로그인POV : Alima
L'homme ne détourne pas les yeux. Le silence s'étire, insupportable, jusqu'à ce qu'il pose enfin la question qui semble avoir chassé toute autre pensée de son esprit.
— C'est qui, elle ?
Trois mots. Rien de plus. Mais toute la pièce semble se figer encore davantage autour d'eux.
Mon père met une seconde de trop à répondre, comme s'il devait se rappeler lui-même de mon existence au milieu de tout ça.
— Ma fille. Alima.
Le ton est plat. Distrait. Presque administratif, comme s'il énumérait un meuble de la maison plutôt qu'un enfant. Rien à voir avec la panique sincère, viscérale, qui l'a traversé quelques instants plus tôt pour Igor. Je le remarque avant même que l'homme assis ne le remarque lui-même, et ça me fait plus mal que le canon encore froid contre ma tempe.
L'homme, lui, ne laisse rien passer. Un sourire lent étire ses lèvres, sans chaleur, presque amusé.
— C'est intéressant, dit-il, en penchant légèrement la tête. Un père devrait mieux savoir cacher lequel de ses deux enfants compte vraiment pour lui. Vous vous êtes presque jeté sur moi pour votre fils. Pour elle, vous avez mis...
il semble réfléchir, comme s'il chronométrait la scène dans sa tête,
— une seconde et demie à vous souvenir de son prénom.
Mon père rougit violemment, la mâchoire serrée, mais ne dit rien. Il n'a rien à répondre à ça. Nous le savons tous les deux, dans ce silence qui s'étire entre nous, exactement à quel point c'est vrai.
L'homme se redresse légèrement, la machette toujours posée sur son genou, son regard revenant se poser sur moi avec une attention nouvelle, presque clinique.
— Vous étudiez la médecine, si je ne me trompe pas.
Ce n'est pas vraiment une question. Je ne sais même pas comment il peut savoir ça, ni depuis quand il sait des choses sur moi que je pensais insignifiantes, invisibles, enfouies dans l'anonymat d'une vie de fac banale.
Je ne réponds pas. Ma gorge est trop serrée pour laisser passer un seul mot.
Il n'a pas l'air de s'en formaliser. Il reporte son attention sur mon père, comme si j'étais redevenue, l'espace d'un instant, un simple sujet de conversation plutôt qu'une personne dans la pièce.
— Voilà ce que je vous propose, beau-papa.
Le mot tombe, presque affectueux, insupportablement ironique dans ce contexte.
— Vous me devez une fortune que vous n'avez pas, et un fils dont l'inconscience commence sérieusement à m'ennuyer. Mais vous avez, apparemment, quelque chose de plus précieux que je ne l'aurais cru en entrant ici ce soir.
Il se redresse, lentement, sans précipitation, et pour la première fois toute la pièce semble retenir son souffle en même temps.
— Épargnons-nous la comptabilité d'organes. Donnez-moi votre fille, et cette dette, je crois pouvoir y laisser un assez long délai.
Un silence de plomb s'abat sur le salon. Ma mère cesse tout à fait de respirer, la main crispée sur son chapelet. Igor, toujours écrasé au sol, tourne légèrement la tête, comme s'il n'osait pas croire à sa propre chance.
Moi, je reste figée, à genoux, incapable de comprendre pleinement ce qui vient d'être dit, incapable de mesurer, dans l'instant, à quel point ces quelques mots viennent de sceller le reste de mon existence.
Un blanc s'installe dans le salon, une seconde qui semble durer une éternité. Ma mère cesse même de serrer son chapelet. L'homme ne bouge pas, son regard toujours rivé sur mon père, en attente d'une réponse, tandis qu'Igor reste courbé sous sa semelle, la machette toujours posée contre lui.
Mon père finit par murmurer, la voix brisée.
— Vous voulez que je vous la donne... c'est ma fille, et...
Il n'a pas le temps de finir. L'homme accentue la pression sur la nuque d'Igor et fait glisser lentement la lame de la machette vers sa main tendue au sol. Un des hommes s'avance aussitôt, une glacière à température contrôlée entre les mains, geste silencieux, mécanique, comme une routine déjà répétée d'innombrables fois. Le voir tenir cet objet avec autant de désinvolture me retourne l'estomac plus que n'importe quelle arme braquée sur moi.
