LOGINUne semaine après la nuit au Lighthouse. Newport Beach, 30 octobre, 19h42.
Alexandra n'a pas appelé Julian.
C'était son plan : une nuit, un verre, une impression. Puis disparaître assez longtemps pour qu'il pense à elle, mais pas assez pour qu'il l'oublie. Laisser le vide travailler pour elle.
Ça a marché.
Elle le sait parce qu'il est là, à vingt mètres d'elle, dans cette galerie d'art minable où elle a posé sa candidature deux jours plus tôt par pure coïncidence. Coïncidence voulue, évidemment. Elle a payé le propriétaire pour qu'il l'engage. Elle a glissé le nom de la galerie dans une conversation avec un ami de Julian. L'ami a parlé. Julian est venu.
Le hasard n'existe pas. Le hasard, c'est elle.
Ce soir, la galerie expose un photographe local. Des clichés noir et blanc de la côte Ouest, vagues et rochers, formatés pour les riches qui veulent croire qu'ils aiment l'art. Alex porte une robe noire, sobre, les cheveux relevés. Elle tient un verre de vin blanc qu'elle ne boit pas.
Julian entre seul. Elle le voit dans le reflet d'une vitre. Il regarde autour de lui, fait semblant de s'intéresser aux photos, cherche quelqu'un.
Il la cherche.
Elle attend qu'il s'approche à trois mètres. Puis elle "le remarque". Un petit sursaut. Un sourire poli.
— Julian.
— Alex. Je ne savais pas que tu travaillais ici.
— Je viens de commencer. Consultant en art, tu te souviens ?
— Je me souviens de tout.
Il y a une pause. Elle baisse les yeux une seconde – une posture de timidité feinte. Il mord à l'hameçon.
— Je n'ai pas eu de tes nouvelles, dit-il.
— Je n'aime pas faire semblant qu'une nuit signifie plus qu'elle ne vaut.
— Et si elle valait quelque chose ?
Elle le regarde droit dans les yeux. Lentilles noisette en place. Sourire contrôle.
— Qu'est-ce que tu veux, Julian ?
— Un verre. Pas plus.
Elle hésite. Pas trop, pas trop peu. Cinq secondes de silence.
— D'accord. Un verre.
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Le bar s'appelle The Narrows. Plus chic que le Lighthouse. Moins de putes déguisées en héritières. Ils s'assoient dans une alcôve, loin des regards.
Il commande un Old Fashioned. Elle un gin tonic.
— Qu'est-ce que tu fais dans la vie, vraiment ? demande-t-il.
— Je te l'ai dit. Consultante en art.
— Les gens comme toi ne finissent pas dans des bars à coucher avec des inconnus.
— Les gens comme moi ?
— Intelligente. Belle. Distante.
Elle rit doucement. Un rire qu'elle a répété devant son miroir cent fois.
— Tu m'as draguée, Julian. Je n'ai pas couché avec toi par hasard. J'avais envie de toi. C'est tout.
— C'est tout ?
— C'est tout.
Il la regarde. Elle soutient son regard sans broncher.
Il cherche une faille, pense-t-elle. Il ne trouvera rien.
Ils parlent pendant deux heures. Il lui raconte son travail, sa famille, son frère – non, son cousin – Marcus, qui est un con mais un con fidèle. Ses parents, Eleanor et Charles, qui lui mettent la pression pour qu'il se marie. Elle écoute. Elle hoche la tête. Elle pose des questions aux bonnes secondes.
Elle ne parle presque pas d'elle. Un peu de New York. Un peu d'une enfance dans l'Oregon. Des parents morts. Pas de sœur. Pas de Clara. Pas de douleur.
À la fin de la soirée, il la raccompagne à sa voiture. Il ne tente rien.
— Je peux te revoir ? demande-t-il.
— Tu peux essayer.
Elle monte dans sa voiture. Elle démarre. Elle ne se retourne pas.
Dans le rétroviseur, elle le voit la regarder s'éloigner.
Un de plus, pense-t-elle. Un de plus dans ma main.
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Chez elle, elle envoie un message à Ours.
« Rapprochement réussi. Il veut me revoir. On avance. »
Ours répond : « L'accident pour le cousin, toujours dans deux semaines ? »
« Oui. Mais pas avant que je sois officiellement sa copine. Il faut que ma présence dans sa famille paraisse naturelle quand Marcus mourra. »
« Tu es glaciale, Alex. »
« Je sais. »
Elle éteint son téléphone. Elle se démaquille. Dans le miroir, elle voit son vrai visage – celui que personne ne voit. Les lentilles enlevées, ses yeux vert clair brillent.
