LOGINPOV : Alima
Je n'ai pas dormi. Pas une seconde, pas même un fragment volé entre deux pensées. Je suis restée allongée, les yeux rivés au plafond, à fixer une fissure minuscule dans le plâtre que je n'avais jamais remarquée avant cette nuit. Mon corps est resté immobile, mais à l'intérieur, tout tourne encore. Le pied sur la nuque d'Igor. La glacière. Le mot « canari » murmuré dans une langue qui m'appartient depuis toujours et qui, cette nuit, m'a semblé étrangère dans sa bouche.
Je ne sais même plus ce qui s'est réellement passé. Les images se mélangent, se dédoublent, reviennent par fragments incohérents. Est-ce que j'ai vraiment vécu ça. Est-ce que c'était vraiment mon père, à genoux. Est-ce que c'était vraiment moi, silencieuse, incapable même de prononcer mon propre prénom quand on me l'a demandé.
Le jour se lève sans que je m'en rende vraiment compte, une lumière grise et froide qui s'infiltre entre les rideaux mal fermés. Mon réveil sonne. Je l'éteins d'une main, presque mécaniquement. Il sonne à nouveau quelques minutes plus tard. Je l'éteins encore, sans vraiment savoir combien de fois je répète ce geste, comme si mon corps fonctionnait tout seul, détaché de moi, pendant que le reste de moi flotte quelque part au-dessus du lit.
Je finis par me lever. Mes jambes tiennent à peine. J'entre dans la salle de bain, j'allume la douche, je reste un long moment sous l'eau sans vraiment la sentir couler sur ma peau. Quand je sors enfin, j'essuie la buée sur le miroir et j'examine mes propres yeux, cernés, vides, presque étrangers. Je ne me reconnais pas tout à fait. Comme si la fille qui me regarde depuis l'autre côté du verre avait vécu quelque chose que moi, je n'ai pas encore fini de comprendre.
J'ouvre l'armoire à pharmacie, avale une aspirine avec un peu d'eau du robinet, espérant vaguement que ça suffira à débloquer quelque chose dans mon crâne. Je me demande, sans vraiment vouloir formuler la question jusqu'au bout, si ce que je ressens porte un nom. Un traumatisme, peut-être. Je repousse la pensée aussi vite qu'elle est venue.
En descendant, je les trouve déjà à table. Mon père, ma mère, Igor. Une scène presque banale, presque normale, si absurdement normale que ça me retourne le ventre.
— Alima, viens t'asseoir, dit mon père, sans me regarder vraiment.
Je pense à fuir. Je me ravise. Peut-être que j'ai besoin d'entendre ça, quoi que ce soit qu'ils s'apprêtent à dire. Je m'assois, sur le bord de la chaise, comme si je pouvais encore me relever à tout instant.
Mon père se racle la gorge, évite mon regard, s'adresse davantage à la table qu'à moi.
— Il faut que tu comprennes, Alima. Cette dette, ce n'est pas rien. Igor a emprunté à des gens qu'on ne peut pas se permettre de décevoir.
— Combien, dis-je, la voix plus sèche que je ne l'aurais voulu.
Mon père hésite, échange un regard avec ma mère, qui baisse aussitôt les yeux vers son assiette intacte.
— Plusieurs millions, finit-il par lâcher, presque honteux.
— Plusieurs millions, je répète, sans même chercher à masquer l'incrédulité dans ma voix. Comment est-ce qu'on emprunte plusieurs millions sans que personne dans cette maison ne s'en aperçoive ?
— Ce n'est pas ma faute, intervient Igor, la voix encore rauque de la veille. On m'a piégé. Les cotes truquées, des gens qui m'ont poussé à miser toujours plus en me faisant croire que je pouvais tout récupérer d'un coup. Je te jure que c'est la dernière fois, Alima, je te le jure.
Je le regarde sans rien dire pendant un long moment. Je me demande, en silence, si on peut vraiment se faire « piégé » jusqu'à un montant pareil, ou si à un certain point, ce mot cesse simplement d'être une excuse valable.
— Et moi, dis-je enfin, en me tournant vers mon père. Tu n'as rien à me dire sur ce qui s'est passé cette nuit ? Sur ce que ça signifie, pour moi ?
Mon père se tait. Il tripote sa tasse de thé, la fait tourner sans la porter à ses lèvres, cherche visiblement quelque chose à répondre qui ne vient pas.
