Se connecterDeux semaines après l'emménagement. Villa des Vane – 15 décembre, 20h00.
Eleanor a insisté pour organiser un dîner.
« Il faut que la famille se serre les coudes. Marcus va mal. Julian va mal. Nous allons mal. Alors on dîne ensemble, et on arrête de se morfondre. »
Alex a été invitée, bien sûr. Officiellement, elle vit désormais avec Julian. Officieusement, Eleanor veut la jauger. La toiser. Voir si cette fille mérite de porter le nom des Vane, un jour.
Ce soir, il n'y aura pas que la famille proche.
Daniel est là. L'avocat. Trente-quatre ans, costard sur mesure, cheveux gominés, sourire de requin. Il est l'un des meilleurs amis de Julian. Il a géré les aspects juridiques de l'empire Vane pendant des années. Il connaît tous les secrets. Toutes les failles.
Thomas est là aussi. Le fils du juge. Trente-trois ans, beau comme un mannequin, vide comme une page blanche. Il n'a jamais travaillé de sa vie. Son père lui paye tout. Il passe son temps entre les soirées, les yachts, et les cuisses des filles qu'il oublie le lendemain.
Tous les deux étaient là, cette nuit-là. Il y a quinze ans.
Alex les regarde tour à tour, souriante, un verre de vin à la main.
Daniel tenait Clara pendant que Julian filmait. Thomas a ri. Il a ri fort. Il a dit : « Regardez comme elle pleure, c'est trop drôle. »
Elle les tuera. Tous. Mais pas ce soir. Ce soir, elle sourit.
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— Alors, Alex, dit Daniel en s'approchant. Julian nous dit que tu es consultante en art. Tu dois avoir des histoires intéressantes.
— Moins intéressantes que les vôtres, je parie, répond-elle avec modestie.
— Oh, nos histoires à nous, elles finissent souvent au tribunal.
Il rit. Alex rit aussi. Elle pense : La tienne finira dans un cercueil, Daniel. Pas au tribunal.
— Tu connais beaucoup de monde à Newport ? demande Thomas en la détaillant de haut en bas.
— Je commence à peine à m'y faire.
— Si tu veux, je peux te faire visiter. Les bons endroits. Ceux que les touristes ne voient pas.
Sa voix est mielleuse. Ses yeux sont trop insistants. Julian, debout à côté d'elle, pose une main sur son épaule.
— Elle est avec moi, Thomas. Trouve-toi une autre proie.
— Je ne faisais que être aimable, mon vieux.
— Aimable, c'est ton cheval de bataille, dit Daniel en riant.
Les trois hommes éclatent de rire. Une complicité ancienne. Une amitié forgée dans l'argent, l'impunité, et pire encore.
Alex sourit. Elle baisse les yeux. Elle fait semblant d'être gênée.
Riez, pense-t-elle. Riez tant que vous pouvez. Bientôt, vous pleurerez.
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Le dîner est interminable.
Eleanor a sorti le grand service. Porcelaine, argenterie, bougies. Charles préside la table, distant, préoccupé par Marcus. Julian est silencieux, encore fragile. Sophia, elle, n'arrête pas de regarder son téléphone.
— C'est qui ? demande Eleanor, agacée.
— Personne, maman.
— Tu es à table. Range ça.
— C'est Marc. Il est français. Il m'envoie des messages.
Alex retient un sourire. Marc. Le faux investisseur. L'escroc marseillais. Il a déjà mordu.
— Tu vois un Français ? demande Charles, soudain intéressé.
— C'est un investisseur. Il veut financer ma marque.
— Quelle marque ?
— Ma ligne de vêtements. Je t'en ai parlé, papa.
— Tu ne m'as rien dit du tout.
— Parce que tu n'écoutes jamais.
La tension monte. Julian lève les yeux au ciel. Daniel tousse. Thomas regarde son assiette.
Alex intervient, douce.
— Sophia m'a parlé de son projet. C'est ambitieux. Elle a du talent.
Eleanor la regarde, surprise.
— Tu es au courant, toi ?
— Elle m'a montré ses croquis. Je trouve ça très prometteur.
Mensonge. Sophia ne lui a rien montré du tout. Mais Alex sait que la flatterie est une arme. Et que gagner la confiance de Sophia, c'est gagner une alliée au cœur de la famille.
Charles grogne.
— On verra. Mais pas ce soir. Ce soir, on est là pour Marcus.
Silence. Plus personne ne parle.
Alex observe. Elle note tout. Les regards en coin de Daniel, qui ne la quitte pas. Les mains baladeuses de Thomas, qui frôlent la nappe. Les yeux vides d'Eleanor, qui boit plus que de raison.
Tous vulnérables, pense-t-elle. Tous faibles. Tous vont tomber.
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Après le dîner, Julian fume une cigarette sur la terrasse. Alex le rejoint.
— Tu es fatiguée ? demande-t-il.
— Un peu. Mais ça va.