Elle voit Clara. C'est toujours Clara qui la regarde.
— Encore un peu, murmure-t-elle. Encore un peu, et ils commenceront à tomber.
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Trois jours plus tard.
Julian l'invite à dîner. Chez lui. Une maison sur la côte, moderne, moche, trop grande pour un homme seul. Il cuisine – mal, mais elle fait semblant que c'est bon.
Après le dîner, ils couchent ensemble.
Pas comme la première fois. Pas d'urgence, pas d'alcool. Il est lent, presque tendre. Elle ferme les yeux et pense à autre chose. À la femme de ménage de Marcus qu'elle devra peut-être neutraliser. À Ours qui commence à flancher. À la prochaine étape.
Quand il jouit, il dit : « Je crois que je tombe amoureux de toi. »
Elle pose sa tête sur son torse. Elle écoute son cœur battre.
— Laisse-toi faire, murmure-t-elle. Laisse-toi faire.
Laisse-toi couler, pense-t-elle.
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Une semaine plus tard.
Julian la présente à son cousin Marcus. Déjeuner dans un club privé. Marcus est plus jeune que Julian, plus beau, plus con. Il la drague ouvertement devant Julian, qui rit nerveusement. Alex sourit, polie, mais elle note tout.
Marcus a une cicatrice sur la main droite. Une manie de se ronger les ongles. Il boit du bourbon, pas du whisky. Il est allergique aux cacahuètes.
Utile, pense-t-elle. L'allergie, c'est toujours utile.
Ce soir-là, elle appelle Ours.
« Marcus. Le poison. Pas encore mortel. Juste de quoi le rendre malade la première fois. L'accident viendra après. Il faut qu'on pense à un problème de santé. »
« Tu es sûre ? »
« Je n'ai jamais été aussi sûre de rien. »
Elle raccroche. Elle regarde l'océan par la fenêtre de son appartement. Les vagues s'écrasent sur les rochers. Comme Clara s'est écrasée sur le sol, sa corde autour du cou.
Je t'ai promis, petite sœur, pense-t-elle. Je n'oublie pas.
Une grande ville: Tokyo — une ville où personne ne connaît personne, où on peut disparaître à visage découvert au milieu de millions d'inconnus.Alex marche.Elle n'a plus de faux objectif. Plus de mission. Plus de liste de noms à rayer un par un. Plus de caméra cachée dans un mur, plus de dossier codé dans un garage, plus personne à surveiller depuis l'ombre.Elle porte son propre visage, aujourd'hui — celui de la clinique suisse, celui que personne au monde ne relie encore à un nom précis. Elle ne porte plus de lentilles. Ses yeux, ceux de Clara, restent visibles à qui voudrait les regarder d'assez près. Personne ne regarde jamais d'assez près, dans une ville comme celle-ci.…Elle s'arrête à un passage piéton, parmi la foule qui attend le feu vert.Autour d'elle, des voix se croisent, indifférentes à sa présence. Une femme raconte à son amie des vacances ratées en Italie. Un homme, au téléphone, négocie un rendez-vous professionnel reporté. Deux adolescents rient d'une blague qu'el
Bar routier, à la sortie de Bakersfield - Cette même nuit.Ours l'attend dans la voiture, garée à distance de l'entrepôt, le moteur tournant au ralenti. Elle monte sans un mot, referme la portière, reste immobile un long moment avant qu'il ne se décide à parler.— Et maintenant ? demande-t-il enfin, en démarrant doucement.— C'est fini.— Qu'est-ce que tu ressens ?Elle regarde par la fenêtre, les lumières du parking qui défilent lentement, cherchant en elle quelque chose à quoi donner un nom.— Rien, dit-elle enfin. Pas de joie. Pas de peine. Juste... rien. Un néant, Ours. Comme si quinze ans de tension venaient de se relâcher d'un coup, et qu'il ne restait plus rien derrière pour tenir debout.Il ne dit rien, la laisse avec ce silence, conduit encore quelques kilomètres avant de s'arrêter devant un petit bar routier, presque vide à cette heure, une enseigne au néon clignotant faiblement dans la nuit.— Viens boire un verre avec moi, dit-il. Juste un. Avant qu'on reprenne la route po