Mon père hurle de tous ses poumons.
— Je vous la donne !
Les mots restent suspendus dans l'air un instant, comme s'ils avaient besoin de temps pour se poser vraiment sur ce qu'ils venaient de sceller. Je sens quelque chose se briser en moi, quelque part, sans savoir exactement où. Pas un cri. Pas des larmes non plus. Juste un vide immense, glacé, qui s'installe d'un coup à la place de tout le reste.
L'homme se redresse lentement, sans précipitation. Un signe de tête à peine perceptible, et retirer la semelle de la nuque d'Igor, qui se met aussitôt à tousser, cherchant son souffle comme s'il refaisait surface après une noyade. Le canon contre ma propre tempe s'écarte au même instant.
Il se lève. Ses hommes s'écartent instinctivement pour lui laisser le passage, comme une eau qui se fend devant lui.
Il s'arrête un instant devant mon père, un sourire sans chaleur aux lèvres.
— Beau-papa. Désolé pour le petit tapage nocturne. Je réprimanderai mes hommes.
Puis il se tourne vers moi. Je suis toujours à genoux, incapable de me relever, incapable même de respirer normalement. Il me regarde une dernière fois, longuement, avant de prononcer, presque doucement, dans un russe que je comprends sans effort tant il fait partie de moi depuis toujours.
— Bonne nuit à toi, petit canari.
Il sort le premier. Ses hommes s'écartent sur son passage avant de repartir un à un, dans le même silence exact qu'à leur arrivée, comme une marée qui se retire aussi vite qu'elle est montée.
La porte se referme.
Pendant un instant encore, personne ne bouge vraiment, comme si la pièce entière avait besoin de vérifier que le danger avait bel et bien quitté les lieux avant d'oser respirer à nouveau.
Puis mon père se redresse d'un bond, presque trop vite pour un homme qui, une minute plus tôt, suppliait à genoux. Il se précipite d'abord vers la porte, tire le verrou avec des gestes fébriles, comme si ce simple geste pouvait effacer le fait qu'elle venait d'être ouverte sans aucune résistance.
Puis il se tourne vers Igor, l'aide à se redresser avec une sollicitude soudaine qui me paraît presque indécente après ce qu'on vient de vivre, lui tâte les épaules, lui demande s'il va bien, s'il a mal quelque part, sans un seul regard pour moi, toujours immobile sur le carrelage.
— Ça va aller, répète-t-il à Igor, plus pour se rassurer lui-même que pour son fils. Ça va aller, tu as entendu, il a dit qu'il nous laissait du temps, ça va aller maintenant.
Sa voix tremble encore, mais quelque chose dans son ton a déjà changé, une sorte de soulagement précipité, presque indécent, comme s'il avait déjà oublié à quel prix ce répit venait d'être acheté. Ma mère, elle, reste prostrée près de l'icône, les mains toujours jointes, mais ses lèvres ne bougent plus. Elle fixe un point invisible sur le mur, le chapelet immobile entre ses doigts, comme si son corps avait continué de prier bien après que son esprit s'était arrêté de le faire.
Igor se remet péniblement debout, les jambes flageolantes, une marque rouge encore visible sur sa nuque à l'endroit où la semelle a appuyé. Il évite toujours mon regard, plus encore que celui de notre père, comme si croiser mes yeux revenait à admettre ce que sa dette venait de me coûter. Il murmure un vague merci à l'adresse de personne en particulier, puis va s'asseoir lourdement sur le canapé, la tête entre les mains, sans un mot de plus.
Personne ne s'approche de moi. Personne ne me demande si je vais bien, si mes genoux me font mal, si j'ai seulement compris ce qui vient d'être décidé à ma place. Le salon reprend peu à peu son agitation ordinaire, un père qui s'active, un frère qui respire, une mère qui prie en silence, et au milieu de ce mouvement retrouvé, je reste la seule chose immobile de la pièce.
Je reste là, à genoux sur le carrelage froid, le vide encore installé quelque part au fond de ma poitrine, incapable de comprendre ce qui vient réellement de se sceller, incapable de mesurer, pour l'instant, à quel point ma vie entière vient de basculer en l'espace de quelques minutes à peine.