— Daniel et Thomas… ils peuvent être lourds. Mais ce sont des amis fidèles.
— Je les trouve charmants.
— Charmants, c'est le mot. Ils ne le sont pas toujours.
Il tire sur sa cigarette. Alex pose sa main sur la sienne.
— Julian, dit-elle. Il faut qu'on parle de l'avenir.
— Quel avenir ?
— Le nôtre. Je ne veux pas rester ta copine indéfiniment. Je veux être ta femme.
Il la regarde, surpris.
— Tu veux te marier ?
— Je veux une famille. Avec toi.
Un mensonge. Elle veut son nom. Son argent. Son empire. Elle veut tout lui prendre. Mais il ne le saura que trop tard.
Julian sourit. Pour la première fois depuis des semaines.
— Je vais y réfléchir, dit-il.
— Ne réfléchis pas trop. Les meilleures décisions sont celles qu'on ne pense pas.
Il rit. Il l'embrasse. Sur la terrasse, sous les étoiles, Alex ferme les yeux.
Elle pense à Clara. À sa lettre. À sa promesse.
Bientôt, Julian. Bientôt, tu me demanderas. Et je dirai oui. Et ta famille sera ma proie.
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Le lendemain, Alex retrouve Ours dans un parking souterrain.
— Ça avance, dit-il. Le Français a rencontré Sophia. Elle est déjà accro.
— Il lui a promis quoi ?
— Une marque. Des défilés. La gloire. Elle a signé un premier contrat sans le lire.
— Combien ?
— Cinquante mille. Il lui a avancé dix mille. Elle a déjà tout dépensé.
— Parfait. Dans trois mois, elle devra cent mille. Dans six, elle ne pourra plus rembourser. Elle viendra pleurer auprès de son père. Charles la chassera.
— Et Julian ?
— Julian m'épousera. Il aura besoin de moi. Sa famille s'effondre. Je serai son seul repère.
Ours la regarde.
— Tu as vraiment pensé à tout.
— J'ai eu quinze ans pour penser à tout.
Elle sort une enveloppe de sa poche.
— Pour le Français. Sa prochaine mission. Qu'il pousse Sophia à se disputer avec Eleanor. Qu'il la convainque que sa mère est une ennemie.
— Tu veux briser la famille de l'intérieur.
— Je veux qu'ils se brisent eux-mêmes. Je ne fais que souffler sur les braises.
Ours prend l'enveloppe. Il hésite.
— Et Marcus ? Quand est-ce que tu le finis ?
— Pas encore. Il n'a pas assez souffert. Je veux qu'il touche le fond. Qu'il perde espoir. Et là, seulement là, j'irai le voir.
— Tu es cruelle, Alex.
— Je suis juste.
Elle remonte dans sa voiture. Elle démarre. Elle pense à Marcus, seul dans sa chambre d'hôpital, à fixer le plafond.
Patience, pense-t-elle. Ta mort viendra. Mais d'abord, regarde ta famille brûler.
Newport Beach – 28 février, 23h00.Thomas Whitmore n'a pas dormi depuis trois jours.Il est dans une chambre d'hôtel qu'il n'a pas payée. Les murs sont blancs, les draps sont froissés. Il y a des bouteilles vides partout. Des verres. Des cendriers.Lola n'est pas là. Elle a dit qu'elle viendrait. Elle a dit qu'elle voulait le voir. Thomas attend. Il boit. Il fume. Il tremble.Soudain, la porte s'ouvre.Ce n'est pas Lola. C'est une autre fille. Petite, brune, des yeux noirs comme du charbon. Elle lui ressemble. Mais ce n'est pas elle.— Qui t'es ? demande Thomas, la voix pâteuse.— Une amie de Lola. Elle m'a dit de passer.— Elle a dit quoi ?— Que t'avais besoin de compagnie.Thomas éclate de rire. Un rire amer.— Besoin de compagnie. Oui. C'est le moins qu'on puisse dire.La fille s'approche. Elle est douce, lente, précise. Elle sait ce qu'elle fait.— Laisse-toi faire, murmure-t-elle.Elle pose une main sur sa poitrine. Il ne résiste pas. Il est trop fatigué pour résister.Bien, pen
Newport Beach – 20 février, 21h00.Thomas Whitmore n'a pas quitté son appartement depuis trois jours.Les stores sont tirés. Les bouteilles vides s'accumulent sur la table basse. Les journaux traînent par terre – des titres sur son père, sa mère, son frère. Sa photo, à lui, n'est pas encore dans les journaux. Mais il sait que ce n'est qu'une question de temps.Il se lève. Il titube. Il a besoin d'air. Il a besoin d'oublier.Il enfile un jean, une chemise froissée. Pas de cravate. Il sort sans se raser, sans se coiffer. Il s'en fout.Le bar s'appelle The Black Door. Une porte noire, sans enseigne. Il faut connaître. Thomas connaît. Il y est allé cent fois. Mais jamais comme ça.À l'intérieur, la lumière est rouge, tamisée. Des filles en robe courte se déhanchent sur une piste minuscule. Des hommes d'affaires en costume noient leur solitude dans du whisky trop cher. Thomas s'assoit au comptoir.— Un double Jack, dit-il.— Sans glaçon ? demande le barman.— Sans rien.Il boit cul sec. Il