— Tu vas être bien traitée, dit-il enfin, comme si c'était une réponse suffisante. C'est un homme puissant, Alima. Respecté. Tu ne manqueras de rien.
Je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine, plus fort encore que la peur de la veille. Pas un mot sur ce que j'ai vécu cette nuit-là. Pas une question sur comment je vais, sur ce que je ressens, sur si j'ai seulement dormi. Juste une transaction déjà validée, qu'on me présente comme un fait accompli dont je devrais me satisfaire.
— Bien traitée, je répète, la voix blanche. C'est tout ce que ça te fait, papa ?
Il ne répond pas. Il se contente de détourner le regard vers la fenêtre, et ce silence me blesse plus profondément que je ne l'aurais cru possible. Plus, peut-être, que la nuit elle-même.
J'en ai assez entendu. Je repousse ma chaise, prête à me lever, quand la sonnette retentit.
Tout le monde se fige. Les yeux se tournent vers la porte, cette même porte encore marquée par les coups de la veille, comme si elle pouvait s'effondrer à nouveau à tout instant rien qu'au son de cette sonnerie.
Ma mère se lève la première, son chapelet encore serré dans sa main, et se dirige vers l'entrée d'un pas hésitant. Elle ouvre.
Ce n'est pas un livreur seul. Ce sont huit hommes, chacun les bras chargés d'un bouquet différent, qui envahissent en quelques secondes tout notre salon d'un déploiement de roses et de fleurs blanches presque indécent dans cet intérieur modeste. L'odeur sucrée envahit la pièce d'un coup, écœurante à force d'être trop présente.
Et puis lui.
Il entre à son tour, sans hâte, comme s'il n'avait fait qu'une simple visite de courtoisie prévue de longue date. Un homme le suit de près, une mallette d'outils à la main, et s'agenouille aussitôt près de la porte fracassée la veille, commençant à la réparer avec une méthode presque tendre, comme si de rien n'était.
Mon père se lève d'un bond, tout sourire, presque en oubliant sa peur de la veille.
— Quel honneur de vous recevoir en plein jour, dit-il, la voix pleine d'un enthousiasme forcé. Notre famille est...
— Fixons une date, coupe l'homme, sans même le laisser terminer.
Il ne s'assoit pas. Il reste debout au milieu du salon envahi de fleurs, son regard balayant la pièce avec le même calme absolu que la nuit précédente, comme si l'endroit lui appartenait déjà.
— Deux semaines, annonce-t-il. Je préfère ne pas trop m'attarder sur les préparatifs.
Mon père hoche la tête vigoureusement, sans même sembler réaliser à quel point il vient d'accepter sans discuter le moindre détail.
— Bien sûr, bien sûr, deux semaines, c'est... c'est parfait. Vous savez, notre nom a toujours été associé à des cérémonies d'une certaine tenue, alors je...
— Le nom, encore, murmure l'homme, presque pour lui-même, un sourire fin qui n'atteint jamais ses yeux.
Il ne relève pas davantage. Il se contente de laisser mon père continuer à parler dans le vide, comme si ses mots n'étaient rien de plus qu'un bruit de fond sans importance, une mouche qu'on n'a même pas la peine de chasser.
Son regard, lui, dérive lentement à travers la pièce, glisse sur les fleurs, sur l'homme agenouillé qui répare la porte, sur ma mère toujours figée près de l'entrée. Puis il s'arrête sur moi.
Je suis restée debout, un peu à l'écart, sans savoir où me mettre au milieu de ce chaos parfumé. Son regard s'attarde sur moi plus longtemps que nécessaire, un examen silencieux qui me donne l'impression d'être totalement transparente, comme s'il pouvait voir à travers moi absolument tout ce que je ressens.
Je détourne les yeux la première, incapable de soutenir ça plus longtemps.
Il finit par se tourner vers la sortie, sans un mot de plus, ses hommes commençant déjà à ranger leurs outils, les livreurs s'écartant sur son passage.
Avant de franchir la porte, il s'arrête une seconde, sans se retourner complètement, et ajoute d'un ton presque distrait :
— Quelqu'un passera pour les mesures de la robe demain matin.
Puis il sort, laissant derrière lui un salon noyé de fleurs, une porte réparée, et un silence si épais que même les pétales semblent retenir leur souffle.
