LOGINAmeliaLa grille du domaine s'ouvre devant nous avec une lenteur solennelle, et c'est comme si je franchissais les portes d'un monde nouveau. Le gravier crisse sous les pneus de la voiture blindée, un bruit familier qui devrait me réconforter, mais tout a changé. Tout est différent. La façade de pierre grise de la demeure ancestrale se dresse devant moi, majestueuse et impassible, inchangée depuis des siècles, et pourtant je ne la reconnais pas. Ou plutôt, c'est moi qui ne me reconnais pas.James est à côté de moi sur la banquette arrière, le bras en écharpe, le visage encore marqué par la fatigue et la douleur. Il n'a pas voulu rester à l'hôpital plus longtemps que nécessaire. Dès que les chirurgiens ont donné leur accord, il a signé les décharges, réclamé ses vêtements, organisé notre départ comme un général planifiant une retraite. Rien ne pouvait le retenir là-bas. Il voulait me ramener à la maison.La maison. Ce mot résonne étrangement en moi. Est-ce encore ma maison, cet endroit
JamesLe silence de l'hôpital est une substance physique, un baume épais et ouaté posé sur mes tympans meurtris par les détonations. La chambre est baignée dans la lumière pâle et froide d'une aube d'hiver, un blanc laiteux qui efface les ombres et adoucit les angles. Les couloirs sont vides à cette heure indue, seulement traversés par le glissement feutré des infirmières et les visages tirés des médecins qui achèvent leur garde de nuit.Ma blessure au bras s'est révélée plus sérieuse que je ne le pensais, plus sérieuse que je ne le lui ai dit. Le couteau de chasse, cette lame centenaire qui a servi à dépecer des cerfs, était effilé comme un scalpel. Il a entaillé profondément le muscle, sectionné partiellement un tendon extenseur. Les chirurgiens ont œuvr&eac
AmeliaLe monde explose pour la seconde fois. La porte du chalet, celle par laquelle nous étions entrés, vole littéralement en morceaux, soufflée par une charge explosive contrôlée. Un mur de son et de lumière nous submerge, une déflagration qui comprime l'air dans mes poumons et m'arrache un hurlement muet. Des silhouettes noires jaillissent de partout, surgies des ténèbres, vomies par la nuit. Elles hurlent des ordres qui se superposent et s'annulent dans une cacophonie assourdissante. Des policiers d'élite en tenue d'assaut, casqués, lourdement armés, les yeux froids et impersonnels derrière les visières blindées. Le chalet tout entier est envahi en une fraction de seconde, rempli de cris, de bruit, de fureur et de bottes qui martèlent le parquet.— LÂCHEZ CETTE ARME ! COUCHÉ À TERRE ! LES MAINS SUR LA T&
NathanielJames est là, devant moi, à portée de lame. Mon frère. Mon rival. Le mètre-étalon de toutes mes défaites. L'ennemi intime depuis le premier jour de ma vie, depuis ce berceau où il a reçu le premier regard de fierté de notre père.Il est sale, épuisé, le costume déchiré, le visage strié de sueur et de fumée. Du sang coule d'une estafilade sur sa joue, du sang aussi sur ses mains. Son sang, le sang d'un des hommes que j'ai payés, qu'importe. Mais il se tient droit. Les épaules carrées, la tête haute, il refuse de ployer. Ses yeux gris, ces yeux identiques aux miens et pourtant si différents, sont plantés dans les miens avec une intensité qui me transperce. Il n'a pas peur. C'est la chose la plus haïssable chez lui. Il n'a jamais eu peur de moi. Même quand nous &eacut
AmeliaLa corde est rugueuse, un chanvre épais et rêche qui mord dans la chair tendre de mes poignets à chacun de mes mouvements, à chaque battement désordonné de mon pouls. Elle me lie les mains dans le dos, une étreinte inflexible qui paralyse mes bras. Mes chevilles sont prises dans le même étau de fibres dures, entravées aux pieds de la chaise en bois brut dont je sens les aspérités à travers le tissu de mon pantalon. Je suis une statue de chair et de douleur, offerte, impuissante, au centre de la pièce principale du chalet.Le feu qui crépite dans la cheminée de pierre est la seule chose vivante ici, un monstre orange et vorace qui projette des ombres dansantes et grotesques sur les murs de rondins, qui tord les formes et fait naître des démons dans chaque recoin. Il chauffe mon côté gauche jusqu'à la brûlure, une morsure constante, tandis que mon côté droit reste glacé, la peau hérissée de chair de poule. Cette dualité est une torture en soi, une allégorie de ma vie entre James
JamesL'aube est une lame de rasoir qui fend l'horizon. Un gris d'acier trempé, glacial, qui avale les couleurs et promet la neige. Les montagnes autour du chalet ne sont plus des paysages de carte postale, mais des mâchoires de pierre qui se referment sur nous, des géants hostiles dont le silence même est une menace. Chaque respiration est une brûlure dans ma gorge, un petit nuage de buée qui se dissipe aussitôt, lacéré par un vent qui sent le métal et le sapin gelé.Je suis accroupi derrière un véhicule blindé de la police, et mon corps n'est plus qu'une tension unique, une corde prête à claquer. Le gilet pare-balles m'écrase la poitrine, un poids étranger et rassurant à la fois. L'arme de service qu'on m'a glissée entre les doigts est un bloc de glace, un objet hostile dont je n'ai jamais voulu. Mes doigts sont crispés sur la crosse striée, les jointures blanches comme des os émergés. Je n'aurais pas dû être là. Le commandant des opérations, un homme au visage taillé à la serpe qui
Après le dîner, nous rentrons dans le salon.La musique est douce, une mélodie lente que je ne connais pas. James me prend dans ses bras.— Danse avec moi, murmure-t-il.Je pose ma tête sur son épaule. Ses mains sont dans m
Je me réveille en hurlant.Amelia est là, penchée sur moi, ses mains sur mon visage, ses doigts sur mes joues. Son visage est blanc, ses yeux pleins de larmes. Elle tremble. Je sens ses mains trembler.— James, qu'est-ce qui se passe ? Tu as crié, t
Je le regarde droit dans les yeux. Mes yeux sont clairs, calmes, sûrs.— C'est vous qui décidez. Vous pouvez inventer un nom. Un responsable fictif. Un employé, un sous-traitant, n'importe qui. Je veux juste qu'il croie que son accident n'en é
AmeliaJe ne dors pas de la nuit.Les heures s’écoulent dans la chambre silencieuse de la petite maison de mon père, une chambre d’enfant devenue cellule de deuil. Je reste allongée, les yeux grands ouverts, à fixer les fissures du plafond que je connais par cœur. Mais ce soir, elles dessinent d’ét