Newport Beach – 17 février, 3h47.Alex se réveille en sursaut.Sa main cherche la lampe de chevet. Elle la trouve. La lumière est trop vive. Elle cligne des yeux, haletante. Son cœur bat contre ses côtes comme un oiseau en cage.Julian dort à côté d'elle. Il n'a rien entendu. Il ne sait pas.Elle se lève. Ses pieds nus sur le parquet froid. Elle traverse la chambre sans bruit. Dans la salle de bain, elle ferme la porte. Elle s'assoit par terre, le dos contre le mur.Le cauchemar est encore là. Il ne s'efface pas immédiatement. Il reste collé à sa peau, comme une odeur.Elle revoit la corde. Le nœud coulant. Le corps de Clara qui se balance. Ses pieds nus. Ses ongles peints en rose. La lettre, sur son bureau, pliée en quatre.Ses mains tremblent. Elles n'ont pas encore tué personne, ces mains. Elles ont trafiqué des freins, elles ont payé des hommes, elles ont tenu des dossiers compromettants. Mais elles n'ont pas encore pris une vie.Je ne peux pas craquer, se dit-elle. Je n'ai pas le
Newport Beach – 8 février, 23h00.Thomas Whitmore est ivre.Il est affalé sur le canapé de Julian, une bouteille de whisky entre les jambes. Ses yeux sont rouges, gonflés. Il ne pleure plus, il n'en a plus la force. Il fixe le plafond, comme Marcus à l'hôpital. Comme tous ceux qui touchent le fond.Julian est assis en face de lui, gêné. Il n'a jamais vu son ami dans cet état.— Thomas, dit-il doucement. Il faut que tu rentres.— Je peux pas. Mon père est convoqué demain chez le procureur. Ma mère ne parle plus. Nicolas… Nicolas a disparu depuis deux jours.— Disparu ?— Il a dû reprendre de la coke. Quand il est comme ça, on ne le retrouve pas avant qu'il soit en PLS dans un squat.Julian serre les mâchoires. Il ne sait pas quoi dire. Alex est dans la cuisine, dos à eux, elle prépare du café. Elle écoute. Elle savoure.— Tout est tombé d'un coup, continue Thomas. Quelqu'un a balancé des dossiers. Des trucs qui auraient dû rester enterrés.— Tu sais qui ?— Non. Mais je le tuerai. Quan
Newport Beach – 25 janvier, 14h00.Le juge Whitmore habite une maison blanche au bout d'une impasse privée. Grille électrique, caméras, jardinier mexicain qui fait semblant de ne pas voir les allées et venues.Alex ne mettra jamais les pieds là.Elle est dans un café, à vingt kilomètres, un ordinateur portable devant elle. Pas le sien – un modèle jetable acheté cash dans un magasin d'électronique de seconde main. La connexion Wi-Fi est celle du café, ouverte, sans mot de passe. Rien ne peut être relié à elle.Sur l'écran, une cascade de dossiers. Certains sont publics. D'autres non. Ceux qui ne le sont pas, elle les a obtenus par Ours, qui les a obtenus par un contact au greffe du tribunal. Un greffier endetté. Cinquante mille dollars. Une transaction propre, sans nom, sans visage.Le juge Harold Whitmore, 67 ans. Célèbre pour sa sévérité envers les mineurs délinquants. Moins célèbre pour ce qu'il fait dans l'ombre.Alex lit. Elle note. Elle cherche.---Comptes offshore.Le juge Whit
Un mois avant le mariage. Newport Beach – 20 janvier, 22h00.La maison de Julian est calme. Une bouteille de vin rouge ouverte sur la table. Un feu dans la cheminée.Ils sont allongés sur le tapis, face au plafond. Julian a posé sa tête sur l'épaule d'Alex. Il fait tourner l'alliance qu'elle portera bientôt – il l'a glissée à son doigt pour rire, et il n'ose plus l'enlever.— Tu ne vas pas me la voler, si je m'endors ? demande-t-elle en souriant.— Si. Je vais te la voler et te la redemander demain. Comme ça, je t'aurai demandée deux fois.— Tu es idiot.— Je suis amoureux.Il dit ça simplement, sans emphase. Comme une évidence. Alex détourne le regard. Parfois, ces mots-là lui font mal. Pas parce qu'elle hait Julian – elle le hait. Mais parce qu'une partie d'elle, au fond, aurait aimé entendre ça de quelqu'un d'autre. Dans une autre vie.Flashback – Portland, Oregon. Il y a seize ans.L'été. La cour derrière la maison. Alex a douze ans. Clara en a quinze.Elles sont allongées sur l'h







