LOGINChapitre 4 — L'enfant effacée
Lyra
Je ne dors pas. Je n'ai jamais bien dormi, mais cette nuit est pire que les autres. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le visage de mon père, sa main levée, ses mots qui claquent comme des gifles. Tu n'es rien. Tu es une charge. Tu vas sauver cette famille.
La lune est haute sur le lac. Sa lumière froide traverse la fenêtre et dessine des rectangles blancs sur le plancher. Je me lève. Je marche jusqu'à la fenêtre. Le lac est un miroir d'argent, immobile, parfait. La beauté du lac de Côme est une beauté qui écrase. Elle ne console pas. Elle souligne juste l'insignifiance de ceux qui la contemplent.
Je regarde cette eau noire et brillante, et je pense à mon enfance. Je ne devrais pas. Rouvrir ces souvenirs, c'est rouvrir des blessures qui n'ont jamais vraiment cicatrisé. Mais cette nuit est une nuit de vérité. Mon père m'a forcée à regarder en face ce que je suis pour cette famille. Alors je regarde. Je regarde tout.
J'avais huit ans quand notre mère est morte. Huit ans, l'âge où l'on croit encore que les adultes savent tout, qu'ils protègent, qu'ils aiment. J'ai découvert ce jour-là qu'ils ne savent rien, qu'ils ne protègent pas, et que l'amour, dans notre famille, était une monnaie rare qu'on ne distribuait qu'à une seule personne.
Serena.
Le jour de l'enterrement, il pleuvait. Je me souviens de la pluie sur le cercueil, du bruit des gouttes sur le bois verni. Je me souviens des parapluies noirs, des visages fermés, des murmures de circonstance. Je me souviens surtout de Serena, debout à côté de mon père, sa petite main dans la sienne. Elle pleurait. Elle avait le droit de pleurer. Tout le monde la consolait, la cajolait, la protégeait. La petite Serena, orpheline de mère, quelle tragédie.
Moi, j'étais derrière. Personne ne me tenait la main. Personne ne me consolait. Une tante éloignée m'avait donné un mouchoir en me disant de ne pas faire de bruit. Je n'ai pas pleuré. Je n'ai pas fait de bruit. J'ai appris ce jour-là que ma douleur n'intéressait personne.
Après l'enterrement, les choses ont changé. Avant, notre mère maintenait une illusion d'équilibre. Elle nous aimait toutes les deux, je crois. Différemment, peut-être. Serena était sa poupée, sa princesse, son reflet dans le miroir. Moi, j'étais l'autre. Celle qui lisait trop, qui parlait trop peu, qui regardait le monde avec des yeux trop graves. Mais elle m'aimait quand même, à sa manière. Je crois. Je veux le croire.
Après sa mort, mon père a laissé tomber le masque. Il n'avait jamais voulu deux filles. Il voulait un héritier. À défaut, il avait Serena, qui était belle, charismatique, éclatante. Serena était un investissement. Un atout pour l'avenir. Un diamant qu'on polit en attendant de le vendre au plus offrant.
Moi, j'étais l'erreur. La deuxième, celle qu'on n'avait pas commandée. La jumelle qui n'aurait pas dû naître.
Je me souviens des années qui ont suivi. Les robes de Serena, toujours neuves, toujours belles. Les miennes, héritées, retouchées, trop grandes ou trop petites. Les cours de danse de Serena, ses leçons de piano, ses stages d'équitation. Moi, je restais à la maison avec la gouvernante, une vieille femme aigrie qui ne m'adressait la parole que pour me donner des ordres. J'ai appris à lire toute seule, dans les livres de la bibliothèque. J'ai appris à me taire, à me faire oublier, à ne pas déranger. J'étais l'enfant invisible, et j'avais compris que l'invisibilité était ma seule protection.
Un souvenir remonte, plus vif que les autres. J'ai dix ans. C'est l'été. Serena fête son anniversaire. La villa est pleine d'enfants, de ballons, de rires. Mon père a organisé une fête somptueuse. Je suis assise dans l'escalier, à l'étage, et je regarde à travers la rambarde. Je n'ai pas été invitée. Officiellement, la fête est pour nous deux, puisque nous sommes jumelles. Mais personne ne m'a souhaité mon anniversaire. Personne ne m'a regardée. J'étais là, et je n'existais pas.
À un moment, mon père est passé devant moi. Il portait le gâteau, un énorme gâteau à la crème avec des bougies. Il m'a vue. Il s'est arrêté une seconde. Il a dit :
— Tu ne descends pas ?
