Mag-log inÉlise
Je m’écarte. Il entre, referme la porte derrière lui. L’obscurité du hall nous engloutit. Je ne distingue que la lueur de ses yeux, la pâleur de son visage.
— Où est Noé ?
— Il dort.
Le nom de mon fils, dans sa bouche, dans l’intimité de cette nuit, est une caresse et un coup de poignard.
— Bien.
Il avance d’un pas. Je recule d’un pas. Nous jouons une danse silencieuse, prévisible, jusqu’à ce que mon dos rencontre le mur froid du couloir. Je suis coincée. Entre lui et le passé.
Il pose une main de chaque côté de ma tête, n’effleurant pas le mur. Sa présence m’enveloppe, m’écrase, me protège.
— Hier… commence-t-il.
— Ne parle pas d’hier non plus.
— Que veux-tu que je dise, Élise ? Que j’ai passé la nuit à marcher dans la neige en pensant à ton goût ? Que je suis allé voir ma mère ce matin et que je n’ai vu que ton visage ? Que ma fiancée m’a appelé et que sa voix m’a semblé venir d’un autre monde ?
Chaque phrase est un coup. Je ferme les yeux.
— Tu devrais partir. C’est de la folie.
— Sept ans sans toi, c’était de la folie. Ça, c’est… c’est la seule chose qui ait du sens depuis que tu es partie.
Il baisse la tête. Son front effleure le mien. Un contact brûlant dans l’obscurité. Son souffle est chaud sur ma bouche.
— Dis-moi une chose. Une seule. Et je te laisserai tranquille.
Je reste silencieuse. Mon corps entier crie de peur et de désir.
— Cet enfant… Est-ce que je… Est-ce que je dois m’inquiéter pour lui ?
La question est contournée, pleine d’une angoisse palpable. Elle ne demande pas « est-il à moi ? ». Elle demande « est-ce que je lui dois quelque chose ? ». « Est-ce que mon monde va s’écrouler ? »
La réponse est là, sur ma langue. Oui. Il est à toi. Il a tes yeux, ta fossette, ton cœur d’artiste. Il est tout ce qui reste de nous. Les mots brûlent, prêts à jaillir.
Mais je vois le visage de sa mère, malade. J’entends le nom de Sophie. Je vois le mariage au printemps. Une vie rangée. Une vie normale. Et je vois Noé, endormi, paisible. À quoi lui servirait un père pris au piège, déchiré, rongé par la culpabilité ? À quoi lui servirait de savoir qu’il est le fruit d’un secret, d’une trahison ?
La vérité serait un cadeau empoisonné. Pour eux tous.
Je place mes mains sur son torse, pour le repousser, mais mes doigts s’accrochent à la laine de son pull.
— Non, je murmure, la voix brisée. Tu n’as pas à t’inquiéter pour lui. Il va bien. Il est… il est à moi.
Le mensonge est amer. Il a le goût du renoncement.
Je sens tout son corps se relâcher contre le mien, dans un mélange de soulagement et de déception profonde. Comme s’il espérait, secrètement, que la bombe explose. Pour tout faire voler en éclats. Pour avoir une raison de tout recommencer.
— Alors pourquoi ? souffle-t-il contre ma peau. Pourquoi es-tu partie ? Pourquoi revenir maintenant, avec… avec cet écho de moi à tes côtés ?
— Je ne peux pas te le dire.
— Tu peux. Tu ne veux pas.
C’est vrai. Je ne veux pas. Parce que si je parle, c’est fini. Il partira, dégoûté, ou il restera, pris au piège. Et je ne supporterai ni l’un ni l’autre.
Alors, à la place des mots, j’agis.
Je l’attire à moi et je l’embrasse.
Ce baiser n’a rien de celui de la veille. Il n’y a plus de colère. Plus de bataille. Il y a de la douleur. De la mélancolie. Une adieu de quarante ans. Je lui donne tout ce que je ne peux pas dire : mon amour, mon regret, ma peur, mon désir inextinguible. Je le bois, je le dévore, je m’imprègne de lui comme si c’était la dernière fois. Car c’est sûrement la dernière fois.
Il gémit, un son rauque de défaite et d’abandon. Ses mains quittent le mur, s’enfoncent dans mes cheveux, sur mon dos, me pressant contre lui comme pour effacer l’espace, les années, les mensonges. Nous nous dévorons, là, dans le couloir sombre, avec la folle inconscience de ceux qui n’ont plus rien à perdre.
Ses lèvres quittent ma bouche, tracent un sillon brûlant le long de ma mâchoire, de mon cou. Il murmure mon nom, encore et encore, comme une incantation, une prière.
— Élise… mon Dieu, Élise…
C’est trop. C’est trop bon. C’est trop douloureux. Les larmes que je retenais depuis son retour jaillissent enfin, silencieuses, chaudes. Elles coulent sur mon visage, se mêlent à nos baisers.
Il sent la salée sur sa langue. Il s’immobilise, se redresse. Ses pouces essuient mes joues, dans l’obscurité.
