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Les autres

Author: Livi015
last update publish date: 2026-06-24 03:24:08

Deux semaines après l'emménagement. Villa des Vane – 15 décembre, 20h00.

Eleanor a insisté pour organiser un dîner.

« Il faut que la famille se serre les coudes. Marcus va mal. Julian va mal. Nous allons mal. Alors on dîne ensemble, et on arrête de se morfondre. »

Alex a été invitée, bien sûr. Officiellement, elle vit désormais avec Julian. Officieusement, Eleanor veut la jauger. La toiser. Voir si cette fille mérite de porter le nom des Vane, un jour.

Ce soir, il n'y aura pas que la famille proche.

Daniel est là. L'avocat. Trente-quatre ans, costard sur mesure, cheveux gominés, sourire de requin. Il est l'un des meilleurs amis de Julian. Il a géré les aspects juridiques de l'empire Vane pendant des années. Il connaît tous les secrets. Toutes les failles.

Thomas est là aussi. Le fils du juge. Trente-trois ans, beau comme un mannequin, vide comme une page blanche. Il n'a jamais travaillé de sa vie. Son père lui paye tout. Il passe son temps entre les soirées, les yachts, et les cuisses des filles qu'il oublie le lendemain.

Tous les deux étaient là, cette nuit-là. Il y a quinze ans.

Alex les regarde tour à tour, souriante, un verre de vin à la main.

Daniel tenait Clara pendant que Julian filmait. Thomas a ri. Il a ri fort. Il a dit : « Regardez comme elle pleure, c'est trop drôle. »

Elle les tuera. Tous. Mais pas ce soir. Ce soir, elle sourit.

---

— Alors, Alex, dit Daniel en s'approchant. Julian nous dit que tu es consultante en art. Tu dois avoir des histoires intéressantes.

— Moins intéressantes que les vôtres, je parie, répond-elle avec modestie.

— Oh, nos histoires à nous, elles finissent souvent au tribunal.

Il rit. Alex rit aussi. Elle pense : La tienne finira dans un cercueil, Daniel. Pas au tribunal.

— Tu connais beaucoup de monde à Newport ? demande Thomas en la détaillant de haut en bas.

— Je commence à peine à m'y faire.

— Si tu veux, je peux te faire visiter. Les bons endroits. Ceux que les touristes ne voient pas.

Sa voix est mielleuse. Ses yeux sont trop insistants. Julian, debout à côté d'elle, pose une main sur son épaule.

— Elle est avec moi, Thomas. Trouve-toi une autre proie.

— Je ne faisais que être aimable, mon vieux.

— Aimable, c'est ton cheval de bataille, dit Daniel en riant.

Les trois hommes éclatent de rire. Une complicité ancienne. Une amitié forgée dans l'argent, l'impunité, et pire encore.

Alex sourit. Elle baisse les yeux. Elle fait semblant d'être gênée.

Riez, pense-t-elle. Riez tant que vous pouvez. Bientôt, vous pleurerez.

---

Le dîner est interminable.

Eleanor a sorti le grand service. Porcelaine, argenterie, bougies. Charles préside la table, distant, préoccupé par Marcus. Julian est silencieux, encore fragile. Sophia, elle, n'arrête pas de regarder son téléphone.

— C'est qui ? demande Eleanor, agacée.

— Personne, maman.

— Tu es à table. Range ça.

— C'est Marc. Il est français. Il m'envoie des messages.

Alex retient un sourire. Marc. Le faux investisseur. L'escroc marseillais. Il a déjà mordu.

— Tu vois un Français ? demande Charles, soudain intéressé.

— C'est un investisseur. Il veut financer ma marque.

— Quelle marque ?

— Ma ligne de vêtements. Je t'en ai parlé, papa.

— Tu ne m'as rien dit du tout.

— Parce que tu n'écoutes jamais.

La tension monte. Julian lève les yeux au ciel. Daniel tousse. Thomas regarde son assiette.

Alex intervient, douce.