J'ai ouvert la bouche pour répondre, mais il était déjà reparti. Il n'attendait pas de réponse. Il n'en avait jamais attendu.
Ce soir-là, je suis restée dans ma chambre. J'ai lu un livre sur les étoiles. J'ai appris le nom des constellations. Cassiopée, Andromède, Orion. Des noms magnifiques, des histoires de dieux et de héros. Je me suis dit que si je pouvais mémoriser toutes les étoiles, je pourrais peut-être devenir quelqu'un. Quelqu'un qui compte. Quelqu'un qu'on regarde.
Mais on ne devient pas quelqu'un en apprenant le nom des étoiles. On devient quelqu'un en naissant du bon côté du regard des autres. Et moi, je n'y étais pas.
Les années ont passé. Serena est devenue plus belle, plus brillante, plus désirable. Les hommes la regardaient avec envie, les femmes avec jalousie. Mon père la montrait comme un trophée. Les prétendants défilaient. Aucun n'était assez bien. Aucun n'avait assez d'argent, assez de pouvoir, assez de sang bleu. Serena était un joyau qu'on ne vend qu'une fois. Il fallait que le prix soit à la hauteur.
Moi, je suis restée dans l'ombre. J'ai grandi, j'ai lu, j'ai attendu. Attendu quoi ? Je ne sais pas. Peut-être que quelqu'un me voie. Peut-être que quelqu'un prononce mon nom comme on prononce quelque chose d'important. Mais personne n'est venu. Personne n'a regardé. Je suis devenue une jeune femme invisible, et l'invisibilité, quand elle dure trop longtemps, devient une seconde peau. On ne sait plus s'en défaire. On ne sait plus qui on est sans elle.
Et voilà que soudain, mon père me voit. Pour la première fois depuis vingt-trois ans, il me regarde. Pas pour moi. Pour ce que je peux lui apporter. Pour le service que je peux rendre. Une transaction. Une monnaie d'échange. Je ne suis pas devenue quelqu'un. Je suis devenue quelque chose. Un outil. Un pion sur l'échiquier familial.
Je quitte la fenêtre. Le lac est toujours là, miroir d'argent, indifférent à mes souvenirs. Je retourne vers mon lit. Je m'assois sur le bord. Je prends le dossier que mon père m'a laissé. Je l'ouvre à nouveau.
Damiano De Luca.
Je regarde sa photo. Ses yeux noirs, sa mâchoire serrée, son absence de sourire. Lui non plus n'a pas l'air heureux. Lui non plus n'a peut-être pas choisi cette vie. Il est prisonnier d'un contrat signé par son père, comme je suis prisonnière d'un contrat imposé par le mien. Nous sommes deux pions qui vont se rencontrer au milieu de l'échiquier, et aucun de nous ne sait à quel jeu il joue vraiment.
Je range la photo. Je ferme le dossier. Je m'allonge sur le lit, les yeux ouverts dans l'obscurité.
Je m'appelle Lyra. J'ai vingt-trois ans. Je suis une ombre qui va devenir un mensonge. Je suis une enfant effacée qui va prendre la place d'une reine.
Dans trois semaines, je serai en Toscane.
Dans trois semaines, je serai elle.
Mais ce que mon père ne sait pas, ce que personne ne sait, c'est que l'invisibilité est aussi une force. Une ombre voit tout. Une ombre entend tout. Une ombre apprend tout.
Et quand le moment viendra, je saurai quoi faire de tout ce que j'ai vu, de tout ce que j'ai entendu, de tout ce que j'ai appris.
Je ne serai pas seulement Serena.
Je serai Lyra, cachée dans la peau de Serena.
Et ça, personne ne l'attend.