Mon père se tourne vers ma mère à peine la porte refermée, les yeux brillants, presque essoufflé d'excitation.
— Tu as vu ça ? Huit hommes, rien que pour les fleurs. Tu te rends compte du genre d'homme qui peut se permettre un geste pareil ? Notre nom, enfin, va retrouver la place qu'il...
Il continue de parler, intarissable, une main posée sur la porte réparée comme s'il caressait déjà le prestige à venir. Pas un mot sur Igor, la veille, à plat ventre sous une semelle. Pas un mot sur la machette, la glacière, le mot « rein » qui a résonné dans ce même salon vingt-quatre heures plus tôt à peine. C'est comme si la nuit entière avait été effacée de sa mémoire, remplacée par cette seule image de fleurs et d'un nom qu'on va enfin, croit-il, respecter à nouveau.
Je n'entends plus vraiment ce qu'il dit. Quelque chose se soulève en moi, trop violent pour rester assis une seconde de plus dans cette odeur de roses écœurantes. J'attrape mon sac posé sur la chaise, sans réfléchir, sans un mot pour personne, et je sors par la porte encore entrouverte, bousculant presque l'homme agenouillé qui répare la serrure.
Je marche vite, puis je cours, sans vraiment savoir où je vais, juste loin de cette maison, loin de ces fleurs, loin de cette voix paternelle qui continue de vanter un honneur retrouvé. L'air froid du matin me brûle les poumons à chaque respiration, mes pieds claquent sur le trottoir mouillé, et je ne m'arrête que lorsque mes jambes refusent d'aller plus loin, essoufflée, pliée en deux au coin d'une rue que je ne reconnais qu'à moitié.
Je reste là un moment, les mains sur les genoux, cherchant mon souffle, et une seule question tourne en boucle dans ma tête, stupide et vertigineuse à la fois : où est-ce que je pourrais bien aller. Je n'ai pas d'argent sur moi, pas de plan, aucune idée de ce que je ferais une fois au bout de cette rue. Juste ce besoin viscéral de mettre de la distance entre cette maison et moi, comme si courir assez loin pouvait annuler ce qui vient d'être décidé en mon nom.
C'est à ce moment qu'une voiture ralentit derrière moi.
Noire, longue, silencieuse, le genre de voiture qui n'a rien à faire dans cette rue de quartier modeste. Elle se range le long du trottoir, à ma hauteur, et la vitre arrière descend lentement.
L’homme encore lui.
Il ne dit rien tout de suite. Il me détaille du regard, exactement comme la nuit précédente, avec cette même attention clinique qui me donne l'impression d'être disséquée plutôt que regardée. Puis il parle, d'une voix parfaitement calme, presque douce, ce qui rend ses mots plus effrayants encore que s'il avait crié.
— Je te conseille de ne pas prendre l'habitude de disparaître comme ça, canari.
Je reste figée, le souffle encore court, incapable de comprendre comment il peut déjà savoir où me trouver, à peine dix minutes après avoir quitté la maison.
— Faire courir des chiens après ma fiancée n'est pas vraiment prévu dans mon agenda ce mois-ci, ajoute-t-il, presque léger, comme s'il commentait la météo. Mais je le ferai, si j'estime que c'est nécessaire.
Mon estomac se retourne. Je cherche quelque chose à répondre, n'importe quoi, mais aucun mot ne veut sortir. Ma gorge reste sèche, complètement bloquée, pendant qu'il continue de m'observer à travers la vitre baissée, sans la moindre trace d'urgence dans son regard, comme si toute cette scène n'était qu'une formalité de plus dans sa journée.
La vitre remonte avant que j'aie eu le temps de trouver ma voix. La voiture redémarre, s'éloigne dans la rue, aussi silencieusement qu'elle est apparue, et je reste plantée sur ce trottoir, seule, les jambes tremblantes, à regarder le point où elle a disparu au coin de la rue.
Je comprends, debout sur ce trottoir mouillé, exactement comme je l'aurais compris dans ce salon noyé de fleurs, que rien de tout ce qui vient de se dire, ni cette nuit, ni ce matin, n'était vraiment une proposition.
C'était déjà, une décision prise. Et visiblement, une décision qu'on surveille de près.