POV : AlimaSonia m'attend dans notre café habituel près de la faculté, deux tasses déjà commandées, un carnet noirci de notes ouvert devant elle sur la table. Elle relève la tête en me voyant approcher, et je vois immédiatement, à l'excitation contenue dans son regard, qu'elle a découvert quelque chose d'important. Le café, tapissé de vieilles affiches de concerts et bondé d'étudiants révisant à voix basse, m'offre une bulle familière et rassurante, un décor que je connais par cœur depuis mes premières années de faculté, bien avant que ma vie ne bascule entièrement.— Tu as une mine affreuse, dit-elle en guise de salutation, avant d'adoucir aussitôt son ton. Ça va.
POV : NikolaiLe message d'Alima, reçu en pleine réunion avec Grigori, m'arrache un sourire que je m'empresse de dissimuler avant que mes hommes ne le remarquent. Elle a sauvé une patiente ce matin, diagnostiqué à temps une appendicite que d'autres auraient laissée s'aggraver, et cette simple phrase, envoyée sans autre prétention que de partager sa fierté, réussit à percer, l'espace d'un instant, l'épaisse tension qui règne dans cette pièce depuis le début de la matinée. Je réponds brièvement, quelques mots seulement, avant de reposer le téléphone et de reporter toute mon attention sur les documents que Grigori a étalés devant moi, résultat de deux jours de recherches acharnées sur les avoirs dispersés de Bariatinski.
POV : AlimaJe n'ai pas dormi plus de deux heures cette nuit, l'esprit tournant en boucle autour de cette photographie, de ce sourire inconnu sur le visage de mon père, de toutes les questions que je n'ai pas encore osé lui poser directement. Nikolai a essayé, avant que je ne quitte la maison ce matin, de me retenir un instant, mais j'ai préféré fuir vers ce qui reste, dans ma vie actuelle, l'un des rares endroits où je sais encore exactement qui je suis censée être. Mais l'hôpital, contrairement à ma propre vie, n'accorde aucun répit aux esprits fatigués, et je retrouve, en franchissant les portes du service ce matin, cette même discipline salvatrice qui m'a toujours permis de me concentrer sur autre chose que mes propres tourments.Vassilievitch m'intercepte presque immédiatement,
POV : NikolaiJe referme lentement la main sur le bord du bureau, cherchant dans ce contact rigide un semblant de contrôle que je sens m'échapper depuis la seconde où Alima a saisi cette photographie. Vingt ans de discipline apprise auprès de Sergueï, et pourtant, face à elle, ce soir, je ne trouve aucune manière élégante de retarder ce que je vais devoir lui dire. La carte de Moscou, toujours étalée entre nous sur le bureau, semble soudain dérisoire face à ce que cette simple photographie vient de rouvrir, un passé que je pensais avoir suffisamment maîtrisé pour ne jamais avoir à le lui révéler dans ces conditions précises.— Assieds-toi, dis-je enfin.— Je préfère rester debou
POV : AlimaJe trouve Nikolai dans son bureau ce soir-là, penché sur des documents qu'il referme précipitamment en m'entendant entrer, un réflexe si ancré chez lui que je doute qu'il en ait même conscience. La pièce sent le cuir et le papier ancien, cette odeur particulière que je commence à associer désormais à tout un pan de sa vie qui, jusqu'ici, m'était resté rigoureusement fermé, malgré les mois passés sous ce même toit.— Tu peux me laisser voir, dis-je simplement, m'avançant malgré tout dans la pièce plutôt que de reculer comme je l'aurais fait il y a quelques mois.— Alima.— Tu m'as promis de me consulter, pas de continuer &
POV : NikolaiLe chantier de Kotelniki, vu depuis la voiture qui m'y conduit tôt ce matin, ressemble à n'importe quel autre projet immobilier en construction dans cette partie sud-est de Moscou : grues immobiles dans le froid matinal, ouvriers emmitouflés circulant entre les blocs de béton, panneaux publicitaires annonçant de futurs appartements de standing avec vue sur la Moskova. Personne, en passant devant, ne devinerait que ce complexe résidentiel sert, depuis maintenant six ans, à faire transiter une part significative de revenus que je ne pourrais jamais justifier autrement auprès du fisc russe. La neige, tombée pendant la nuit, recouvre encore les échafaudages d'une fine couche blanche que les premiers ouvriers commencent tout juste à déblayer, leurs pelles raclant le métal dans un bruit métallique et régulier qui acco