— Sophia m'a parlé de son projet. C'est ambitieux. Elle a du talent.

Eleanor la regarde, surprise.

— Tu es au courant, toi ?

— Elle m'a montré ses croquis. Je trouve ça très prometteur.

Mensonge. Sophia ne lui a rien montré du tout. Mais Alex sait que la flatterie est une arme. Et que gagner la confiance de Sophia, c'est gagner une alliée au cœur de la famille.

Charles grogne.

— On verra. Mais pas ce soir. Ce soir, on est là pour Marcus.

Silence. Plus personne ne parle.

Alex observe. Elle note tout. Les regards en coin de Daniel, qui ne la quitte pas. Les mains baladeuses de Thomas, qui frôlent la nappe. Les yeux vides d'Eleanor, qui boit plus que de raison.

Tous vulnérables, pense-t-elle. Tous faibles. Tous vont tomber.

---

Après le dîner, Julian fume une cigarette sur la terrasse. Alex le rejoint.

— Tu es fatiguée ? demande-t-il.

— Un peu. Mais ça va.

— Daniel et Thomas… ils peuvent être lourds. Mais ce sont des amis fidèles.

— Je les trouve charmants.

— Charmants, c'est le mot. Ils ne le sont pas toujours.

Il tire sur sa cigarette. Alex pose sa main sur la sienne.

— Julian, dit-elle. Il faut qu'on parle de l'avenir.

— Quel avenir ?

— Le nôtre. Je ne veux pas rester ta copine indéfiniment. Je veux être ta femme.

Il la regarde, surpris.

— Tu veux te marier ?

— Je veux une famille. Avec toi.

Un mensonge. Elle veut son nom. Son argent. Son empire. Elle veut tout lui prendre. Mais il ne le saura que trop tard.

Julian sourit. Pour la première fois depuis des semaines.

— Je vais y réfléchir, dit-il.

— Ne réfléchis pas trop. Les meilleures décisions sont celles qu'on ne pense pas.

Il rit. Il l'embrasse. Sur la terrasse, sous les étoiles, Alex ferme les yeux.

Elle pense à Clara. À sa lettre. À sa promesse.

Bientôt, Julian. Bientôt, tu me demanderas. Et je dirai oui. Et ta famille sera ma proie.

---

Le lendemain, Alex retrouve Ours dans un parking souterrain.

— Ça avance, dit-il. Le Français a rencontré Sophia. Elle est déjà accro.

— Il lui a promis quoi ?

— Une marque. Des défilés. La gloire. Elle a signé un premier contrat sans le lire.

— Combien ?

— Cinquante mille. Il lui a avancé dix mille. Elle a déjà tout dépensé.

— Parfait. Dans trois mois, elle devra cent mille. Dans six, elle ne pourra plus rembourser. Elle viendra pleurer auprès de son père. Charles la chassera.

— Et Julian ?

— Julian m'épousera. Il aura besoin de moi. Sa famille s'effondre. Je serai son seul repère.

Ours la regarde.

— Tu as vraiment pensé à tout.

— J'ai eu quinze ans pour penser à tout.

Elle sort une enveloppe de sa poche.

— Pour le Français. Sa prochaine mission. Qu'il pousse Sophia à se disputer avec Eleanor. Qu'il la convainque que sa mère est une ennemie.

— Tu veux briser la famille de l'intérieur.

— Je veux qu'ils se brisent eux-mêmes. Je ne fais que souffler sur les braises.

Ours prend l'enveloppe. Il hésite.

— Et Marcus ? Quand est-ce que tu le finis ?

— Pas encore. Il n'a pas assez souffert. Je veux qu'il touche le fond. Qu'il perde espoir. Et là, seulement là, j'irai le voir.

— Tu es cruelle, Alex.

— Je suis juste.

Elle remonte dans sa voiture. Elle démarre. Elle pense à Marcus, seul dans sa chambre d'hôpital, à fixer le plafond.

Patience, pense-t-elle. Ta mort viendra. Mais d'abord, regarde ta famille brûler.

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