette l’aube.

---

Le lendemain est un jour de plomb. Le ciel est bas, gris, promettant encore de la neige. Noé est surexcité par l’épaisseur du manteau blanc et réclame une bataille de boules de neige. Je m’exécute, riant de ses rires, feignant l’enthousiasme. Chaque geste est un effort. Je suis un pantin dont les fils sont tenus par l’attente.

Va-t-il revenir ?

Ai-je envie qu’il revienne ?

La réponse, viscérale, immédiate, me fait honte. Oui. Même après le baiser. Même après la menace. Surtout après.

Nous rentrons pour le déjeuner, les joues rougies, les doigts gourds. Au moment où je pose le plat de pâtes sur la table, on frappe à la porte.

Noé lève la tête, ses yeux s’illuminent.

— C’est lui !

Je me fige. Ne va pas ouvrir. Dis que tu es malade. Dis que tu n’es pas là.

Mais mes pieds me portent déjà vers l’entrée. Comme aimantés.

Je ouvre.

Ce n’est pas Jonas.

C’est une femme. La soixantaine, visage bienveillent et ridé, un bonnet de laine tricoté main sur la tête. Madame Leblanc, la voisine d’en face. Elle tient un Tupperware.

— Ma pauvre Élise, je vous ai vus rentrer de la neige. Je me suis dit qu’un bon gratin vous ferait du bien, à vous et au petit. Le froid, ça creuse !

Je la fais entrer, le sourire figé aux lèvres, le cœur battant la chamade de déception. Je l’installe à la cuisine, sers du thé. Noé, déçu lui aussi, joue sagement avec ses figurines dans le salon.

— Et comment va votre maman ? demande-t-elle, les yeux pleins d’une compassion sincère.

— Elle… elle est partie. L’été dernier.

— Oh, mon enfant. Je suis désolée. Une si belle femme. Et si seule, ces dernières années.

Elle sirote son thé, son regard errant sur la pièce. Il s’arrête sur la photo, sur la cheminée. Face visible.

— Tiens, dit-elle, un sourire nostalgique aux lèvres. Le petit Jonas. Ça me rajeunit pas. Il était souvent ici, avec vous, avant… avant que vous ne partiez.

Je hoche la tête, incapable de parler.

— Il est revenu en ville, vous savez ? Pour sa mère. La pauvre, elle n’en a plus pour longtemps. Et puis pour son mariage, bien sûr.

Les mots « son mariage » tombent comme des pierres dans mon estomac.

— Oui, je… je savais.

— Une belle fille, paraît-il. Sophie, je crois. Une Parisienne. Ils doivent se marier au printemps, à Paris. Finies les amours de jeunesse, hein ?

Elle rit, un petit rire complice et un peu triste. Elle ne sait pas. Elle ne voit pas le gouffre qui s’ouvre sous ses pieds.

— Vous l’avez croisé ? reprend-elle. Je l’ai vu rôder dans le quartier hier soir, bien tard. Je me suis dit qu’il venait peut-être voir la maison de son enfance. Les souvenirs, avant de tourner la page…

Rôder. Hier soir. La cigarette rouge dans la nuit.

— Non, je dis, ma voix est un filet. Je ne l’ai pas croisé.

Le mensonge sort trop facilement. Il a le goût de la cendre.

Elle finit son thé, prend congé. Je referme la porte sur elle, le Tupperware inutile à la main. Je m’adosse au bois, les yeux fermés.

Une Parisienne. Sophie. Le printemps. Finies les amours de jeunesse.

Et sa mère, malade. Mourante. Je l’aimais bien, sa mère. Elle me traitait comme sa fille. Avant.

La douleur est soudain multiforme, elle vient de partout. La jalousie, absurde, indécente. La peine pour cette femme que j’estimais. La terreur qu’elle apprenne l’existence de Noé. Qu’elle le voie. Qu’elle comprenne.

La journée s’étire, lente, torturante. La nuit tombe tôt. Noé s’endort, épuisé par l’air vif. Je nettoie la maison, sans but, nerveusement. Je passe et repasse devant la fenêtre.

Il ne viendra pas. Il a compris. Il a une vie, une fiancée, une mère à veiller. C’est mieux ainsi.

C’est un mensonge de plus.

Quand le deuxième coup frappe, plus tard, plus discret que la veille, je suis dans le noir du salon, assise dans le fauteuil de ma mère.

Je ne bouge pas. Je compte dans ma tête. Un. Deux. Trois.

Le coup frappe à nouveau. Insistant.

Je me lève. Mes pas sont silencieux sur le parquet. Je n’allume pas la lumière. J’ouvre.

Il est là, encadré par la nuit. Il a l’air encore plus dévasté que la veille. Des cernes sombres sous les yeux, la barbe naissante. Il sent le froid et la nicotine.

— Tu es revenu, je murmure.

— Je n’ai jamais vraiment parti.

Nous nous regardons. L’attraction est immédiate, physique, comme une vague qui renverse tout sur son passage. Elle balaie la culpabilité, la raison, les promesses. Il n’y a que cette tension, tangible, dangereuse, dans l’embrasure de la porte.

— Ta fiancée… commence-je.

— Ne parle pas d’elle. Pas ici. Pas maintenant.

— Ta mère… Madame Leblanc est venue. Elle m’a dit…

— Je sais ce qu’elle t’a dit. Entre.

Ce n’est pas une question. C’est un ordre doux, plein de lassitude et de défi.

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