— Tu pleures.
Je secoue la tête, incapable de parler.
— Je te fais du mal.
— Non. C’est moi. C’est moi qui me fais du mal. Depuis toujours.
Il me serre contre lui, son menton posé sur le sommet de mon crâne. Nous restons ainsi, enlacés dans le noir, deux ombres brisées qui tentent de se reconstituer l’une dans l’autre, pour une nuit.
Le grincement du plancher à l’étage nous sépare d’une secousse.
Noé.
Nous écoutons, le souffle suspendu. Rien. Un rêve, peut-être. Un changement de position.
La magie noire est rompue. La réalité, froide, dure, revient.
Il recule, passe une main tremblante dans ses cheveux.
— Je ne peux pas faire ça, murmure-t-il. Pas comme ça. Pas avec… elle. Pas avec lui, là-haut.
Je hoche la tête. Je le sais. Je l’ai toujours su.
— Pars, Jonas. S’il te plaît. Pars, et ne reviens pas.
Il me regarde, longuement. Ses yeux, dans la pénombre, cherchent une réponse, une lueur d’espoir qu’il ne trouvera pas.
— Est-ce que tu l’as aimé ? son père ?
La question me transperce. Je pense à Noé. À son rire. À ses petites mains potelées qui cherchaient les miennes quand il apprenait à marcher. À la façon dont il dit « Je t’aime, maman », avant de s’endormir.
— Je l’aime plus que ma propre vie, je dis. Et c’est la plus pure vérité que je lui aurai jamais dite.
Il ferme les yeux, comme sous un coup. Il comprend. Il comprend que c’est un adieu. Que l’enfant, quel qu’il soit, m’a prise tout entière. Qu’il n’y a plus de place pour lui. Plus de place pour nous.
Il tourne les talons, ouvre la porte. L’air glacé se rue à l’intérieur, nous lavant de notre chaleur coupable.
Il ne se retourne pas. Il marche dans la neige, cette fois d’un pas décidé.
Je referme la porte. Je m’adosse contre le bois, et je glisse lentement jusqu’au sol, les genoux contre ma poitrine.
En haut, une petite voix ensommeillée appelle :
— Maman ? Tu es là ?
Je mets une seconde à répondre, le temps de sécher mes larmes sur ma manche, de reprendre une voix normale.
— Oui, mon cœur. Je suis là. Dors.
Je l’entends se rendormir.
Moi, je reste sur le sol froid du couloir, jusqu’à ce que la première lueur grise de l’aube dessine les contours de la maison, de ma prison, de mon royaume.
Je suis seule.
Comme je l’ai choisi.
Comme je le choisirai, encore et encore, pour lui.
Elle ferme les yeux un instant. — C'est ça, le pire, murmure-t-elle. De savoir qu'il peut être comme ça. Présent. Drôle. Tendre. Et qu'il ne l'est pas avec moi. Pas vraiment. Pas complètement. Qu'avec vous, avec Noé, il arrive à être ce qu'il n'a jamais été avec moi. Je ne réponds pas tout de suite. Parce que c'est vrai. Et que c'est faux aussi. Parce que Jonas n'est jamais complètement présent nulle part. Même ici, même avec Noé, une partie de lui est toujours ailleurs. En fuite. En attente de la prochaine porte à franchir, du prochain train à prendre, de la prochaine vie à commencer. — Ce n'est pas vous, Clara, je répète. Ce n'est pas moi. C'est lui. C'est sa façon d'être au monde. Fragmentée. Divisée. Incapable de se poser vraiment. Il nous aime toutes les deux, je crois. À sa manière. Mais il ne sait pas aimer complètement. Il ne sait pas rester. Il ne sait pas choisir.
Élise Clara et moi sommes dans la cuisine. La porte est fermée. De l'autre côté, dans le salon, Jonas est toujours assis par terre avec Noé. Je les entends parler à voix basse. Des mots que je ne distingue pas mais dont je devine la douceur. La cuisine est petite, encombrée. Des assiettes sales s'empilent dans l'évier. Des gobelets vides traînent sur le plan de travail. Les restes du gâteau trônent au milieu de la table, amputés de plusieurs parts, témoins silencieux de cette étrange fin de fête. Clara est adossée au frigo. Elle a enlevé son manteau bleu, posé sur une chaise. Son écharpe rouge pend au dossier. Sans son manteau, elle paraît plus fragile. Plus humaine. Moins l'ennemie que mon cerveau voudrait qu'elle soit. Elle me regarde. Je la regarde. Le silence dure. Il n'est pas hos
Elle se tourne vers Jonas. — Tu m'as aimée, Jonas ? Vraiment ? Ou j'étais juste... une parenthèse ? Une pause entre deux retours vers ta vraie vie ? Jonas la regarde. Ses yeux sont pleins de larmes maintenant. Il pleure sans bruit, comme un enfant. — Je t'ai aimée, dit-il. À ma façon. Une façon incomplète, bancale, insuffisante. Mais je t'ai aimée. Ce n'était pas un mensonge. Ce n'était pas une parenthèse. C'était une tentative. Une tentative ratée de construire quelque chose de normal. Quelque chose de stable. Quelque chose que je ne savais pas faire. — Parce que tu avais déjà une famille ailleurs. — Parce que je ne sais pas rester. Nulle part. Avec personne. Je passe ma vie à fuir. À avoir peur. À croire que si je reste, je vais tout gâcher, alors je pars avant. Pour éviter la catastrophe. Sauf que la catastrophe, je la crée en partant.
