LOGINAngèle
Trois jours. Soixante-douze heures d’un silence qui résonne comme un verdict suspendu. Chaque vibration de mon téléphone me fait sursauter, chaque notification fait battre mon cœur plus vite. L’attente est un supplice, une épreuve de plus conçue pour user mes nerfs.
Je suis chez moi, dans l’appartement trop silencieux que les dettes de mon père n’ont pas encore réussi à avaler. Les murs sont nus, dépouillés des tableaux et des souvenirs vendus pour éponger une infime partie des pertes. Je me tiens devant la fenêtre, regardant la pluie tracer des serpents noirs sur la vitre. La ville, en contrebas, est un organisme vivant, indifférent à mon drame personnel. Je ressens la colère, toujours là, froide et dure au creux de mon estomac, mais elle est mêlée à autre chose, maintenant. De l’appréhension. Une peur aiguë, presque excitante, de plonger dans l’inconnu.
Mon téléphone vibre sur la table en verre. Pas une sonnerie, pas une alerte. Une vibration sourde, insistante. Je me fige. Mon regard se pose sur l’écran. Un numéro inconnu. L’indicatif du quartier d’affaires.
C’est lui. C’est maintenant.
Je respire un grand coup, laissant l’air froid emplir mes poumons. Je ne dois pas paraître trop anxieuse, ni trop pressée. Je dois être… professionnelle. Reconnaissante, même. Je laisse sonner trois fois avant de décrocher.
— Allô ?
— Mademoiselle Derval ?
La voix est féminine, froide, impersonnelle. Ce n’est pas lui. Une pointe de déception, ridicule, me transperce.
— Oui, c’est moi.
— Ici le cabinet de M. Valesco. Nous souhaitons vous informer que votre candidature pour le poste de conseillère stratégique junior a été retenue. Vous êtes attendue demain matin, huit heures précises, au quarante-huitième étage pour votre premier jour.
Le monde semble s’arrêter de tourner pendant une seconde. Un mélange de triomphe sauvage et de terreur glacée m’envahit. J’ai réussi. La première porte est franchie.
— Je… Très bien. Je serai là. Merci.
— Les formalités d’intégration vous seront communiquées sur place. Bonne journée.
La communication est coupée. Je reste immobile, le téléphone collé à mon oreille, le bourdonnement de la ligne morte comme une seule note de musique funèbre. Puis, un sourire lent, que je n’aurais jamais cru capable d’afficher après la mort de mon père, étire mes lèvres. C’est un sourire de prédateur. Le jeu commence.
—
Le lendemain, huit heures moins cinq. Je me tiens de nouveau dans le hall de marbre et de verre, mais cette fois, je ne suis pas une candidate. Je suis un soldat qui a infiltré la forteresse. Mon tailleur est une armure, mon sac à dossier un bouclier. L’assistante au visage de glace, qui m’apprend s’appeler Élise, me conduit non pas vers le bureau de Néron, mais vers un open space immense, un plateau où des dizaines de personnes, toutes vêtues de nuances de gris et de noir, pianotent furieusement sur des écrans plats.
— Votre poste est ici, m’indique-t-elle en désignant un bureau minimaliste, face à une baie vitrée avec une vue à couper le souffle. M. Valesco a insisté pour que vous ayez une vue. Il estime que la perspective aide à la prise de hauteur.
La phrase est anodine, mais je perçois le sous-texte. Il me place en évidence. Il veut que je voie le pouvoir, et que je sache à qui il appartient.
— Votre première tâche, poursuit Élise en me tendant une clé USB. Analyser ce portefeuille d’actifs. M. Valesco veut un rapport sur les vulnérabilités, les opportunités de rendement agressif, et… les points de rupture de nos principaux concurrents. Il le veut sur son bureau pour midi.
Elle me regarde, un défi muet dans les yeux. C’est une mission impossible, conçue pour me briser, pour me faire échouer dès la première heure. Le sourire ne quitte pas mes lèvres.
— Ce sera fait.
Dès qu’elle s’éloigne, je m’installe et plonge dans les données. Des colonnes de chiffres, des graphiques complexes, le jargon impénétrable de la haute finance. C’est un océan d’informations dans lequel je devrais me noyer. Mais je nage. Chaque chiffre, chaque ligne de code est une arme potentielle. Je cherche les failles, non pas pour les protéger, mais pour les exploiter. Pour lui. Pour le moment où je retournerai cette connaissance contre son créateur.