POV : AlimaSonia m'attend dans notre café habituel près de la faculté, deux tasses déjà commandées, un carnet noirci de notes ouvert devant elle sur la table. Elle relève la tête en me voyant approcher, et je vois immédiatement, à l'excitation contenue dans son regard, qu'elle a découvert quelque chose d'important. Le café, tapissé de vieilles affiches de concerts et bondé d'étudiants révisant à voix basse, m'offre une bulle familière et rassurante, un décor que je connais par cœur depuis mes premières années de faculté, bien avant que ma vie ne bascule entièrement.— Tu as une mine affreuse, dit-elle en guise de salutation, avant d'adoucir aussitôt son ton. Ça va.
POV : NikolaiLe message d'Alima, reçu en pleine réunion avec Grigori, m'arrache un sourire que je m'empresse de dissimuler avant que mes hommes ne le remarquent. Elle a sauvé une patiente ce matin, diagnostiqué à temps une appendicite que d'autres auraient laissée s'aggraver, et cette simple phrase, envoyée sans autre prétention que de partager sa fierté, réussit à percer, l'espace d'un instant, l'épaisse tension qui règne dans cette pièce depuis le début de la matinée. Je réponds brièvement, quelques mots seulement, avant de reposer le téléphone et de reporter toute mon attention sur les documents que Grigori a étalés devant moi, résultat de deux jours de recherches acharnées sur les avoirs dispersés de Bariatinski.
POV : AlimaJe n'ai pas dormi plus de deux heures cette nuit, l'esprit tournant en boucle autour de cette photographie, de ce sourire inconnu sur le visage de mon père, de toutes les questions que je n'ai pas encore osé lui poser directement. Nikolai a essayé, avant que je ne quitte la maison ce matin, de me retenir un instant, mais j'ai préféré fuir vers ce qui reste, dans ma vie actuelle, l'un des rares endroits où je sais encore exactement qui je suis censée être. Mais l'hôpital, contrairement à ma propre vie, n'accorde aucun répit aux esprits fatigués, et je retrouve, en franchissant les portes du service ce matin, cette même discipline salvatrice qui m'a toujours permis de me concentrer sur autre chose que mes propres tourments.Vassilievitch m'intercepte presque immédiatement,
POV : NikolaiJe referme lentement la main sur le bord du bureau, cherchant dans ce contact rigide un semblant de contrôle que je sens m'échapper depuis la seconde où Alima a saisi cette photographie. Vingt ans de discipline apprise auprès de Sergueï, et pourtant, face à elle, ce soir, je ne trouve aucune manière élégante de retarder ce que je vais devoir lui dire. La carte de Moscou, toujours étalée entre nous sur le bureau, semble soudain dérisoire face à ce que cette simple photographie vient de rouvrir, un passé que je pensais avoir suffisamment maîtrisé pour ne jamais avoir à le lui révéler dans ces conditions précises.— Assieds-toi, dis-je enfin.— Je préfère rester debou
POV : AlimaJe trouve Nikolai dans son bureau ce soir-là, penché sur des documents qu'il referme précipitamment en m'entendant entrer, un réflexe si ancré chez lui que je doute qu'il en ait même conscience. La pièce sent le cuir et le papier ancien, cette odeur particulière que je commence à associer désormais à tout un pan de sa vie qui, jusqu'ici, m'était resté rigoureusement fermé, malgré les mois passés sous ce même toit.— Tu peux me laisser voir, dis-je simplement, m'avançant malgré tout dans la pièce plutôt que de reculer comme je l'aurais fait il y a quelques mois.— Alima.— Tu m'as promis de me consulter, pas de continuer &
POV : NikolaiLe chantier de Kotelniki, vu depuis la voiture qui m'y conduit tôt ce matin, ressemble à n'importe quel autre projet immobilier en construction dans cette partie sud-est de Moscou : grues immobiles dans le froid matinal, ouvriers emmitouflés circulant entre les blocs de béton, panneaux publicitaires annonçant de futurs appartements de standing avec vue sur la Moskova. Personne, en passant devant, ne devinerait que ce complexe résidentiel sert, depuis maintenant six ans, à faire transiter une part significative de revenus que je ne pourrais jamais justifier autrement auprès du fisc russe. La neige, tombée pendant la nuit, recouvre encore les échafaudages d'une fine couche blanche que les premiers ouvriers commencent tout juste à déblayer, leurs pelles raclant le métal dans un bruit métallique et régulier qui acco