Chapitre 5 — La préparationLyraTrois semaines. Vingt et un jours. C'est le temps que mon père m'a accordé pour mourir.Je ne parle pas de la mort du corps. Mon cœur continuera de battre, mes poumons de respirer, mes jambes de marcher. Non, la mort dont je parle est plus subtile, plus silencieuse, plus définitive. C'est la mort d'un nom. La mort de Lyra Castiel, vingt-trois ans, fille invisible, lectrice acharnée, rêveuse impénitente. À sa place naîtra Serena De Luca, épouse, héritière, femme du monde. Une femme qui n'existe pas mais que tout le monde attend.Le processus commence dès le lendemain matin. Au réveil, je trouve une femme dans ma chambre. Elle est debout devant la fenêtre, silhouette élancée vêtue de noir, des épingles dans les cheveux et un mètre ruban autour du cou comme un serpent assoupi. Elle s'appelle Madame Fiore. Elle est la couturière personnelle de Serena depuis dix ans. Elle ne m'a jamais adressé la parole. Elle ne m'a jamais regardée. Aujourd'hui, elle est là
Chapitre 4 — L'enfant effacéeLyraJe ne dors pas. Je n'ai jamais bien dormi, mais cette nuit est pire que les autres. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le visage de mon père, sa main levée, ses mots qui claquent comme des gifles. Tu n'es rien. Tu es une charge. Tu vas sauver cette famille.La lune est haute sur le lac. Sa lumière froide traverse la fenêtre et dessine des rectangles blancs sur le plancher. Je me lève. Je marche jusqu'à la fenêtre. Le lac est un miroir d'argent, immobile, parfait. La beauté du lac de Côme est une beauté qui écrase. Elle ne console pas. Elle souligne juste l'insignifiance de ceux qui la contemplent.Je regarde cette eau noire et brillante, et je pense à mon enfance. Je ne devrais pas. Rouvrir ces souvenirs, c'est rouvrir des blessures qui n'ont jamais vraiment cicatrisé. Mais cette nuit est une nuit de vérité. Mon père m'a forcée à regarder en face ce que je suis pour cette famille. Alors je regarde. Je regarde tout.J'avais huit ans quand notr
Chapitre 3 — Le marchéLyraLa nuit est tombée sur le lac de Côme. Je ne suis pas descendue dîner. Personne n'est venu me chercher. Personne ne vient jamais. Je suis restée dans ma chambre, cette petite chambre au bout du couloir, celle qui donne sur l'arrière du jardin, loin de la vue, loin de tout. Ma chambre est un aveu architectural : on m'a mise là où l'on range ce qui ne se voit pas.Je suis assise sur mon lit, les jambes repliées sous moi, un livre ouvert sur les genoux. Je ne lis pas. Je fixe la porte. J'attends. Je ne sais pas quoi, je ne sais pas qui, mais j'attends. L'air est lourd, chargé de cette électricité qui précède les orages. Ou les mauvaises nouvelles.Des pas dans le couloir. Lourds, réguliers. Des pas d'homme. Des pas de père.Mon cœur s'arrête. Mon père ne vient jamais dans cette partie de la maison. Il n'est pas venu dans ma chambre depuis que j'ai eu la rougeole, à sept ans. Et encore, c'était ma mère qui était entrée. Lui était resté sur le seuil, le visage f
Chapitre 2 — La reine et l'ombreLyraLa porte de la chambre de Serena est entrouverte. Je n'aurais pas dû m'arrêter. J'aurais dû continuer mon chemin, longer le couloir, descendre l'escalier, m'enfoncer dans le jardin. Faire ce que j'ai toujours fait : m'effacer. Mais quelque chose me retient. Peut-être cette robe rouge jetée sur le lit, ce parfum entêtant qui flotte dans l'air, cette musique qui s'échappe d'une enceinte. La vie de ma sœur est un spectacle permanent, et je suis, malgré moi, la spectatrice invisible de cette représentation.Je pousse la porte. Elle ne grince pas. Les portes de Serena ne grincent jamais. Tout, dans l'univers de ma sœur, fonctionne à la perfection.Elle est debout devant le grand miroir de sa coiffeuse. Elle tient une robe contre elle, puis une autre, puis une troisième. Ses cheveux blonds cascadent sur ses épaules. La lumière du matin caresse son visage et le rend encore plus parfait, encore plus éclatant. Serena est belle. Elle l'a toujours été. C'est
Chapitre 1 — Celle qu'on n'attendait pasLyraJe tourne la page. Le bruissement du papier dans le silence du jardin est la seule réponse que j'obtiens à la question que je n'ai pas posée. Le soleil du lac de Côme caresse les vieilles pierres de la villa Castiel, mais il ne franchit pas l'ombre du grand cèdre sous lequel je me suis réfugiée. Ici, dans cette poche d'obscurité fraîche, je suis invisible. Je l'ai toujours été.Les mots de Dante dansent devant mes yeux sans que je les voie vraiment. Quelque chose dans l'air est différent aujourd'hui. Les domestiques ont couru toute la matinée, les portes ont claqué, la voix de mon père a grondé derrière les murs épais du salon. Un orage se prépare, de ceux qui ne viennent pas du lac mais des humeurs paternelles.Je connais ces silences-là. Ils précèdent toujours les tempêtes.— Lyra.La voix de ma mère. Pas celle qui appelle, non. Celle qui convoque. Deux syllabes qui tombent comme un couperet. Je lève les yeux. Elle se tient sur le perron