AngèleIl se rapproche, autant que ses chaînes le lui permettent. Son souffle chaud caresse ma tempe.— Mais il ne voit pas ce qui se passe vraiment entre nous. Il ne voit pas que chaque coup, chaque humiliation, chaque chose qu’il nous arrache… ça nous lie davantage. Ça attise notre feu. À nous deux.Je frissonne. Ses paroles sont une incantation. Une promesse terrible et enivrante.— Rabis… soufflé-je, le désir se mêlant à la terreur, créant un mélange explosif, addictif.— Il veut nous voir désespérés, chuchote-t-il, ses lèvres si près de mon oreille que je sens leur mouvement. Montrons-lui autre chose. Montrons-lui ce dont la chair est capable. Même enchaînée. Même face à l’abîme.Sa main, enchaînée elle aussi, trouve la mienne. Nos doigts se cherchent, s’entrelacent dans l’étroit espace permis par les menottes. Ce n’est pas une étreinte, c’est une prise. Une union. Sa paume est chaude, callleuse, vivante. Un ancre dans la tempête que Néron est en train de déchaîner sur les écrans
AngèleLes menottes sont froides, métalliques, cruelles. Elles mordent la peau fine de mes poignets, les serrent jusqu’à me rappeler, à chaque mouvement, que je suis captive. Prisonnière. Mais le froid du métal n’est rien comparé au gel qui s’est installé dans mes veines depuis que j’ai vu le carnet de mon père disparaître dans le gouffre de la nuit. Ce n’était pas du papier et du cuir qu’il jetait. C’était le dernier souffle de mon père. Sa dernière confidence. Et Néron l’a traitée comme un déchet.Les gardes nous poussent dans un ascenseur qui descend, descend encore. Plus bas que le niveau -7. L’air se fait plus froid, plus stérile. Rabis est à côté de moi, enchaîné lui aussi. Je sens la chaleur de son bras frôler le mien, un point de feu dans ce désert de glace. Son silence est tendu, électrique. Je tourne la tête, juste un peu. Son profil est dur, sa mâchoire contractée, le sang séché sur sa lèvre inférieure lui donne un air sauvage, vaincu mais loin d’être dompté. Il sent mon re
AngèleÀ l’intérieur,pas de disques durs. Juste un simple carnet, en cuir usé. Celui de mon père.Je le saisis.Il est lourd, palpable, réel. Une larme de rage et de triomphe me brûle la paupière. Je n’ai pas le temps de lire.Des pas résonnent au bout de l’allée.Rapides. Lourds. Sécurité.La diversion n’a pas duré assez longtemps.Ou c’était un piège.Je fourre le carnet dans la ceinture de ma jupe,sous mon chemisier. Je me retourne, le visage un masque d’incompréhension professionnelle.Deux gardes apparaissent,menés par… Marcus, le chef de la sécurité personnelle de Néron. Son visage est une pierre tombale.—Mademoiselle Derval. Vous êtes dans une zone de sécurité maximum non autorisée.—Mon badge a été validé. J’effectuais une vérification des intégrités de données suite aux anomalies du test, dis-je d’une voix que je veux ferme.—Votre autorisation a été révoquée il y a quarante secondes. Venez avec nous, s’il vous plaît. Monsieur Valesco souhaite vous voir.Pas de discussion possi
AngèleLa tempête arrive.Je la sens dans l'air climatisé du bâtiment,une vibration nouvelle sous les faux plafonds et les parquets silencieux. Janus, monstrueux enfant dont je suis la nourrice empoisonnée, perçoit lui aussi le changement de pression. Ses prévisions se font plus erratiques, plus agressives. Il recommande des ventes massives sur des fondations saines, des achats frénétiques sur des titres pourris. C’est comme observer un cerveau génial sombrer dans la paranoïa.Mon test de résistance est en cours.J’y injecte, goutte à goutte, la variable "panique". Des rumeurs cryptées, des flux de données falsifiés émanant de sources fantômes. De la poudre aux yeux pour un être fait de lumière et de logique.Néron observe,fasciné. Il voit les oscillations, les surajustements. Il croit assister à l’adolescence tumultueuse de sa création. Il ne voit pas le scalpel dans la main de la chirurgienne.— L’indice de confiance global a chuté de cinq points en quarante-huit heures, annonce-t-il
AngèleNéron me dévisage longuement. Je crois voir une lueur d’excitation dans ses yeux glacés. Le scientifique face à une expérience dangereuse et sublime.— Mettez-le en œuvre. Supervisez tout. Je veux un rapport détaillé de chaque oscillation.— Bien, Monsieur Valesco.— Rabis, ajoute-t-il sans se retourner. Vous allez assister Angèle. Vous avez une compréhension… intuitive des systèmes chaotiques. Votre récente période de réflexion a dû aiguiser ce don.L’ordre est clair. C’est un test. Pour lui. Pour nous. Nous travaillerons ensemble, sous son œil omniprésent.Rabis se lève, lentement.— Comme tu voudras, père.— Bien. Maintenant, sortez. J’ai d’autres affaires à régler.Nous quittons le bureau, côte à côte, sans un regard. L’air entre nous est aussi dense et chargé que celui avant un orage. Les portes se referment derrière nous avec un soupir étouffé.Nous marchons en silence dans le couloir aveuglant. Au moment de bifurquer vers les ascenseurs, son bras effleure le mien. Un con
AngèleLe sourire sur mes lèvres est un spectre, une chose fragile et carnassière qui ne doit voir la lumière que dans l’obscurité de mon crâne. Je l’efface, méticuleusement, avant de croiser le regard de quiconque dans l’open space stérile. Je redeviens la pierre. Lisse, impassible, utile.Mais à l’intérieur, je suis une forge.Chaque interaction avec Janus est désormais une opération à double tranchant. Je nourris le monstre, comme Néron l’exige, mais je lui glisse aussi, dans son régime de données, des miettes de verre pilé. Des incohérences infinitésimales dans des algorithmes secondaires, des retards de traitement insignifiants, des variables environnementales bruitées. Rien qui ne puisse déclencher une alerte. Juste de la poussière dans les engrenages. La patience est mon arme la plus neuve, et la plus acérée.Néron me surveille. Je le sens. Ce n’est plus seulement la froideur de ses caméras et de ses senseurs biométriques. C’est son regard physique, pesant, qui me suit lors des