Entrepôt isolé, en dehors de Bakersfield - Nuit.Julian se réveille attaché à une chaise, dans une pièce qu'il ne reconnaît pas, la tête lourde — le dernier souvenir clair qu'il a, c'est un homme d'affaires rencontré dans un bar, une offre d'emploi qui semblait presque trop belle pour un type comme lui, sans nom, sans passé présentable. Il avait accepté un verre pour fêter ça.Quatre hommes l'entourent, cagoulés, silencieux. Une caméra est fixée sur un trépied, face à lui.— Qu'est-ce que vous voulez ? Je n'ai pas d'argent, je n'ai plus rien !Personne ne répond. L'un des hommes s'approche et coupe les liens à ses chevilles, pas pour le libérer — pour le déplacer.Ce qui suit, Julian le vivra pendant des heures qu'il ne saura jamais compter avec précision, entre la douleur et l'humiliation qui finissent par se confondre en une seule sensation continue, sans début ni fin identifiable. Il suppliera, au début. Puis il cessera de supplier, quand il comprendra que ni les cris ni le silence
Chalet loué, quelque part dans les montagnes - Le soir. Après la clinique de Ventura.Ours prépare du café dans la petite cuisine, pendant qu'Alex reste assise près de la fenêtre, le regard perdu sur les sapins qui se découpent contre le ciel qui s'assombrit.- Qu'est-ce que tu comptes faire, pour Julian ? demande-t-il enfin, posant deux tasses sur la table.- Je ne sais pas encore.- Tu as toujours su, Alex. Depuis le début. Chaque étape, chaque détail, planifié des mois à l'avance.- Pas pour lui.Elle prend la tasse sans la boire, la fait tourner lentement entre ses mains.- Avec les autres, c'était simple. Marcus savait qu'il se taisait par lâcheté. Charles savait exactement ce qu'il enterrait. Daniel a fini par comprendre, à sa manière. Mais Julian... je ne suis même pas certaine qu'il ait jamais vraiment compris ce qu'il a fait, Ours. Pas seulement à Clara. À qui que ce soit.- Comment ça ?- Il a passé sa vie à confondre le fait qu'on l'aime avec le fait de mériter d'être aimé.
Motel de Bakersfield - Chambre 14. Un soir, seul.Julian est assis sur le bord du lit, une bière tiède à la main qu'il ne boit pas vraiment. Dehors, les camions passent sur l'autoroute avec ce bruit régulier qui, avec le temps, a fini par ressembler à une sorte de silence.Il se demande, ce soir comme tant d'autres, à quel moment exactement tout a basculé. Ce n'est pas une question qu'il se pose pour se trouver des excuses — enfin, pas seulement. C'est une question qu'il n'arrive plus à éviter, maintenant qu'il n'a plus rien d'autre à faire de ses soirées que de la retourner dans tous les sens.…Il pense d'abord à son enfance, comme toujours. La grande maison silencieuse. Charles absent, en réunion, en voyage, en négociation, toujours en train de bâtir quelque chose de plus grand que la présence qu'il aurait pu offrir à son fils. Eleanor, aimante à sa façon, mais occupée à maintenir les apparences d'une famille parfaite plutôt qu'à en construire une vraie.Personne ne lui a jamais di
Clinique privée, Comté de Ventura - Premier jour de bénévolat. Elle se présente sous le nom de Noëlle Aubry, trente-deux ans, ancienne infirmière reconvertie dans le bénévolat après "une pause de plusieurs années à l'étranger" — une histoire simple, vérifiable en apparence, fabriquée avec le même soin que chacune de ses vies précédentes.La directrice de l'établissement l'accueille avec soulagement — le service manque cruellement de personnel pour les activités occupationnelles.- Vous serez surtout avec les patients en soins de longue durée, explique-t-elle. Lecture, promenades dans le jardin, un peu de compagnie. Certains n'ont presque plus de visites.- J'aimerais beaucoup, dit Noëlle avec un sourire doux.On lui montre une liste de patients. Elle s'arrête sur un nom, comme si elle le découvrait pour la première fois.*Eleanor Vane.*- Celle-ci est particulière, prévient l'infirmière Dolores. Délires persistants. Elle vous parlera probablement d'un complot, d'une femme qui aurait