ÉliseNoé est dans sa chambre.Je l'entends bouger, déplacer des coussins, réarranger sa cabane pour faire de la place au livre. Il parle tout seul, à voix basse, un murmure que je ne comprends pas mais que je connais par cœur. C'est sa façon à lui de mettre de l'ordre dans le monde. Ranger les objets pour ranger ses pensées.Ici, dans le salon dévasté par la fête, le silence est assourdissant.Clara est toujours debout près de la porte. Elle n'a pas bougé depuis tout à l'heure. Son manteau bleu, son écharpe rouge, ses cheveux mouillés par la neige fondue. Elle ressemble à une naufragée échouée sur une île inconnue, qui ne sait pas si elle doit rester ou repartir à la nage.Jonas est assis sur le canapé. Affalé plutôt. Comme un pantin dont on aurait coupé les fils. Il regarde ses mains, ses doigts, le sol, partout sauf nous.Je suis debout près de la
Jonas respire profondément. Il cherche ses mots. Je les vois se former dans sa tête, hésiter, se bousculer, puis trouver leur chemin jusqu'à sa bouche.— Moi, je suis parti pour de mauvaises raisons. Je suis parti parce que j'avais peur. Peur de pas être à la hauteur. Peur de faire du mal. Peur de rester et de tout gâcher. Alors j'ai fui. J'ai fui très loin, très longtemps. Et en fuyant, j'ai fait plus de mal que si j'étais resté. Je le sais maintenant. Je le sais trop tard pour beaucoup de choses. Mais pas pour toi.Il pose sa main sur le livre, à côté de celle de Noé.— Toi, je veux que tu partes pour de bonnes raisons. Par curiosité. Par envie de voir le monde. Par désir d'apprendre et de grandir. Pas par peur. Jamais par peur. La peur, c'est un mauvais capitaine. Elle te mène toujours vers les récifs.Noé caresse la couverture du livre. Son doigt suit le contour du trois-mâts, la courbe des voi
ClaraJe ne sais pas pourquoi je suis restée.Vraiment. Je ne sais pas. J'aurais dû partir. J'aurais dû tourner les talons, descendre l'escalier, disparaître dans la neige et ne jamais revenir. C'était la seule chose raisonnable à faire. La seule chose sensée. La seule chose qu'une femme digne aurait faite.Mais je suis restée.Parce que l'enfant m'a regardée. Parce qu'il a dit qui c'est, la dame ? avec ses yeux de Jonas. Parce qu'il a appelé Jonas Papa et que ce mot, dans sa bouche, avait la simplicité des évidences qu'on ne discute pas.Alors je suis restée.Je suis debout près de la porte, dans mon manteau bleu que je n'ai même pas enlevé, mon écharpe rouge qui pend, les pieds mouillés par la neige fondue. Je regarde cette fête d'anniversaire qui continue malgré tout, comme un navire qui avance dans la tempête en faisant semblant que la mer est calme.Noé a soufflé ses bougies.Tout le monde a applaudi. Moi aussi. Par réflexe. Par habitude. Parce qu'on applaudit toujours quand un e
ÉliseLa neige du matin a tout recouvert. Un linceul propre, vierge. Elle efface la trace de ses pas sur le trottoir, l'empreinte de son corps contre le mien dans le couloir. Elle ensevelit tout, sauf la mémoire. Surtout pas la mémoire.Je bois mon thé, trop chaud, en regardant par la fenêtre de la
ÉliseNous restons ainsi, je ne sais combien de temps, chacun dans notre bulle de nuit glaciale, séparés par quelques centaines de mètres de neige et sept ans de mensonges. Deux points fixes dans l’obscurité, reliés par un fil invisible qui brûle.La lueur rouge s’éteint finalement. La silhouette b
ÉliseLa porte se referme. Le déclic du pêne est un coup de feu dans le silence de la maison.Je reste là, dans la cuisine, les mains agrippées au rebord de l’évier comme à une bouée. Le froid du granit traverse mes paumes. Mes lèvres sont brûlantes, tuméfiées. Je peux encore sentir le poids de ses
JonasJe m’arrête derrière elle. Je ne la touche pas. Mais je sens la chaleur de son corps. Je respire son odeur – le même shampooing, un parfum de peau changé, mûri. Un vertige me prend. Les années s’effacent. Nous sommes dans la cuisine de son ancien appartement, un matin d’été, et elle rit, le s







